IX

L'amour sur terre et dans les nuages.

Depuis qu'elle habitait Paris, Emma avait peu vu le monde, et ce qu'elle

en connaissait ne lui inspirait qu'un médiocre désir de pousser plus

loin cette étude. Ces moeurs d'emprunt où circule l'intrigue, ce langage

banal dont la seule médisance rompt l'uniformité, cette politesse

mensongère qui sert de vernis à l'indifférence, tout cela formait aux

yeux de la jeune fille, un spectacle plus nouveau qu'attrayant et

qu'elle suivait sans le bien comprendre. Au sein de ces bruits et de ces

joies, souvent elle se sentit mal à l'aise et comme dépaysée. Il lui

semblait que ce n'était point là sa place, qu'elle y manquait d'air et

de soleil. Silencieuse alors et pensive, elle se prenait à regretter les

beaux horizons des Vosges, les plaines du Bassigny où se jouent les eaux

de la Meuse et les prairies du château natal, bordées de pommiers en

fleur.

Les jeunes filles qui grandissent dans l'atmosphère du monde s'y

accoutument comme l'habitant des pays marécageux s'accoutume à la

fièvre. C'est le résultat d'une assimilation lente et graduelle. Les

moeurs sont encore pures, que déjà l'imagination ne l'est plus. Avec

cette pénétration précoce qu'aiguise l'instinct de la curiosité,

l'enfant a bientôt tout deviné: un mot l'éclaire, une indiscrétion la

met sur la voie. Vienne l'âge où il faudra la produire dans les salons,

et elle y entrera de plain-pied, sans effort, sans embarras; c'est un

terrain qu'elle a étudié d'avance, dans le silence de ses rêves, et elle

n'ignore rien de ce qu'il faut pour y marcher convenablement: par

exemple, les airs affectés, les minauderies, l'esprit de ruse et de

dissimulation. Heureuse quand son âme, souillée par quelques lectures

furtives, ne s'est pas déjà composé tout un roman avec les lambeaux de

ceux qui infestent l'intérieur des familles!

Un semblable noviciat avait manqué à l'élève de Muller: aucun souffle

énervant n'avait terni la chasteté de ses pensées. Aussi demeurait-elle

presque toujours étrangère à ce qui se passait à ses côtés, tantôt

troublée de ce qu'elle entendait, tantôt confuse de n'y rien comprendre.

Les hypocrisies, qui sont la monnaie courante des salons, indignaient sa

loyauté; les analyses somptuaires où se plaisent tant de femmes,

lassaient sa patience.

En d'autres occasions, le coeur d'Emma avait à subir des épreuves plus

rudes. Ce n'était plus alors de la surprise qu'elle ressentait, mais un

profond sentiment de dégoût et de révolte. Autour d'elle, on parlait des

affections et des liens les plus doux comme d'une marchandise. De divers

côtés, on demanda sa main. D'obligeantes amies de la baronne

s'obstinaient à vouloir la marier, et, comme elle témoignait de la

répugnance:

--Vous avez tort, ma chère, lui disait-on, c'est un parti de 400,000 fr.

Il va, en outre, un million en espérance. 400,000 francs et un million,

tout était là. Pas un mot sur les qualités du futur, sur son caractère,

sur l'origine de sa fortune.

400,000 francs au contrat et un million en perspective, ces chiffres

répondaient à tout. Quelquefois même, la personne chargée de la

négociation ajoutait avec une cruauté charmante:

--Les parents sont bien vieux; le million ne se fera pas attendre. Ce

sera alors 70,000 livres de rentes du côté du mari. Vous voyez, ma

chère, que ce serait une folie que de refuser.

Chaque jour, Emma était en butte à ces observations. C'était un blond de

800,000 francs, ou un brun de 600,000 avec des pères, mères ou aïeux

s'en allant vers la tombe. On comptait leurs jours, on les frappait

avant l'heure, on allait jusqu'à fournir le détail de leurs infirmités.

Ces abominables calculs ne se faisaient pas à demi-voix, mais tout haut,

sans scrupule, sans pudeur. On ne s'en cachait pas devant des tiers;

c'était une conversation toute simple, toute naturelle.

Emma avait de la peine à se contenir, tant ces odieux propos

remplissaient son coeur d'amertume. Elle se contentait alors de couper

court à l'entretien par des refus bien formels, bien péremptoires; et,

quand on la vit si résolue, on lui fit grâce de ces persécutions. Ce qui

lui donnait plus de force en cela, c'est qu'à son insu un sentiment de

préférence remplissait son âme. Aux songes dont elle se berçait venait

toujours, se mêler le souvenir de Paul; la jeune fille restait fidèle

aux goûts de l'enfant. Paul, mêlé au tourbillon de Paris, avait pu

oublier les scènes de sa vie adolescente; Emma ne les oubliait pas

ainsi. Elle s'était fait un idéal et voyait tout à travers ce prisme.

Quand sa pensée retournait vers les paysages de Champfleury, elle avait

le soin de les peupler de figures aimées. C'était Muller, cueillant

quelques plantes pour son herbier, ou Paul se montrant sur la lisière du

bois, le fusil sur l'épaule et en habit de chasse. Son cousin demeurait

encore pour elle le Nemrod qu'elle avait suivi, de l'oeil le long des

crêtés des Vosges: rien ne pouvait effacer ni altérer le charme de cette

impression. Triste de l'existence qu'elle menait et du spectacle qui

frappait sa vue, elle se réfugiait dans ce culte des souvenirs et s'y

attachait en raison de ses désenchantements. Désormais cette âme si pure

ne devait plus appartenir au monde réel, elle entrait sans retour dans

le pays des rêves.

Paul Vernon songeait aussi à sa cousine, quoique d'une manière moins

éthérée. La beauté d'Emma eût suffi pour justifier ses hommages:

cependant, l'esprit de calcul s'y mêlait déjà. L'exemple portait ses

fruits, la contagion le gagnait. Il sentait peu à peu s'émousser chez

lui le plus noble instinct de la jeunesse, le désintéressement, et

prévaloir le plus funeste des mobiles, la spéculation. C'était une proie

nouvelle pour le démon du siècle. Triste école que celle des gens

d'affaires! Tout est affaire pour eux: l'opinion une affaire, la

politique une affaire. Il n'est point d'acte dans la vie qu'ils ne

soumettent à une évaluation, point d'événement, triste ou heureux,

qu'ils ne traduisent en chances de bénéfices. Des chiffres partout,

partout des calculs de hausse ou de baisse. Un attentat public, la mort

imprévue d'un prince, affaires! Un coup de canon tiré, un outrage au

pavillon, affaires! On agiote ainsi sur les catastrophes, et, quand on y

gagne, il est bien difficile de les voir avec regret. Tel est le monde

des gens d'affaires: rupture, invasion, désastres, tout leur est bon;

ils joueraient sur le deuil de la nationalité et sur les ruines de la

patrie.

Les symptômes de ce mal se manifestaient chez Paul: il se prenait à

envisager le mariage comme une affaire. La fortune du général lui était

connue; Emma devait en hériter. Toutes les conditions d'une alliance

magnifique se trouvaient donc réunies: une femme charmante, plusieurs

millions et un père au bord de la tombe. Sans cette auréole dorée, Paul

aurait peut-être ressenti quelque goût pour sa cousine: Emma avait tant

de naturel et de grâce! Mais, avec la prudence consommée qui distingue

les enfants du siècle, il eût refoulé dans son coeur cette sympathie

naissante, refusé un bonheur qui ne devait pas fleurir à l'ombre de la

richesse. Heureusement le destin le servait à souhait: la fiancée était

aussi riche que belle; il ne s'agissait plus que d'user de ses avantages

et d'achever une conquête qui se présentait sous d'aussi brillants

aspects.

Paul mit donc le coeur de sa cousine en état de siège: il avait ses

entrées dans la maison et en profita pour multiplier ses visites. La

baronne était absorbée par ses propres intrigues; elle ne s'occupait que

fort peu d'Emma. Muller seul veillait sur la jeune fille, et un tel

Argus n'avait rien de terrible. Le bon Allemand possédait à fond toutes

les sciences, excepté la science de l'amour. La nature avait peu de

mystères pour lui, le coeur en avait beaucoup. Il fut donc facilement la

dupe de Paul; au besoin, il eut été son complice. Le digne homme voyait

Emma si heureuse de la présence de son cousin, qu'il se fût fait un

scrupule de troubler le cours de cette affection naïve. Ces deux enfants

restaient seuls au monde depuis que le général leur manquait. Muller

savait d'ailleurs que cette alliance de famille était l'un des rêves du

pauvre infirme, et cette pensée contribuait sans doute à endormir sa

vigilance. Emma et Paul se virent donc souvent et presque sans

contrainte. L'Allemand était là, mais l'amour a un si ingénieux langage.

Dès que Paul arrivait, un rayon de bonheur descendait sur le front

d'Emma et ne s'en allait qu'avec lui. Ses yeux se chargeaient comme d'un

voile, sa bouche se parait d'un sourire d'ange. Que d'attentions

muettes, que de gestes charmants s'échangeaient entre eux et suppléaient

à la parole! Aucun aveu n'a plus d'éloquence que cette communion

silencieuse de l'attitude et du regard! Les coeurs se pénètrent ainsi

d'une manière plus profonde et jouissent avec plus d'ivresse de leurs

troubles secrets.

Paul s'efforça d'abord de rester maître de lui-même, de conserver le

sang-froid de l'homme qui obéit plutôt au calcul qu'à la passion; mais

il y avait dans la tendresse d'Emma quelque chose de si vrai, de si

communicatif, qu'il se sentit, presque malgré lui, subjugué par cette

grâce et entraîné par les saintes émotions de la jeunesse. Son masque

d'emprunt disparut; il aima de bonne foi. Les heures se passaient de la

sorte, et l'on ne se quittait qu'avec la promesse de se revoir. Muller

protestait parfois dans l'intérêt des études; il ne voulait pas que le

travail souffrit de ces distractions. On employait alors la soirée à

faire de la musique. Paul avait une voix étendue, mais peu exercée; il

ne savait pas en ménager l'emploi. Emma devint son professeur, et

remplit son rôle avec une gravité qui faisait sourire Muller. Après le

chant venaient des lectures, puis des causeries sans fin sur Champfleury

et les sites chers à leur mémoire.

Quand les beaux jours furent arrivés, on descendit au jardin, et l'on y

poursuivit dans tous les sens de longues promenades. Emma s'y était

réservé un carré pour ses fleurs favorites: dès lors on le soigna en

commun. Parmi celles qui s'y épanouissaient, Emma avait une préférence;

elle voulut que Paul la partageât. C'était une jolie pervenche, la

pervenche de Madagascar. Chaque soir, ayant de se séparer, la jeune

fille choisissait de sa main l'une de ces fleurs, et la fixait elle-même

à la boutonnière de Paul. Le lendemain, celui-ci ne manquait pas de

reparaître avec la fleur de la veille: la pervenche, ainsi renouvelée,

ne devait jamais le quitter; c'était un gage toujours présent et

toujours nouveau. Emma tenait à ces petites superstitions de l'amour:

c'était une âme croyante. Paul s'y prêtait avec grâce; cependant il n'y

attachait pas une importance extrême. Un jour la fleur s'égara, et, pour

la remplacer, il prit un camellia dans la jardinière qui ornait le salon

de Granpré. C'était une circonstance si insignifiante à ses yeux, qu'il

l'avait oubliée. Quand il reparut le soir à l'hôtel du faubourg du

Roule, Emma se promenait avec Muller sous une allée de tilleuls; il y

courut. De son côté, la jeune fille avait fait un mouvement vers son

cousin; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une découverte,

pâlit et s'appuya sur le bras de son précepteur.

Ce changement, cette émotion furent si marqués, que Muller et Paul s'en

aperçurent.

--Qu'avez-vous donc? lui dirent-ils presque à la fois.

--Rien, rien, répondit Emma en cherchant à se maîtriser; un

éblouissement, un vertige. Ne vous en inquiétez pas.

Elle mit la main sur son coeur comme si elle eût voulu en étouffer les

battements; sa figure portait l'empreinte d'une vive souffrance. Peu à

peu, pourtant, elle se remit, reprit ses airs d'ange, se montra plus

douce et plus affectueuse que jamais. Tout ce qu'elle dit ce soir-là

était d'une grâce adorable et d'un sentiment exquis. Seulement, cette

grâce et ce sentiment semblaient frappés d'une mélancolie profonde,

d'une amertume qui débordait. Par intervalles, elle regardait Paul avec

une expression de douleur si grande, que celui-ci ne savait qu'en

croire. Il y voyait l'indice d'une catastrophe prochaine,

l'évanouissement de son beau rêve et la ruine de leurs amours. Ce

malentendu se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin, Paul alla

au-devant d'une explication. Dans un moment où Muller était hors de

portée et ne pouvait l'entendre, il se retourna vivement vers sa

cousine; et, d'un ton où perçait un peu de dépit:

--Qu'avez-vous donc, Emma? lui dit-il.

La réponse de la jeune fille ne fut pas directe; elle promena le regard

sur son cousin; et, l'arrêtant sur la fleur fixée à sa poitrine.

--Vous y tenez donc bien? lui dit-elle.

Paul porta les yeux vers son habit et y découvrit le camellia. Ce fut

pour lui une révélation; il tenait enfin le mot de l'énigme.

--Ça, dit-il, en détachant la malencontreuse fleur.

--Oui, répliqua-t-elle.

--Vous allez voir, dit Paul.

Le jeune homme prit le camellia, le jeta avec dédain et le foula sous

ses pieds.

--Vous voyez maintenant si j'y tiens, ajouta-t-il. Donnez-moi ma

pervenche, cousine, celle d'hier s'est égarée.

Emma ne fit qu'un bond vers ses fleurs chéries, cueillit la plus belle:

et, se penchant vers le jeune homme au point que leurs souffles se

confondaient, elle lui dit d'une voix émue et tremblante:

--Paul, mon ami, merci. Quel bien vous m'avez fait!

Muller venait de les rejoindre: il s'approcha de son élève et lui prit

la main:

--Eh bien, mon enfant, dit-il d'un accent affectueux, êtes-vous

complètement remise?

--Oui, bon ami, je vais mieux, tout à fait mieux, répondit la jeune

fille, dont la figure était redevenue radieuse.

Le nuage s'était dissipé; le ciel de leurs amours avait retrouvé son

azur; mais Emma avait trahi l'une des dispositions de son coeur. Elle

était jalouse.

X

La perquisition.

Un souci grave semblait, depuis quelques mois, dominer la baronne

Dalincour et éloigner d'elle toute autre pensée. Il fallait que son mari

vécût assez longtemps pour que les actes où il aliénait sa fortune

fussent valides. Les pouvoirs étaient donnés, mais la mort en entraînait

la révocation et les rendait caducs. Quoique Granpré fût bien servi par

les hommes qu'il employait, il n'existait aucun moyen de s'affranchir

des formalités et des délais judiciaires. Les contrats de vente avaient

été passés; il ne s'agissait plus que d'épuiser les pouvoirs consentis

et de donner quittance du vivant du général. Jusque-là tout conservait

un caractère précaire.

On conçoit dès lors l'extrême importance attachée au sursis qu'Éléonore

et Granpré demandaient à la mort. Leur tâche devenait d'autant plus

difficile que, depuis l'oppression exercée sur sa volonté, le vieillard

nourrissait des pensées de suicide. Une dernière lueur de raison

semblait lui conseiller ce sacrifice, et plus d'une fois il avait appelé

à son aide tout ce qui lui restait d'énergie afin de l'accomplir; Ses

forces avaient seules trahi son dessein; son bras refusait de lui rendre

ce dernier service. La baronne, prévenue, fit redoubler de vigilance; on

écarta de la chambre du vieillard tout ce qui pouvait être converti en

instrument de destruction. Désespéré, il voulut se laisser mourir de

faim: on l'alimenta malgré lui, comme un enfant, en employant la

violence. Douloureux spectacle que celui d'une cupidité implacable aux

prises avec cette longue agonie! Tout, jusqu'aux soins mêmes, y prenait

un caractère odieux; on ne ménageait la victime qu'afin de l'égorger

d'une manière plus sûre.

C'est ainsi que le malade vécut quatre mois et arriva au jour fatal où

la spoliation devenait définitive et irrévocable. Les délais judiciaires

étaient expirés la veille, et Granpré avait dû signer le matin les

quittances du prix. C'étaient deux millions dont l'héritière légitime

allait être dépouillée au profit d'une marâtre. Une fois entre les mains

de Granpré, la somme devait être dénaturée; l'homme d'affaires avait

tout prépare pour cela. Qu'on juge de l'impatience d'Éléonore dans le

cours de cette matinée! Son complice avait promis qu'à dix heures il

serait là; midi venait de sonner, il ne paraissait pas encore. Lasse

d'attendre dans le salon, la baronne avait gagné le vestibule, d'où

l'oeil plongeait sur la porte cochère de l'hôtel. Elle s'y promenait

d'un pas saccadé, prêtant l'oreille aux moindres bruits et se

rapprochant par intervalles de la vitre qu'elle frappait de ses ongles

inquiets.

--C'est incroyable, disait-elle, incroyable! deux heures de retard! A

quoi songe donc Granpré? Pourvu que l'acquéreur n'ait pas élevé quelque

chicane. Oh! ajouta-t-elle avec une exaltation sombre, être si près du

but et ne pas le toucher! J'en mourrais.

Un roulement sourd se fit entendre au moment où elle achevait ces

paroles, et devint de plus en plus distinct. César Falempin parut sur le

bord de sa loge et écouta. L'habitude qu'il avait des mouvements de la

rue permettait au vigilant concierge de distinguer ceux où l'hôtel était

intéressé; rarement il se trompait là-dessus. A la manière dont il se

dirigea vers les battants de la porte, la baronne comprit qu'un visiteur

arrivait.

--C'est lui, dit-elle avec une joie pleine d'emportement.

C'était en effet Granpré, qui gravit le perron d'un pas tranquille et

donna des ordres à son valet avec son sang-froid ordinaire. Éléonore

avait peine à se contenir.

--Mais arrivez donc, s'écria-t-elle en le prenant par le bras aussitôt

qu'il fut à sa portée, arrivez donc. Voici deux heures que je me meurs

d'inquiétude. Est-ce achevé?

--Oui, ma déesse, répondit Granpré en l'etraînant d'une façon familière

vers le lieu habituel de leurs conférences; oui, c'est achevé, soldé,

liquidé. Deux millions en billets de banque! Une véritable avalanche de

papier-monnaie! J'ai cru que je n'en viendrais jamais à bout: ô le beau

bordereau!

--Enfin, s'écria Éléonore dont l'oeil s'animait à ces détails, je suis

donc riche!

--Nous sommes riches, dit philosophiquement Granpré. On l'est avec deux

millions.

La baronne se promenait à grands pas dans le salon, ivre de cette idée

qu'elle avait une fortune et qu'elle allait être libre. Elle échappait à

la pauvreté qui un instant avait plané sur son avenir; elle n'était plus

exposée ni à déchoir ni à descendre. Sa vanité était satisfaite au prix

d'un crime: elle oubliait le moyen pour ne voir que le résultat. Depuis

longtemps Éléonore ne comptait plus avec sa conscience; le succès

justifiait tout à ses yeux. Quant à Granpré, de tels événements

rentraient dans les habitudes de sa vie; seulement les choses avaient

lieu cette fois sur une magnifique échelle. Les deux conjurés

savouraient donc leur triomphe, et ressentaient ce secret orgueil qui

s'attache à une partie bien conduite et bien jouée. Ce fut la baronne

qui, la première, rompit le silence; elle venait de se remettre sur la

voie d'un projet qu'elle avait ajourné par calcul, et dans le seul but

de ménager la frêle existence du général:

--Granpré, dit-elle en se retournant vers son complice, ce n'est pas

tout: il reste encore 300,000 francs à retrouver.

--300,000 francs! répliqua l'homme d'affaires étonné; où donc cela,

Éléonore?

--C'est mon secret, dit la baronne, je vous le dirai tout à l'heure. La

demande que je vous adresse d'abord, Jules, est celle-ci: Faut-il les

laisser, oui ou non, à l'héritière?

--Laisser 300,000 francs quand on peut les prendre! s'écria Granpré. Où

donc avez-vous la tête, ma chère?

--N'est-ce pas assez des deux millions? dit la baronne.

--Ma reine, reprit Jules avec solennité, si nous devons donner dans le

sentiment, je quitte la partie: on ne perd les empires que comme cela.

Écoutez donc, le cas est grave. Un double million de moins dans une

succession, cela n'arrive pas tous les jours. La justice pourrait y

regarder de près. S'il ne reste rien, absolument rien à la petite, il

n'y a pas à craindre qu'on nous inquiète. L'argent est le nerf de la

guerre et l'aiguillon des procureurs. Tous les gens de loi trouveront

alors sa cause insoutenable. Si, au contraire, elle a 300,000 francs,

gare à la procédure! Vous verrez arriver le papier timbré de tous les

coins de l'horizon. L'orpheline aura pour elle dix jurisconsultes, vingt

avoués, trente avocats, quarante huissiers. On prouvera par exploits,

requêtes et plaidoiries, que nous avons dépouillé l'innocente, et il

nous faudra lever à notre tour un régiment de robes noires pour rendre

manifeste la pureté de nos intentions. Tout cela, pourquoi? Par notre

faute. Au moyen de quoi? Au moyen des 300,000 francs que nous aurons

généreusement dédaignés. Croyez-moi, ma chère, c'est fournir des verges

pour se faire battre.

Pendant que son interlocuteur se livrait à cette sortie, assaisonnée de

gestes expressifs, la baronne semblait réfléchir profondément; elle

répondit enfin:

--Soit, Granpré; mais, comment faire? Les 100,000 écus sont cachés dans

la chambre du général.

--Dans sa chambre?

--Oui, Granpré; ils y sont, j'en suis sûre; c'est la somme que vous ne

retrouviez pas dans vos comptes.

--En effet, répliqua l'homme d'affaires, il manquait 300.000 francs;

c'est le chiffre exact.

--Ils sont chez le général, dit Éléonore en insistant; il les gardait

comme sa réserve.

--Mais voyez donc, reprit l'habitué de la Bourse presque scandalisé: le

général qui se méfiait de nous! Si c'est croyable!

--Cela est, dit la baronne..

--Eh bien, ma chère, continua Granpré, il faut l'en punir; il faut lui

enlever son trésor, à ce dragon des Hespérides. 100.000 écus de moins

dans les mains de l'ennemi, 100,000 écus de plus dans les nôtres: c'est

un double avantage. Il n'y a pas à balancer.

--C'est une crise, dit Éléonore pensive.

--Bah! A présent, répliqua Granpré avec un odieux sang-froid, que

risquons-nous?

Ces mots réveillèrent les instincts cupides de la baronne; elle se leva

l'oeil animé, l'air résolu, et, s'emparant du bras de Granpré avec une

énergie virile, elle l'entraîna vers la porte:

--Venez, s'écria-t-elle: les 100,000 écus fussent-ils aux enfers, nous

les trouverons; venez, vous dis-je.

Ils quittèrent le salon et franchirent ensemble l'escalier qui

conduisait à la chambre du général. Le vieillard était seul, les valets

Pavaient quitté pour quelques instants; il reposait dans son fauteuil,

près de la fenêtre ouverte. L'air était brûlant; une vapeur lourde

remplissait l'atmosphère. L'attitude du malade indiquait un affaissement

profond; le corps semblait replié sur lui-même, et la tête retombait sur

les épaules comme sans force pour se soutenir. Rien de plus effrayant

que ce visage où la mort avait jeté ses tons livides: sans le souffle

qui s'exhalait péniblement de la poitrine, on eût pu se croire en face

d'un cadavre. L'immobilité était complète. Le moribond avait vu peu à

peu s'affaiblir ce qui lui restait d'intact; la paralysie gagnait un

membre après l'autre, et resserrait chaque jour dans un cercle plus

étroit l'action des organes vitaux. Triste supplice que celui où la vie

quitte l'homme en détail, et où les facultés se brisent une à une! Mieux

vaut un coup de foudre que cette décomposition lente: on meurt entier,

du moins. Ce bonheur fut refusé au général Dalincour. Que de fois il dut

regretter, durant cette longue agonie, de n'avoir point eu l'Ester pour

tombeau, ou pour linceul les neiges de la Courlande! Son accablement

était si grand, qu'il ne s'aperçut point de l'entrée de la baronne et de

son complice. A peine put-il lever les yeux sur sa femme quand celle-ci

se plaça devant lui, sombre comme le génie du mal, inexorable comme les

dieux de l'Érèbe. Granpré restait en arrière et hors de sa vue, comme

s'il eût obéi à une répugnance instinctive. Éléonore prit la main du

vieillard, et, s'efforçant de donner sa voix des inflexions caressantes:

--Mon ami, dit-elle, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? Ce temps

lourd ne vous fatigue-t-il pas?

Le baron resta immobile: on eût dit une statue de marbre.

--On a eu tort, ajouta sa femme, de laisser ces croisées ouvertes: la

chaleur est intolérable. Voulez-vous que j'abaisse les stores pour

diminuer l'éclat du jour?

Même silence, même impassibilité. Évidemment ces petites attentions

manquaient leur effet. Éléonore était trop fière pour pousser plus loin

ce rôle; elle abandonna la main de son mari, et la laissa retomber sur

le fauteuil comme un objet inerte; puis, se penchant vers son oreille:

--Général, dit-elle, je ne vous obséderai pas longtemps, soyez

tranquille. Il vous faut du repos, je le sais; ma présence ne

s'éternisera pas. Seulement, il est une affaire sur laquelle seul vous

pouvez nous donner quelques éclaircissements; une affaire,

entendez-vous, ajouta-t-elle en élevant la voix pour que l'éclat du son

vînt au secours de la paresse de l'organe.

Le vieillard n'en restait que plus affaissé et plus silencieux, Éléonore

continua d'une voix ferme:

--Général, il s'agit d'une somme importante qui vous a été dérobée:

300,000 francs. Il est bien essentiel que vous disiez ce que vous en

savez: on peut accuser votre entourage, on peut exercer des poursuites;

vous taire serait une mauvaise action.

A mesure que la baronne expliquait le motif de sa visite, son accent

devenait plus dur, son geste plus impérieux; elle rentrait dans les

conditions de sa nature violente et emportée. Cependant, le vieillard

gardait toujours l'insensibilité de la pierre. Éléonore lit un nouvel

effort:

--Vous avez tort, ajouta-t-elle; de ne pas tenir compte de ma prière, de

me refuser une explication. C'est par un reste d'égards que j'en agis de

la sorte: si vous m'y forcez, je trouverai d'autres moyens.

En même temps, elle se tourna vers Granpré, et lui dit avec une pitié

qui avait quelque chose de farouche:

--C'est un bloc de grès; nous n'en tirerons rien.

La présence d'un tiers sembla faire impression sur le malade; il lui

échappa un mouvement imperceptible, mais si rapide, qu'il ne fut point

aperçu des deux complices. L'impatience d'Éléonore était au comble: elle

se mordait les lèvres au point d'en faire jaillir le sang, et frappait

le bois du fauteuil avec une sorte de rage. Elle n'avait pas compté sur

cette inertie; ses, calculs étaient en défaut. Aussi s'éleva-t-elle

promptement jusqu'au ton de la menace:

--Général, dit-elle, jusqu'ici j'ai usé de ménagements; maintenant, je

vais parler en maître. Voulez-vous nous dire ce qu'est devenue cette

sommé?

Un frémissement passa sur la figure du vieillard.

--Non! ajouta la baronne; eh bien, je le sais; elle est ici, dans cette

chambre. Vous voyez bien qu'il n'y a plus rien à cacher, que votre

secret est découvert. Parlerez-vous enfin?

La seule réponse du malade fut un tremblement convulsif qui agita ses

membres. Il se ramassa dans un coin du fauteuil, et abrita sa tête sous

des coussins, comme s'il eût voulu se dérober au fatal ascendant qui

pesait sur lui.

--Où est la somme? s'écria Éléonore, en lui reprenant le bras et

l'agitant avec violence.

Le vieillard souffrit sans se plaindre, comme un martyr. On eût dit que

cet anéantissement était chez lui l'effet du calcul plutôt que l'effet

de la maladie. Peut-être lui vint-il une de ces inspirations sublimes

qui visitent, à la dernière heure, les intelligences les plus

délaissées; peut-être songeait-il à sa fille et puisait-il des forces

dans cette pensée. Cependant la baronne n'était pas femme à quitter la

partie sans obtenir une satisfaction:

--Décidément, dit-elle, on ne peut rien tirer de vous; soit, monsieur,

on se passera de votre concours. La somme est ici, cachée dans quelque

partie de cette chambre; nous allons la fouiller, et elle ne nous

échappera pas. Donnez-moi toutes les clefs.

En disant ces mots, elle dirigea la main vers le malade, et lui arracha

la clef de son secrétaire, qu'il portait habituellement sur lui; puis,

se tournant vers son complice:

--Granpré, dit-elle, à l'oeuvre sur-le-champ! C'est une visite

domiciliaire qui commence; je n'en aurai pas le démenti.

Ces paroles, ces gestes, ces actes eurent enfin la vertu de tirer le

vieillard de sa stupeur. En se retournant, il aperçut l'homme

d'affaires, et cette vue acheva de lui imprimer une secousse presque

galvanique. Il se mil sur son séant, et arrêta sur Granpré des yeux qui

semblaient peu à peu s'agrandir et sortir de leurs orbites..

Cependant, Éléonore ouvrait les armoires en sondait les profondeurs,

bouleversait tout ce qui lui tombait sous la main, avec l'espoir de

rencontrer enfin l'objet de ses recherches. Granpré aurait voulu l'aider

dans cette perquisition; mais il était presque tenu en échec par les

regards foudroyants du général. Cet homme, qui avait un pied dans la

tombe, semblait s'être ranimé tout à coup en présence de l'objet de ses

haines. Granpré cherchait en vain à se mettre à l'abri de ces yeux

irrités: le général le suivait partout et s'attachait à lui comme à une

proie.

Cette scène se prolongea pendant quelques minutes sans changer de

caractère. L'habitué de la Bourse était un garçon sans préjugés; il

avait même une certaine bravoure fanfaronne, et pourtant l'oeil de ce

vieillard le pénétrait d'un effroi involontaire: sa résolution

habituelle l'abandonna.

--Éléonore, dit-il en se rapprochant de la baronne; assez pour

aujourd'hui; nous y reviendrons.

--Qu'est-ce à dire, monsieur, répliqua aigrement celle-ci; vous vous

lassez déjà?

--Nous y reviendrons, vous dis-je, ajouta l'homme d'affaires; j'ai

trouvé un moyen plus sûr. Venez, venez.

En même temps il conduisit doucement Éléonore vers la porte. L'oeil du

général l'y suivit et ne l'abandonna que lorsqu'il fut hors de sa

portée. Granpré sortit de cette chambre si bouleversé, qu'il eut toutes

les peines du monde à cacher son émotion quand il se retrouva seul avec

la baronne. Le soir, le valet de service auprès du général vint le

déshabiller et le mettre au lit. Il roula, comme il le faisait

d'habitude, le grand fauteuil où il reposait jusqu'aux abords de

l'alcôve. Le malade paraissait moins souffrant qu'à l'ordinaire. Il se

laissa coucher et parut s'endormir presque aussitôt. Le valet se retira

sans bruit et prit le chemin de l'office. Au moment où il descendit les

escaliers, il crut entendre glisser sur le parquet un bruit semblable à

celui des roulettes d'un fauteuil. Il prêta l'oreille; mais le bruit

ayant cessé, il se crut le jouet d'une illusion et passa outre.

Les Idoles d'argile. · 第 9 / 24 题