XI

L'oraison funèbre de César.

Le lendemain, à l'heure où les gens de la baronne commençaient leur

service, il se fit un grand bruit dans l'intérieur de l'hôtel. Les

valets erraient dans les escaliers comme des âmes en peine, ne sachant à

quoi se résoudre et secouant la tête avec tristesse quand ils se

rencontraient. Une catastrophe était peinte sur tous les visages, mais

personne n'osait en porter la nouvelle aux maîtres de la maison. Enfin

une des femmes d'Éléonore entra dans la chambre à coucher où elle

reposait, et d'une voix qu'étouffaient la peur et l'émotion:

--Madame, madame, dit-elle, le général est mort!

Ces mots n'étaient pas achevés, que la baronne se trouvait sur pied, et

s'habillant à la hâte:

Qu'on aille chercher des secours, disait-elle d'un ton bref. Envoyez

Falempin chez le docteur: qu'il prenne le cabriolet pour aller plus

vite. Allez, je vous suis!

Quelques minutes après, Éléonore se trouvait en face du lit où le baron

avait exhalé son dernier soupir. Elle s'approcha du cadavre, il était

froid; la mort devait remonter à plusieurs heures: Le docteur vint peu

d'instants après et ne fit que confirmer le triste événement: une

dernière crise avait enlevé le malade. Emma, attirée par le bruit,

descendit à son tour; et, à la vue des restes de son père, elle poussa

un long cri de douleur et tomba dans un évanouissement profond. César

Falempin la reçut dans ses bras et l'arracha à cette scène déchirante.

Le vieux soldat fondait en larmes, les valets eux-mêmes ne pouvaient se

défendre d'une vive émotion. La baronne seule resta l'oeil sec, la

physionomie calme; elle donna ses ordres avec la même présence d'esprit

et fit défendre sa porte pour tout le monde, excepté pour Granpré.

La journée entière s'écoula dans les préparatifs des obsèques. On régla

le cérémonial, on fit prévenir les compagnons d'armes du défunt. César

avait pris la direction de l'affaire; il se multipliait pour faire face

à tout. L'idée qu'il pourrait manquer quelque chose aux funérailles de

son général lui donnait des ailes: il voulait épuiser le programme des

honneurs militaires et des pompes civiles. La chambre des pairs, la

chancellerie de la Légion d'honneur, l'infanterie, la cavalerie, tout

devait figurer au convoi, sans compter les discours d'adieux et la

poudre brûlée sur la tombe.

--Le général a passé l'arme à gauche avant moi, disait le vieux soldat;

c'est un tort qu'il a eu: il m'empêche d'aller lui préparer les

logements. N'importe, ajoutait-il, il ne faut pas, Falempin, garder

rancune à un chef; probablement il n'y a pas de sa faute. La mort est

comme le boulet, elle ne dit pas: gare! Les uns plus tôt, les autres

plus tard; en fin de compte, chacun rejoint le corps. Et dire qu'avant

trente ans il n'en manquera pas un seul, là-bas, de la grande armée!

Quel coup d'oeil! quel alignement! Je vois ça d'ici. Penser que

l'empereur y sera, avec son petit chapeau, et mon général aussi! Mille

carabines! je voudrais déjà y être.

Cependant, au milieu de ces réflexions philosophiques, un trouble vague

remplissait l'esprit de Falempin. Il se souvenait de la mission assez

délicate que son général lui avait confiée et ne songeait point sans

inquiétude aux moyens d'exécution. Ce n'est pas qu'il reculât; il avait

promis, et aucune puissance au monde n'aurait pu empêcher Falempin de

tenir ses promesses. Seulement, il trouvait l'aventure hasardeuse; qu'il

réussît ou échouât, il avait peur qu'elle ne fût prise en mauvaise part.

S'emparer de 100,000 écus cachés dans la chambre d'un mort, le cas était

grave et n'entrait pas dans les habitudes du vieux sergent. Aussi

demeura-t-il placé, durant tout le jour, sous l'empire de cette

préoccupation. Ce ne fut que le soir et assez tard qu'il se décida:

voici comment. Une femme dont la profession était d'ensevelir et de

veiller les morts devait passer la nuit auprès des restes du général.

César déclara qu'il voulait partager ce devoir pieux, et qu'il ne

quitterait plus son maître qu'au moment de l'adieu suprême et sur le

bord de la tombe. Comme on le pense, personne dans l'hôtel ne lui envia

cet honneur, et il put s'installer dans la chambre du défunt n'ayant

pour témoin que la vieille femme qui préparait le suaire.

Le premier mouvement de Falempin fut de se rapprocher de celui qu'il

avait servi avec tant d'affection et de zèle. La longue maladie du

général avait tellement altéré ses traits, que la mort n'y avait pas

laissé une empreinte profonde. Peut-être même régnait-il sur cette tête

inanimée une expression de sérénité amenée par la fin de la souffrance.

Une circonstance seule attira l'attention de Falempin: c'est la pose du

bras, qui semblait se roidir du côté des parois de l'alcôve. Il en

résultait une contorsion à laquelle le vieux soldat chercha à remédier;

Prenant la main du mort, il la ramena avec ménagement le long du buste,

et essaya de l'y fixer par une pression douce et continue. Tant qu'il

contenait le membre rebelle, César obtenait quelque succès; mais sitôt

qu'il l'abandonnait à lui-même, le bras se déployait de nouveau et

reprenait sa première position. A diverses fois, Falempin recommença la

même manoeuvre sans pouvoir arrivera ses fins. L'ensevelisseuse le

regardait faire avec l'insouciance qui naît d'une longue pratique des

choses; enfin, elle crut devoir s'en mêler.

--Ne vous obstinez pas, dit-elle, monsieur César! vous n'en viendriez

pas à bout. C'est plein de caprices, un mort. Ça vous prend des libertés

par-ci, des libertés par-là. Il leur faut leurs aises à ces messieurs.

--Ce bras ne peut pourtant pas rester dans cette position, la mère, dit

Falempin en faisant un nouvel effort.

--Je m'en charge, répliqua la vieille femme. Allez; ça nous connaît:

sitôt que nous y mettons la main, tout ce monde devient souple comme un

gant. Si on écoutait leurs fantaisies, on n'en pourrait pas ensevelir un

seul.

--C'est pourtant étrange, se dit Falempin, voyant le bras se roidir

encore comme si les muscles eussent conservé tout leur jeu.

--Attendez, attendez, dit la vieille, nous y voici; donnez-moi seulement

un coup de main, monsieur César.

Le suaire était achevé; il ne s'agissait plus que d'envelopper le

cadavre et de l'assujettir. Falempin aida l'ensevelisseuse dans cette

triste tâche, y apportant les mêmes soins, le même respect que si le

général eût été vivant.

Ce travail se prolongea fort avant dans la nuit et absorba le sergent au

point de lui faire oublier l'objet essentiel de sa veillée. Quand tout

fut achevé, cette pensée lui revint. Le temps s'écoulait; dans quelques

heures cette occasion précieuse lui échappait sans retour. Un seul

témoin le gênait; mais comment l'éloigner?

César était plus intrépide qu'ingénieux: il se creusa le cerveau, rien

ne vint. Le soldat aurait mieux aimé avoir une redoute à emporter; la

besogne lui eût paru moins rude. Enfin, il s'arrêta sur une combinaison

lumineuse, dernier effort de son génie; et, s'approchant de

l'ensevelisseuse, qui sommeillait sur le grand fauteuil du général, il

ajouta:

--Dites donc, la mère, le travail doit vous avoir porté sur l'estomac.

Si vous alliez prendre un bouillon à l'office?

--Un bouillon, à deux heures après minuit, répliqua la vieille en

souriant; on voit bien que vous ne connaissez pas les habitudes des

grandes maisons. Un peu qu'on chaufferait si tard les fourneaux pour le

pauvre monde. Ils sont trop grands seigneurs, vos laquais!

Falempin comprit qu'il avait commis une gaucherie; il n'insista pas. Un

autre espoir lui restait, c'est que la vieille s'endormît assez

profondément pour lui laisser quelques minutes de liberté. Il n'en

fallait pas davantage pour ouvrir l'armoire, s'emparer du dépôt et venir

reprendre sa place auprès du mort. Il essaya donc de cette tactique, et

d'abord elle sembla lui réussir. L'ensevelisseuse s'assoupit avec une

facilité extrême et parut bientôt plongée dans un sommeil profond.

César, alors, se leva avec mille précautions, de manière à ce qu'aucun

bruit ne trahît ses mouvements. Il marcha sur la pointe des pieds et

retint jusqu'à son souffle. Un moment il crut au succès; mais à peine

avait-il fait deux pas, que la vieille se réveilla en sursaut et secoua

la tête comme quelqu'un qui chasse un mauvais rêve.

--Allons, se dit Falempin, j'aurai de la peine à venir à bout de cette

sorcière. Elle a le diable au corps.

Il recommença le même manège, toujours avec aussi peu de chance. A bout

d'expédients, il retomba alors sur son siège comme un homme découragé.

La lampe jetait sur la figure du mort des lueurs blafardes, et toute

cette pièce respirait une mélancolie sombre. Falempin se sentit gagné

par une amertume, qui peu à peu s'élevait jusqu'à l'exaltation. Il se

tourna du côté de l'ensevelisseuse, qui s'assoupissait de nouveau:

--Savez-vous, la mère, ce qu'a été cet homme? dit-il en la secouant par

le bras; un brave que l'Empereur a distingué entre mille. Et quand

l'Empereur distinguait un homme, il fallait que ce fût un lapin. Il l'a

décoré de sa main; celui-là ne les jetait pas, les croix. Il l'a poussé

de grade en grade jusqu'à la graine d'épinards. La graine d'épinards! De

son temps, n'y arrivait pas qui voulait. Il fallait autre chose que des

services d'antichambre, entendez-vous?

-Oui, oui, répondit la vieille femme, qui prenait peu à peu de l'intérêt

à ce récit.

--Je barbote, pensa Falempin; elle ne s'en ira pas, si je l'amuse.

L'ensevelisseuse semblait attendre la suite de ces faits héroïques. Le

vieux sergent se vit entraîné malgré lui.

--Tel que vous le voyez, la mère, poursuivit-il, il était à Marengo,

avec le corps de Victor, au premier rang, l'épée à la main. Je n'ai

jamais vu un plus bel homme sur le champ de bataille. Ses yeux lançaient

du feu: il animait le soldat comme personne. J'étais là avec lui: nous

nous battîmes pendant quatre heures, un contre dix. Quels hommes! quels

hommes! le moule s'en est perdu. Et penser qu'il est mort dans son

fauteuil! qui nous l'eût dit il y a quarante ans?

--Hélas! oui, qui l'eût dit? répliqua la vieille femme, qui trouvait le

moyen d'être à la fois à son sommeil et à l'entretien.

--Je n'en viendrai pas à bout, se dit Falempin; elle ne quittera pas sa

place. Il me prend des envies de la hacher et de la mettre en bocal. Mon

pauvre général! ajouta-t-il tout bas et les larmes aux yeux, le ciel

m'est témoin que je fais ce que je puis pour vous obéir; mais, vous le

voyez, le guignon s'en mêle. Mon général, ne m'en veuillez pas trop dans

l'autre monde, et donnez-moi un petit coup d'épaule, si ça ne vous

dérange pas.

Qu'y a-t-il? dit la vieille femme en se penchant vers le concierge.

--Il y a que j'ai de terribles démangeaisons de t'étrangler, pensa

Falempin.

--C'est bien intéressant ce que vous dites, monsieur César; continuez

donc, reprit la vieille.

Cette attitude exaspérait Falempin.

L'aube commençait à couvrir le ciel d'un voile laiteux; quelques bruits

se faisaient entendre aux abords de l'hôtel, et les ouvriers allaient

bientôt envahir la chambre du mort pour commencer les préparatifs des

obsèques. Le vieux soldat était en proie à une agitation fiévreuse; les

yeux attachés sur le visage de son général, il semblait lui demander un

conseil, une inspiration, et lui parlait comme si cette scène n'eût

point eu de témoin.

--Adieu, général, lui dit-il, c'est la première fois que nous

n'emboîtons plus le pas de la même manière. Nous étions tous deux à

Austerlitz, à Iéna, à Essling, à Wagram, à Ulm, à Eylau, à la Moskowa;

nous avons fait toutes nos campagnes ensemble. C'est la première que

vous faites sans Falempin; je me plais à croire qu'elle sera heureuse.

N'empêche, général, qu'il vous manquera quelqu'un à vos côtés. Vous avez

reçu un biscaïen à la Bérésina, moi un éclat d'obus à Smolensk. Quand il

y avait une balle pour vous, j'étais sûr que la mienne n'était pas loin.

Ça a toujours marché ainsi. Vous avez été fait maréchal de camp à

Leipzig; l'empereur m'a tiré la moustache après l'affaire de Lobau. L'un

vaut l'autre, ou bien c'est vous qui me devez du retour. Adieu, mon

général; et si cette ancienne n'était pas là, je vous en dirais bien

d'autres.

--Qu'avez-vous donc, monsieur César? dit l'ensevelisseuse, frappée de la

chaleur que le militaire mettait dans ses paroles; vous avez l'air tout

bouleversé.

--Il y a, murmura Falempin, que je voudrais te voir aux cinq cent mille

diables! Voilà ce qu'il y a.

Le jour se faisait peu à peu; les objets devenaient plus distincts. Le

sergent s'était jeté sur un petit canapé, et de là, plongé dans un muet

désespoir, il ne perdait pas de vue le lit mortuaire; Le pauvre homme

avait épuisé les ressources de son imagination, et tout l'avait trahi;

il en était arrivé au point de ne pouvoir tenir sa promesse. Cette

perspective lui était intolérable; il sentait qu'il n'y survivrait pas.

Aussi s'agitait-il d'une manière convulsive sans savoir à quoi se

résoudre ni qu'essayer encore. On s'éveillait dans la maison: on allait

et l'on venait. Ce fut alors que la Providence vint en aide à cette âme

malheureuse. Ce qu'il avait poursuivi à l'aide de tant d'infructueux

efforts devait lui arriver de la manière la plus naturelle du monde. Son

découragement, parvenu au plus haut période, l'absorbait tout entier,

quand il sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna:

c'était son cauchemar, l'ensevelisseuse.

--Monsieur César, dit-elle de sa voix la plus douce.

--Qu'est-ce? répondit-il de fort mauvaise humeur.

--Mon Dieu, rien, monsieur César; peu de chose, du moins, dit la vieille

femme.

--Encore! reprit Falempin de plus en plus bourru.

--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle, quand on a passé la nuit comme

ça, une nuit toute blanche, on a le coeur sur l'eau.

--Eh bien, après? dit Falempin.

Ces réponses brèves et sèches n'étaient pas fort encourageantes;

cependant la vieille femme aborda résolument le point délicat.

--Il y a du monde à l'office, dit-elle; je vais voir de me garnir mon

pauvre estomac. Dix heures de veillée, jugez donc!

Le ciel se fût entr'ouvert aux yeux de Falempin, qu'il n'aurait pas été

inondé d'une joie plus vive. Il se leva comme si un ressort l'eût fait

mouvoir, et, prenant la vieille femme par le bras:

--Eh! que ne parliez-vous plus tôt, la mère?

--Ça vous est donc égal de rester seul avec le mort? dit-elle.

--Pour qui me prenez-vous? dit Falempin. Un soldat!... Allez! allez!

--C'est qu'il y a des gens qui craignent ça, ajouta la vieille femme.

--Des pleutres! s'écria le sergent. Allez donc, la mère! allez donc! et

soyez tranquille.

En disant ces mots, il la conduisait vers la porte, et, pour mieux

s'assurer qu'elle descendait, réellement à l'office, il l'accompagna

jusque sur le palier; puis, revenant dans la chambre et s'y voyant seul,

il joignit les mains, et, comme si l'on eût enlevé un poids de dessus sa

poitrine:

--Enfin! dit-il, enfin!!!

En même temps, il s'élança vers l'armoire, l'ouvrit sans bruit, et,

poussant le ressort secret, il mit l'intérieur de la cachette à

découvert et y plongea la main. Qu'on juge de sa stupéfaction: la place

était vide! les billets de banque avaient disparu.

--Envolés les oiseaux! s'écria-t-il. Dieu du ciel! quel coup de

foudre!... Décidément, il y a un sort jeté sur cette maison.

Les Idoles d'argile. · 第 10 / 24 题