L'oraison funèbre de César.
Le lendemain, à l'heure où les gens de la baronne commençaient leur
service, il se fit un grand bruit dans l'intérieur de l'hôtel. Les
valets erraient dans les escaliers comme des âmes en peine, ne sachant à
quoi se résoudre et secouant la tête avec tristesse quand ils se
rencontraient. Une catastrophe était peinte sur tous les visages, mais
personne n'osait en porter la nouvelle aux maîtres de la maison. Enfin
une des femmes d'Éléonore entra dans la chambre à coucher où elle
reposait, et d'une voix qu'étouffaient la peur et l'émotion:
--Madame, madame, dit-elle, le général est mort!
Ces mots n'étaient pas achevés, que la baronne se trouvait sur pied, et
s'habillant à la hâte:
Qu'on aille chercher des secours, disait-elle d'un ton bref. Envoyez
Falempin chez le docteur: qu'il prenne le cabriolet pour aller plus
vite. Allez, je vous suis!
Quelques minutes après, Éléonore se trouvait en face du lit où le baron
avait exhalé son dernier soupir. Elle s'approcha du cadavre, il était
froid; la mort devait remonter à plusieurs heures: Le docteur vint peu
d'instants après et ne fit que confirmer le triste événement: une
dernière crise avait enlevé le malade. Emma, attirée par le bruit,
descendit à son tour; et, à la vue des restes de son père, elle poussa
un long cri de douleur et tomba dans un évanouissement profond. César
Falempin la reçut dans ses bras et l'arracha à cette scène déchirante.
Le vieux soldat fondait en larmes, les valets eux-mêmes ne pouvaient se
défendre d'une vive émotion. La baronne seule resta l'oeil sec, la
physionomie calme; elle donna ses ordres avec la même présence d'esprit
et fit défendre sa porte pour tout le monde, excepté pour Granpré.
La journée entière s'écoula dans les préparatifs des obsèques. On régla
le cérémonial, on fit prévenir les compagnons d'armes du défunt. César
avait pris la direction de l'affaire; il se multipliait pour faire face
à tout. L'idée qu'il pourrait manquer quelque chose aux funérailles de
son général lui donnait des ailes: il voulait épuiser le programme des
honneurs militaires et des pompes civiles. La chambre des pairs, la
chancellerie de la Légion d'honneur, l'infanterie, la cavalerie, tout
devait figurer au convoi, sans compter les discours d'adieux et la
poudre brûlée sur la tombe.
--Le général a passé l'arme à gauche avant moi, disait le vieux soldat;
c'est un tort qu'il a eu: il m'empêche d'aller lui préparer les
logements. N'importe, ajoutait-il, il ne faut pas, Falempin, garder
rancune à un chef; probablement il n'y a pas de sa faute. La mort est
comme le boulet, elle ne dit pas: gare! Les uns plus tôt, les autres
plus tard; en fin de compte, chacun rejoint le corps. Et dire qu'avant
trente ans il n'en manquera pas un seul, là-bas, de la grande armée!
Quel coup d'oeil! quel alignement! Je vois ça d'ici. Penser que
l'empereur y sera, avec son petit chapeau, et mon général aussi! Mille
carabines! je voudrais déjà y être.
Cependant, au milieu de ces réflexions philosophiques, un trouble vague
remplissait l'esprit de Falempin. Il se souvenait de la mission assez
délicate que son général lui avait confiée et ne songeait point sans
inquiétude aux moyens d'exécution. Ce n'est pas qu'il reculât; il avait
promis, et aucune puissance au monde n'aurait pu empêcher Falempin de
tenir ses promesses. Seulement, il trouvait l'aventure hasardeuse; qu'il
réussît ou échouât, il avait peur qu'elle ne fût prise en mauvaise part.
S'emparer de 100,000 écus cachés dans la chambre d'un mort, le cas était
grave et n'entrait pas dans les habitudes du vieux sergent. Aussi
demeura-t-il placé, durant tout le jour, sous l'empire de cette
préoccupation. Ce ne fut que le soir et assez tard qu'il se décida:
voici comment. Une femme dont la profession était d'ensevelir et de
veiller les morts devait passer la nuit auprès des restes du général.
César déclara qu'il voulait partager ce devoir pieux, et qu'il ne
quitterait plus son maître qu'au moment de l'adieu suprême et sur le
bord de la tombe. Comme on le pense, personne dans l'hôtel ne lui envia
cet honneur, et il put s'installer dans la chambre du défunt n'ayant
pour témoin que la vieille femme qui préparait le suaire.
Le premier mouvement de Falempin fut de se rapprocher de celui qu'il
avait servi avec tant d'affection et de zèle. La longue maladie du
général avait tellement altéré ses traits, que la mort n'y avait pas
laissé une empreinte profonde. Peut-être même régnait-il sur cette tête
inanimée une expression de sérénité amenée par la fin de la souffrance.
Une circonstance seule attira l'attention de Falempin: c'est la pose du
bras, qui semblait se roidir du côté des parois de l'alcôve. Il en
résultait une contorsion à laquelle le vieux soldat chercha à remédier;
Prenant la main du mort, il la ramena avec ménagement le long du buste,
et essaya de l'y fixer par une pression douce et continue. Tant qu'il
contenait le membre rebelle, César obtenait quelque succès; mais sitôt
qu'il l'abandonnait à lui-même, le bras se déployait de nouveau et
reprenait sa première position. A diverses fois, Falempin recommença la
même manoeuvre sans pouvoir arrivera ses fins. L'ensevelisseuse le
regardait faire avec l'insouciance qui naît d'une longue pratique des
choses; enfin, elle crut devoir s'en mêler.
--Ne vous obstinez pas, dit-elle, monsieur César! vous n'en viendriez
pas à bout. C'est plein de caprices, un mort. Ça vous prend des libertés
par-ci, des libertés par-là. Il leur faut leurs aises à ces messieurs.
--Ce bras ne peut pourtant pas rester dans cette position, la mère, dit
Falempin en faisant un nouvel effort.
--Je m'en charge, répliqua la vieille femme. Allez; ça nous connaît:
sitôt que nous y mettons la main, tout ce monde devient souple comme un
gant. Si on écoutait leurs fantaisies, on n'en pourrait pas ensevelir un
seul.
--C'est pourtant étrange, se dit Falempin, voyant le bras se roidir
encore comme si les muscles eussent conservé tout leur jeu.
--Attendez, attendez, dit la vieille, nous y voici; donnez-moi seulement
un coup de main, monsieur César.
Le suaire était achevé; il ne s'agissait plus que d'envelopper le
cadavre et de l'assujettir. Falempin aida l'ensevelisseuse dans cette
triste tâche, y apportant les mêmes soins, le même respect que si le
général eût été vivant.
Ce travail se prolongea fort avant dans la nuit et absorba le sergent au
point de lui faire oublier l'objet essentiel de sa veillée. Quand tout
fut achevé, cette pensée lui revint. Le temps s'écoulait; dans quelques
heures cette occasion précieuse lui échappait sans retour. Un seul
témoin le gênait; mais comment l'éloigner?
César était plus intrépide qu'ingénieux: il se creusa le cerveau, rien
ne vint. Le soldat aurait mieux aimé avoir une redoute à emporter; la
besogne lui eût paru moins rude. Enfin, il s'arrêta sur une combinaison
lumineuse, dernier effort de son génie; et, s'approchant de
l'ensevelisseuse, qui sommeillait sur le grand fauteuil du général, il
ajouta:
--Dites donc, la mère, le travail doit vous avoir porté sur l'estomac.
Si vous alliez prendre un bouillon à l'office?
--Un bouillon, à deux heures après minuit, répliqua la vieille en
souriant; on voit bien que vous ne connaissez pas les habitudes des
grandes maisons. Un peu qu'on chaufferait si tard les fourneaux pour le
pauvre monde. Ils sont trop grands seigneurs, vos laquais!
Falempin comprit qu'il avait commis une gaucherie; il n'insista pas. Un
autre espoir lui restait, c'est que la vieille s'endormît assez
profondément pour lui laisser quelques minutes de liberté. Il n'en
fallait pas davantage pour ouvrir l'armoire, s'emparer du dépôt et venir
reprendre sa place auprès du mort. Il essaya donc de cette tactique, et
d'abord elle sembla lui réussir. L'ensevelisseuse s'assoupit avec une
facilité extrême et parut bientôt plongée dans un sommeil profond.
César, alors, se leva avec mille précautions, de manière à ce qu'aucun
bruit ne trahît ses mouvements. Il marcha sur la pointe des pieds et
retint jusqu'à son souffle. Un moment il crut au succès; mais à peine
avait-il fait deux pas, que la vieille se réveilla en sursaut et secoua
la tête comme quelqu'un qui chasse un mauvais rêve.
--Allons, se dit Falempin, j'aurai de la peine à venir à bout de cette
sorcière. Elle a le diable au corps.
Il recommença le même manège, toujours avec aussi peu de chance. A bout
d'expédients, il retomba alors sur son siège comme un homme découragé.
La lampe jetait sur la figure du mort des lueurs blafardes, et toute
cette pièce respirait une mélancolie sombre. Falempin se sentit gagné
par une amertume, qui peu à peu s'élevait jusqu'à l'exaltation. Il se
tourna du côté de l'ensevelisseuse, qui s'assoupissait de nouveau:
--Savez-vous, la mère, ce qu'a été cet homme? dit-il en la secouant par
le bras; un brave que l'Empereur a distingué entre mille. Et quand
l'Empereur distinguait un homme, il fallait que ce fût un lapin. Il l'a
décoré de sa main; celui-là ne les jetait pas, les croix. Il l'a poussé
de grade en grade jusqu'à la graine d'épinards. La graine d'épinards! De
son temps, n'y arrivait pas qui voulait. Il fallait autre chose que des
services d'antichambre, entendez-vous?
-Oui, oui, répondit la vieille femme, qui prenait peu à peu de l'intérêt
à ce récit.
--Je barbote, pensa Falempin; elle ne s'en ira pas, si je l'amuse.
L'ensevelisseuse semblait attendre la suite de ces faits héroïques. Le
vieux sergent se vit entraîné malgré lui.
--Tel que vous le voyez, la mère, poursuivit-il, il était à Marengo,
avec le corps de Victor, au premier rang, l'épée à la main. Je n'ai
jamais vu un plus bel homme sur le champ de bataille. Ses yeux lançaient
du feu: il animait le soldat comme personne. J'étais là avec lui: nous
nous battîmes pendant quatre heures, un contre dix. Quels hommes! quels
hommes! le moule s'en est perdu. Et penser qu'il est mort dans son
fauteuil! qui nous l'eût dit il y a quarante ans?
--Hélas! oui, qui l'eût dit? répliqua la vieille femme, qui trouvait le
moyen d'être à la fois à son sommeil et à l'entretien.
--Je n'en viendrai pas à bout, se dit Falempin; elle ne quittera pas sa
place. Il me prend des envies de la hacher et de la mettre en bocal. Mon
pauvre général! ajouta-t-il tout bas et les larmes aux yeux, le ciel
m'est témoin que je fais ce que je puis pour vous obéir; mais, vous le
voyez, le guignon s'en mêle. Mon général, ne m'en veuillez pas trop dans
l'autre monde, et donnez-moi un petit coup d'épaule, si ça ne vous
dérange pas.
Qu'y a-t-il? dit la vieille femme en se penchant vers le concierge.
--Il y a que j'ai de terribles démangeaisons de t'étrangler, pensa
Falempin.
--C'est bien intéressant ce que vous dites, monsieur César; continuez
donc, reprit la vieille.
Cette attitude exaspérait Falempin.
L'aube commençait à couvrir le ciel d'un voile laiteux; quelques bruits
se faisaient entendre aux abords de l'hôtel, et les ouvriers allaient
bientôt envahir la chambre du mort pour commencer les préparatifs des
obsèques. Le vieux soldat était en proie à une agitation fiévreuse; les
yeux attachés sur le visage de son général, il semblait lui demander un
conseil, une inspiration, et lui parlait comme si cette scène n'eût
point eu de témoin.
--Adieu, général, lui dit-il, c'est la première fois que nous
n'emboîtons plus le pas de la même manière. Nous étions tous deux à
Austerlitz, à Iéna, à Essling, à Wagram, à Ulm, à Eylau, à la Moskowa;
nous avons fait toutes nos campagnes ensemble. C'est la première que
vous faites sans Falempin; je me plais à croire qu'elle sera heureuse.
N'empêche, général, qu'il vous manquera quelqu'un à vos côtés. Vous avez
reçu un biscaïen à la Bérésina, moi un éclat d'obus à Smolensk. Quand il
y avait une balle pour vous, j'étais sûr que la mienne n'était pas loin.
Ça a toujours marché ainsi. Vous avez été fait maréchal de camp à
Leipzig; l'empereur m'a tiré la moustache après l'affaire de Lobau. L'un
vaut l'autre, ou bien c'est vous qui me devez du retour. Adieu, mon
général; et si cette ancienne n'était pas là, je vous en dirais bien
d'autres.
--Qu'avez-vous donc, monsieur César? dit l'ensevelisseuse, frappée de la
chaleur que le militaire mettait dans ses paroles; vous avez l'air tout
bouleversé.
--Il y a, murmura Falempin, que je voudrais te voir aux cinq cent mille
diables! Voilà ce qu'il y a.
Le jour se faisait peu à peu; les objets devenaient plus distincts. Le
sergent s'était jeté sur un petit canapé, et de là, plongé dans un muet
désespoir, il ne perdait pas de vue le lit mortuaire; Le pauvre homme
avait épuisé les ressources de son imagination, et tout l'avait trahi;
il en était arrivé au point de ne pouvoir tenir sa promesse. Cette
perspective lui était intolérable; il sentait qu'il n'y survivrait pas.
Aussi s'agitait-il d'une manière convulsive sans savoir à quoi se
résoudre ni qu'essayer encore. On s'éveillait dans la maison: on allait
et l'on venait. Ce fut alors que la Providence vint en aide à cette âme
malheureuse. Ce qu'il avait poursuivi à l'aide de tant d'infructueux
efforts devait lui arriver de la manière la plus naturelle du monde. Son
découragement, parvenu au plus haut période, l'absorbait tout entier,
quand il sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna:
c'était son cauchemar, l'ensevelisseuse.
--Monsieur César, dit-elle de sa voix la plus douce.
--Qu'est-ce? répondit-il de fort mauvaise humeur.
--Mon Dieu, rien, monsieur César; peu de chose, du moins, dit la vieille
femme.
--Encore! reprit Falempin de plus en plus bourru.
--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle, quand on a passé la nuit comme
ça, une nuit toute blanche, on a le coeur sur l'eau.
--Eh bien, après? dit Falempin.
Ces réponses brèves et sèches n'étaient pas fort encourageantes;
cependant la vieille femme aborda résolument le point délicat.
--Il y a du monde à l'office, dit-elle; je vais voir de me garnir mon
pauvre estomac. Dix heures de veillée, jugez donc!
Le ciel se fût entr'ouvert aux yeux de Falempin, qu'il n'aurait pas été
inondé d'une joie plus vive. Il se leva comme si un ressort l'eût fait
mouvoir, et, prenant la vieille femme par le bras:
--Eh! que ne parliez-vous plus tôt, la mère?
--Ça vous est donc égal de rester seul avec le mort? dit-elle.
--Pour qui me prenez-vous? dit Falempin. Un soldat!... Allez! allez!
--C'est qu'il y a des gens qui craignent ça, ajouta la vieille femme.
--Des pleutres! s'écria le sergent. Allez donc, la mère! allez donc! et
soyez tranquille.
En disant ces mots, il la conduisait vers la porte, et, pour mieux
s'assurer qu'elle descendait, réellement à l'office, il l'accompagna
jusque sur le palier; puis, revenant dans la chambre et s'y voyant seul,
il joignit les mains, et, comme si l'on eût enlevé un poids de dessus sa
poitrine:
--Enfin! dit-il, enfin!!!
En même temps, il s'élança vers l'armoire, l'ouvrit sans bruit, et,
poussant le ressort secret, il mit l'intérieur de la cachette à
découvert et y plongea la main. Qu'on juge de sa stupéfaction: la place
était vide! les billets de banque avaient disparu.
--Envolés les oiseaux! s'écria-t-il. Dieu du ciel! quel coup de
foudre!... Décidément, il y a un sort jeté sur cette maison.