L'amour sur terre et dans les nuages.
Depuis qu'elle habitait Paris, Emma avait peu vu le monde, et ce qu'elle
en connaissait ne lui inspirait qu'un médiocre désir de pousser plus
loin cette étude. Ces moeurs d'emprunt où circule l'intrigue, ce langage
banal dont la seule médisance rompt l'uniformité, cette politesse
mensongère qui sert de vernis à l'indifférence, tout cela formait aux
yeux de la jeune fille, un spectacle plus nouveau qu'attrayant et
qu'elle suivait sans le bien comprendre. Au sein de ces bruits et de ces
joies, souvent elle se sentit mal à l'aise et comme dépaysée. Il lui
semblait que ce n'était point là sa place, qu'elle y manquait d'air et
de soleil. Silencieuse alors et pensive, elle se prenait à regretter les
beaux horizons des Vosges, les plaines du Bassigny où se jouent les eaux
de la Meuse et les prairies du château natal, bordées de pommiers en
fleur.
Les jeunes filles qui grandissent dans l'atmosphère du monde s'y
accoutument comme l'habitant des pays marécageux s'accoutume à la
fièvre. C'est le résultat d'une assimilation lente et graduelle. Les
moeurs sont encore pures, que déjà l'imagination ne l'est plus. Avec
cette pénétration précoce qu'aiguise l'instinct de la curiosité,
l'enfant a bientôt tout deviné: un mot l'éclaire, une indiscrétion la
met sur la voie. Vienne l'âge où il faudra la produire dans les salons,
et elle y entrera de plain-pied, sans effort, sans embarras; c'est un
terrain qu'elle a étudié d'avance, dans le silence de ses rêves, et elle
n'ignore rien de ce qu'il faut pour y marcher convenablement: par
exemple, les airs affectés, les minauderies, l'esprit de ruse et de
dissimulation. Heureuse quand son âme, souillée par quelques lectures
furtives, ne s'est pas déjà composé tout un roman avec les lambeaux de
ceux qui infestent l'intérieur des familles!
Un semblable noviciat avait manqué à l'élève de Muller: aucun souffle
énervant n'avait terni la chasteté de ses pensées. Aussi demeurait-elle
presque toujours étrangère à ce qui se passait à ses côtés, tantôt
troublée de ce qu'elle entendait, tantôt confuse de n'y rien comprendre.
Les hypocrisies, qui sont la monnaie courante des salons, indignaient sa
loyauté; les analyses somptuaires où se plaisent tant de femmes,
lassaient sa patience.
En d'autres occasions, le coeur d'Emma avait à subir des épreuves plus
rudes. Ce n'était plus alors de la surprise qu'elle ressentait, mais un
profond sentiment de dégoût et de révolte. Autour d'elle, on parlait des
affections et des liens les plus doux comme d'une marchandise. De divers
côtés, on demanda sa main. D'obligeantes amies de la baronne
s'obstinaient à vouloir la marier, et, comme elle témoignait de la
répugnance:
--Vous avez tort, ma chère, lui disait-on, c'est un parti de 400,000 fr.
Il va, en outre, un million en espérance. 400,000 francs et un million,
tout était là. Pas un mot sur les qualités du futur, sur son caractère,
sur l'origine de sa fortune.
400,000 francs au contrat et un million en perspective, ces chiffres
répondaient à tout. Quelquefois même, la personne chargée de la
négociation ajoutait avec une cruauté charmante:
--Les parents sont bien vieux; le million ne se fera pas attendre. Ce
sera alors 70,000 livres de rentes du côté du mari. Vous voyez, ma
chère, que ce serait une folie que de refuser.
Chaque jour, Emma était en butte à ces observations. C'était un blond de
800,000 francs, ou un brun de 600,000 avec des pères, mères ou aïeux
s'en allant vers la tombe. On comptait leurs jours, on les frappait
avant l'heure, on allait jusqu'à fournir le détail de leurs infirmités.
Ces abominables calculs ne se faisaient pas à demi-voix, mais tout haut,
sans scrupule, sans pudeur. On ne s'en cachait pas devant des tiers;
c'était une conversation toute simple, toute naturelle.
Emma avait de la peine à se contenir, tant ces odieux propos
remplissaient son coeur d'amertume. Elle se contentait alors de couper
court à l'entretien par des refus bien formels, bien péremptoires; et,
quand on la vit si résolue, on lui fit grâce de ces persécutions. Ce qui
lui donnait plus de force en cela, c'est qu'à son insu un sentiment de
préférence remplissait son âme. Aux songes dont elle se berçait venait
toujours, se mêler le souvenir de Paul; la jeune fille restait fidèle
aux goûts de l'enfant. Paul, mêlé au tourbillon de Paris, avait pu
oublier les scènes de sa vie adolescente; Emma ne les oubliait pas
ainsi. Elle s'était fait un idéal et voyait tout à travers ce prisme.
Quand sa pensée retournait vers les paysages de Champfleury, elle avait
le soin de les peupler de figures aimées. C'était Muller, cueillant
quelques plantes pour son herbier, ou Paul se montrant sur la lisière du
bois, le fusil sur l'épaule et en habit de chasse. Son cousin demeurait
encore pour elle le Nemrod qu'elle avait suivi, de l'oeil le long des
crêtés des Vosges: rien ne pouvait effacer ni altérer le charme de cette
impression. Triste de l'existence qu'elle menait et du spectacle qui
frappait sa vue, elle se réfugiait dans ce culte des souvenirs et s'y
attachait en raison de ses désenchantements. Désormais cette âme si pure
ne devait plus appartenir au monde réel, elle entrait sans retour dans
le pays des rêves.
Paul Vernon songeait aussi à sa cousine, quoique d'une manière moins
éthérée. La beauté d'Emma eût suffi pour justifier ses hommages:
cependant, l'esprit de calcul s'y mêlait déjà. L'exemple portait ses
fruits, la contagion le gagnait. Il sentait peu à peu s'émousser chez
lui le plus noble instinct de la jeunesse, le désintéressement, et
prévaloir le plus funeste des mobiles, la spéculation. C'était une proie
nouvelle pour le démon du siècle. Triste école que celle des gens
d'affaires! Tout est affaire pour eux: l'opinion une affaire, la
politique une affaire. Il n'est point d'acte dans la vie qu'ils ne
soumettent à une évaluation, point d'événement, triste ou heureux,
qu'ils ne traduisent en chances de bénéfices. Des chiffres partout,
partout des calculs de hausse ou de baisse. Un attentat public, la mort
imprévue d'un prince, affaires! Un coup de canon tiré, un outrage au
pavillon, affaires! On agiote ainsi sur les catastrophes, et, quand on y
gagne, il est bien difficile de les voir avec regret. Tel est le monde
des gens d'affaires: rupture, invasion, désastres, tout leur est bon;
ils joueraient sur le deuil de la nationalité et sur les ruines de la
patrie.
Les symptômes de ce mal se manifestaient chez Paul: il se prenait à
envisager le mariage comme une affaire. La fortune du général lui était
connue; Emma devait en hériter. Toutes les conditions d'une alliance
magnifique se trouvaient donc réunies: une femme charmante, plusieurs
millions et un père au bord de la tombe. Sans cette auréole dorée, Paul
aurait peut-être ressenti quelque goût pour sa cousine: Emma avait tant
de naturel et de grâce! Mais, avec la prudence consommée qui distingue
les enfants du siècle, il eût refoulé dans son coeur cette sympathie
naissante, refusé un bonheur qui ne devait pas fleurir à l'ombre de la
richesse. Heureusement le destin le servait à souhait: la fiancée était
aussi riche que belle; il ne s'agissait plus que d'user de ses avantages
et d'achever une conquête qui se présentait sous d'aussi brillants
aspects.
Paul mit donc le coeur de sa cousine en état de siège: il avait ses
entrées dans la maison et en profita pour multiplier ses visites. La
baronne était absorbée par ses propres intrigues; elle ne s'occupait que
fort peu d'Emma. Muller seul veillait sur la jeune fille, et un tel
Argus n'avait rien de terrible. Le bon Allemand possédait à fond toutes
les sciences, excepté la science de l'amour. La nature avait peu de
mystères pour lui, le coeur en avait beaucoup. Il fut donc facilement la
dupe de Paul; au besoin, il eut été son complice. Le digne homme voyait
Emma si heureuse de la présence de son cousin, qu'il se fût fait un
scrupule de troubler le cours de cette affection naïve. Ces deux enfants
restaient seuls au monde depuis que le général leur manquait. Muller
savait d'ailleurs que cette alliance de famille était l'un des rêves du
pauvre infirme, et cette pensée contribuait sans doute à endormir sa
vigilance. Emma et Paul se virent donc souvent et presque sans
contrainte. L'Allemand était là, mais l'amour a un si ingénieux langage.
Dès que Paul arrivait, un rayon de bonheur descendait sur le front
d'Emma et ne s'en allait qu'avec lui. Ses yeux se chargeaient comme d'un
voile, sa bouche se parait d'un sourire d'ange. Que d'attentions
muettes, que de gestes charmants s'échangeaient entre eux et suppléaient
à la parole! Aucun aveu n'a plus d'éloquence que cette communion
silencieuse de l'attitude et du regard! Les coeurs se pénètrent ainsi
d'une manière plus profonde et jouissent avec plus d'ivresse de leurs
troubles secrets.
Paul s'efforça d'abord de rester maître de lui-même, de conserver le
sang-froid de l'homme qui obéit plutôt au calcul qu'à la passion; mais
il y avait dans la tendresse d'Emma quelque chose de si vrai, de si
communicatif, qu'il se sentit, presque malgré lui, subjugué par cette
grâce et entraîné par les saintes émotions de la jeunesse. Son masque
d'emprunt disparut; il aima de bonne foi. Les heures se passaient de la
sorte, et l'on ne se quittait qu'avec la promesse de se revoir. Muller
protestait parfois dans l'intérêt des études; il ne voulait pas que le
travail souffrit de ces distractions. On employait alors la soirée à
faire de la musique. Paul avait une voix étendue, mais peu exercée; il
ne savait pas en ménager l'emploi. Emma devint son professeur, et
remplit son rôle avec une gravité qui faisait sourire Muller. Après le
chant venaient des lectures, puis des causeries sans fin sur Champfleury
et les sites chers à leur mémoire.
Quand les beaux jours furent arrivés, on descendit au jardin, et l'on y
poursuivit dans tous les sens de longues promenades. Emma s'y était
réservé un carré pour ses fleurs favorites: dès lors on le soigna en
commun. Parmi celles qui s'y épanouissaient, Emma avait une préférence;
elle voulut que Paul la partageât. C'était une jolie pervenche, la
pervenche de Madagascar. Chaque soir, ayant de se séparer, la jeune
fille choisissait de sa main l'une de ces fleurs, et la fixait elle-même
à la boutonnière de Paul. Le lendemain, celui-ci ne manquait pas de
reparaître avec la fleur de la veille: la pervenche, ainsi renouvelée,
ne devait jamais le quitter; c'était un gage toujours présent et
toujours nouveau. Emma tenait à ces petites superstitions de l'amour:
c'était une âme croyante. Paul s'y prêtait avec grâce; cependant il n'y
attachait pas une importance extrême. Un jour la fleur s'égara, et, pour
la remplacer, il prit un camellia dans la jardinière qui ornait le salon
de Granpré. C'était une circonstance si insignifiante à ses yeux, qu'il
l'avait oubliée. Quand il reparut le soir à l'hôtel du faubourg du
Roule, Emma se promenait avec Muller sous une allée de tilleuls; il y
courut. De son côté, la jeune fille avait fait un mouvement vers son
cousin; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une découverte,
pâlit et s'appuya sur le bras de son précepteur.
Ce changement, cette émotion furent si marqués, que Muller et Paul s'en
aperçurent.
--Qu'avez-vous donc? lui dirent-ils presque à la fois.
--Rien, rien, répondit Emma en cherchant à se maîtriser; un
éblouissement, un vertige. Ne vous en inquiétez pas.
Elle mit la main sur son coeur comme si elle eût voulu en étouffer les
battements; sa figure portait l'empreinte d'une vive souffrance. Peu à
peu, pourtant, elle se remit, reprit ses airs d'ange, se montra plus
douce et plus affectueuse que jamais. Tout ce qu'elle dit ce soir-là
était d'une grâce adorable et d'un sentiment exquis. Seulement, cette
grâce et ce sentiment semblaient frappés d'une mélancolie profonde,
d'une amertume qui débordait. Par intervalles, elle regardait Paul avec
une expression de douleur si grande, que celui-ci ne savait qu'en
croire. Il y voyait l'indice d'une catastrophe prochaine,
l'évanouissement de son beau rêve et la ruine de leurs amours. Ce
malentendu se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin, Paul alla
au-devant d'une explication. Dans un moment où Muller était hors de
portée et ne pouvait l'entendre, il se retourna vivement vers sa
cousine; et, d'un ton où perçait un peu de dépit:
--Qu'avez-vous donc, Emma? lui dit-il.
La réponse de la jeune fille ne fut pas directe; elle promena le regard
sur son cousin; et, l'arrêtant sur la fleur fixée à sa poitrine.
--Vous y tenez donc bien? lui dit-elle.
Paul porta les yeux vers son habit et y découvrit le camellia. Ce fut
pour lui une révélation; il tenait enfin le mot de l'énigme.
--Ça, dit-il, en détachant la malencontreuse fleur.
--Oui, répliqua-t-elle.
--Vous allez voir, dit Paul.
Le jeune homme prit le camellia, le jeta avec dédain et le foula sous
ses pieds.
--Vous voyez maintenant si j'y tiens, ajouta-t-il. Donnez-moi ma
pervenche, cousine, celle d'hier s'est égarée.
Emma ne fit qu'un bond vers ses fleurs chéries, cueillit la plus belle:
et, se penchant vers le jeune homme au point que leurs souffles se
confondaient, elle lui dit d'une voix émue et tremblante:
--Paul, mon ami, merci. Quel bien vous m'avez fait!
Muller venait de les rejoindre: il s'approcha de son élève et lui prit
la main:
--Eh bien, mon enfant, dit-il d'un accent affectueux, êtes-vous
complètement remise?
--Oui, bon ami, je vais mieux, tout à fait mieux, répondit la jeune
fille, dont la figure était redevenue radieuse.
Le nuage s'était dissipé; le ciel de leurs amours avait retrouvé son
azur; mais Emma avait trahi l'une des dispositions de son coeur. Elle
était jalouse.
X
La perquisition.
Un souci grave semblait, depuis quelques mois, dominer la baronne
Dalincour et éloigner d'elle toute autre pensée. Il fallait que son mari
vécût assez longtemps pour que les actes où il aliénait sa fortune
fussent valides. Les pouvoirs étaient donnés, mais la mort en entraînait
la révocation et les rendait caducs. Quoique Granpré fût bien servi par
les hommes qu'il employait, il n'existait aucun moyen de s'affranchir
des formalités et des délais judiciaires. Les contrats de vente avaient
été passés; il ne s'agissait plus que d'épuiser les pouvoirs consentis
et de donner quittance du vivant du général. Jusque-là tout conservait
un caractère précaire.
On conçoit dès lors l'extrême importance attachée au sursis qu'Éléonore
et Granpré demandaient à la mort. Leur tâche devenait d'autant plus
difficile que, depuis l'oppression exercée sur sa volonté, le vieillard
nourrissait des pensées de suicide. Une dernière lueur de raison
semblait lui conseiller ce sacrifice, et plus d'une fois il avait appelé
à son aide tout ce qui lui restait d'énergie afin de l'accomplir; Ses
forces avaient seules trahi son dessein; son bras refusait de lui rendre
ce dernier service. La baronne, prévenue, fit redoubler de vigilance; on
écarta de la chambre du vieillard tout ce qui pouvait être converti en
instrument de destruction. Désespéré, il voulut se laisser mourir de
faim: on l'alimenta malgré lui, comme un enfant, en employant la
violence. Douloureux spectacle que celui d'une cupidité implacable aux
prises avec cette longue agonie! Tout, jusqu'aux soins mêmes, y prenait
un caractère odieux; on ne ménageait la victime qu'afin de l'égorger
d'une manière plus sûre.
C'est ainsi que le malade vécut quatre mois et arriva au jour fatal où
la spoliation devenait définitive et irrévocable. Les délais judiciaires
étaient expirés la veille, et Granpré avait dû signer le matin les
quittances du prix. C'étaient deux millions dont l'héritière légitime
allait être dépouillée au profit d'une marâtre. Une fois entre les mains
de Granpré, la somme devait être dénaturée; l'homme d'affaires avait
tout prépare pour cela. Qu'on juge de l'impatience d'Éléonore dans le
cours de cette matinée! Son complice avait promis qu'à dix heures il
serait là; midi venait de sonner, il ne paraissait pas encore. Lasse
d'attendre dans le salon, la baronne avait gagné le vestibule, d'où
l'oeil plongeait sur la porte cochère de l'hôtel. Elle s'y promenait
d'un pas saccadé, prêtant l'oreille aux moindres bruits et se
rapprochant par intervalles de la vitre qu'elle frappait de ses ongles
inquiets.
--C'est incroyable, disait-elle, incroyable! deux heures de retard! A
quoi songe donc Granpré? Pourvu que l'acquéreur n'ait pas élevé quelque
chicane. Oh! ajouta-t-elle avec une exaltation sombre, être si près du
but et ne pas le toucher! J'en mourrais.
Un roulement sourd se fit entendre au moment où elle achevait ces
paroles, et devint de plus en plus distinct. César Falempin parut sur le
bord de sa loge et écouta. L'habitude qu'il avait des mouvements de la
rue permettait au vigilant concierge de distinguer ceux où l'hôtel était
intéressé; rarement il se trompait là-dessus. A la manière dont il se
dirigea vers les battants de la porte, la baronne comprit qu'un visiteur
arrivait.
--C'est lui, dit-elle avec une joie pleine d'emportement.
C'était en effet Granpré, qui gravit le perron d'un pas tranquille et
donna des ordres à son valet avec son sang-froid ordinaire. Éléonore
avait peine à se contenir.
--Mais arrivez donc, s'écria-t-elle en le prenant par le bras aussitôt
qu'il fut à sa portée, arrivez donc. Voici deux heures que je me meurs
d'inquiétude. Est-ce achevé?
--Oui, ma déesse, répondit Granpré en l'etraînant d'une façon familière
vers le lieu habituel de leurs conférences; oui, c'est achevé, soldé,
liquidé. Deux millions en billets de banque! Une véritable avalanche de
papier-monnaie! J'ai cru que je n'en viendrais jamais à bout: ô le beau
bordereau!
--Enfin, s'écria Éléonore dont l'oeil s'animait à ces détails, je suis
donc riche!
--Nous sommes riches, dit philosophiquement Granpré. On l'est avec deux
millions.
La baronne se promenait à grands pas dans le salon, ivre de cette idée
qu'elle avait une fortune et qu'elle allait être libre. Elle échappait à
la pauvreté qui un instant avait plané sur son avenir; elle n'était plus
exposée ni à déchoir ni à descendre. Sa vanité était satisfaite au prix
d'un crime: elle oubliait le moyen pour ne voir que le résultat. Depuis
longtemps Éléonore ne comptait plus avec sa conscience; le succès
justifiait tout à ses yeux. Quant à Granpré, de tels événements
rentraient dans les habitudes de sa vie; seulement les choses avaient
lieu cette fois sur une magnifique échelle. Les deux conjurés
savouraient donc leur triomphe, et ressentaient ce secret orgueil qui
s'attache à une partie bien conduite et bien jouée. Ce fut la baronne
qui, la première, rompit le silence; elle venait de se remettre sur la
voie d'un projet qu'elle avait ajourné par calcul, et dans le seul but
de ménager la frêle existence du général:
--Granpré, dit-elle en se retournant vers son complice, ce n'est pas
tout: il reste encore 300,000 francs à retrouver.
--300,000 francs! répliqua l'homme d'affaires étonné; où donc cela,
Éléonore?
--C'est mon secret, dit la baronne, je vous le dirai tout à l'heure. La
demande que je vous adresse d'abord, Jules, est celle-ci: Faut-il les
laisser, oui ou non, à l'héritière?
--Laisser 300,000 francs quand on peut les prendre! s'écria Granpré. Où
donc avez-vous la tête, ma chère?
--N'est-ce pas assez des deux millions? dit la baronne.
--Ma reine, reprit Jules avec solennité, si nous devons donner dans le
sentiment, je quitte la partie: on ne perd les empires que comme cela.
Écoutez donc, le cas est grave. Un double million de moins dans une
succession, cela n'arrive pas tous les jours. La justice pourrait y
regarder de près. S'il ne reste rien, absolument rien à la petite, il
n'y a pas à craindre qu'on nous inquiète. L'argent est le nerf de la
guerre et l'aiguillon des procureurs. Tous les gens de loi trouveront
alors sa cause insoutenable. Si, au contraire, elle a 300,000 francs,
gare à la procédure! Vous verrez arriver le papier timbré de tous les
coins de l'horizon. L'orpheline aura pour elle dix jurisconsultes, vingt
avoués, trente avocats, quarante huissiers. On prouvera par exploits,
requêtes et plaidoiries, que nous avons dépouillé l'innocente, et il
nous faudra lever à notre tour un régiment de robes noires pour rendre
manifeste la pureté de nos intentions. Tout cela, pourquoi? Par notre
faute. Au moyen de quoi? Au moyen des 300,000 francs que nous aurons
généreusement dédaignés. Croyez-moi, ma chère, c'est fournir des verges
pour se faire battre.
Pendant que son interlocuteur se livrait à cette sortie, assaisonnée de
gestes expressifs, la baronne semblait réfléchir profondément; elle
répondit enfin:
--Soit, Granpré; mais, comment faire? Les 100,000 écus sont cachés dans
la chambre du général.
--Dans sa chambre?
--Oui, Granpré; ils y sont, j'en suis sûre; c'est la somme que vous ne
retrouviez pas dans vos comptes.
--En effet, répliqua l'homme d'affaires, il manquait 300.000 francs;
c'est le chiffre exact.
--Ils sont chez le général, dit Éléonore en insistant; il les gardait
comme sa réserve.
--Mais voyez donc, reprit l'habitué de la Bourse presque scandalisé: le
général qui se méfiait de nous! Si c'est croyable!
--Cela est, dit la baronne..
--Eh bien, ma chère, continua Granpré, il faut l'en punir; il faut lui
enlever son trésor, à ce dragon des Hespérides. 100.000 écus de moins
dans les mains de l'ennemi, 100,000 écus de plus dans les nôtres: c'est
un double avantage. Il n'y a pas à balancer.
--C'est une crise, dit Éléonore pensive.
--Bah! A présent, répliqua Granpré avec un odieux sang-froid, que
risquons-nous?
Ces mots réveillèrent les instincts cupides de la baronne; elle se leva
l'oeil animé, l'air résolu, et, s'emparant du bras de Granpré avec une
énergie virile, elle l'entraîna vers la porte:
--Venez, s'écria-t-elle: les 100,000 écus fussent-ils aux enfers, nous
les trouverons; venez, vous dis-je.
Ils quittèrent le salon et franchirent ensemble l'escalier qui
conduisait à la chambre du général. Le vieillard était seul, les valets
Pavaient quitté pour quelques instants; il reposait dans son fauteuil,
près de la fenêtre ouverte. L'air était brûlant; une vapeur lourde
remplissait l'atmosphère. L'attitude du malade indiquait un affaissement
profond; le corps semblait replié sur lui-même, et la tête retombait sur
les épaules comme sans force pour se soutenir. Rien de plus effrayant
que ce visage où la mort avait jeté ses tons livides: sans le souffle
qui s'exhalait péniblement de la poitrine, on eût pu se croire en face
d'un cadavre. L'immobilité était complète. Le moribond avait vu peu à
peu s'affaiblir ce qui lui restait d'intact; la paralysie gagnait un
membre après l'autre, et resserrait chaque jour dans un cercle plus
étroit l'action des organes vitaux. Triste supplice que celui où la vie
quitte l'homme en détail, et où les facultés se brisent une à une! Mieux
vaut un coup de foudre que cette décomposition lente: on meurt entier,
du moins. Ce bonheur fut refusé au général Dalincour. Que de fois il dut
regretter, durant cette longue agonie, de n'avoir point eu l'Ester pour
tombeau, ou pour linceul les neiges de la Courlande! Son accablement
était si grand, qu'il ne s'aperçut point de l'entrée de la baronne et de
son complice. A peine put-il lever les yeux sur sa femme quand celle-ci
se plaça devant lui, sombre comme le génie du mal, inexorable comme les
dieux de l'Érèbe. Granpré restait en arrière et hors de sa vue, comme
s'il eût obéi à une répugnance instinctive. Éléonore prit la main du
vieillard, et, s'efforçant de donner sa voix des inflexions caressantes:
--Mon ami, dit-elle, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? Ce temps
lourd ne vous fatigue-t-il pas?
Le baron resta immobile: on eût dit une statue de marbre.
--On a eu tort, ajouta sa femme, de laisser ces croisées ouvertes: la
chaleur est intolérable. Voulez-vous que j'abaisse les stores pour
diminuer l'éclat du jour?
Même silence, même impassibilité. Évidemment ces petites attentions
manquaient leur effet. Éléonore était trop fière pour pousser plus loin
ce rôle; elle abandonna la main de son mari, et la laissa retomber sur
le fauteuil comme un objet inerte; puis, se penchant vers son oreille:
--Général, dit-elle, je ne vous obséderai pas longtemps, soyez
tranquille. Il vous faut du repos, je le sais; ma présence ne
s'éternisera pas. Seulement, il est une affaire sur laquelle seul vous
pouvez nous donner quelques éclaircissements; une affaire,
entendez-vous, ajouta-t-elle en élevant la voix pour que l'éclat du son
vînt au secours de la paresse de l'organe.
Le vieillard n'en restait que plus affaissé et plus silencieux, Éléonore
continua d'une voix ferme:
--Général, il s'agit d'une somme importante qui vous a été dérobée:
300,000 francs. Il est bien essentiel que vous disiez ce que vous en
savez: on peut accuser votre entourage, on peut exercer des poursuites;
vous taire serait une mauvaise action.
A mesure que la baronne expliquait le motif de sa visite, son accent
devenait plus dur, son geste plus impérieux; elle rentrait dans les
conditions de sa nature violente et emportée. Cependant, le vieillard
gardait toujours l'insensibilité de la pierre. Éléonore lit un nouvel
effort:
--Vous avez tort, ajouta-t-elle; de ne pas tenir compte de ma prière, de
me refuser une explication. C'est par un reste d'égards que j'en agis de
la sorte: si vous m'y forcez, je trouverai d'autres moyens.
En même temps, elle se tourna vers Granpré, et lui dit avec une pitié
qui avait quelque chose de farouche:
--C'est un bloc de grès; nous n'en tirerons rien.
La présence d'un tiers sembla faire impression sur le malade; il lui
échappa un mouvement imperceptible, mais si rapide, qu'il ne fut point
aperçu des deux complices. L'impatience d'Éléonore était au comble: elle
se mordait les lèvres au point d'en faire jaillir le sang, et frappait
le bois du fauteuil avec une sorte de rage. Elle n'avait pas compté sur
cette inertie; ses, calculs étaient en défaut. Aussi s'éleva-t-elle
promptement jusqu'au ton de la menace:
--Général, dit-elle, jusqu'ici j'ai usé de ménagements; maintenant, je
vais parler en maître. Voulez-vous nous dire ce qu'est devenue cette
sommé?
Un frémissement passa sur la figure du vieillard.
--Non! ajouta la baronne; eh bien, je le sais; elle est ici, dans cette
chambre. Vous voyez bien qu'il n'y a plus rien à cacher, que votre
secret est découvert. Parlerez-vous enfin?
La seule réponse du malade fut un tremblement convulsif qui agita ses
membres. Il se ramassa dans un coin du fauteuil, et abrita sa tête sous
des coussins, comme s'il eût voulu se dérober au fatal ascendant qui
pesait sur lui.
--Où est la somme? s'écria Éléonore, en lui reprenant le bras et
l'agitant avec violence.
Le vieillard souffrit sans se plaindre, comme un martyr. On eût dit que
cet anéantissement était chez lui l'effet du calcul plutôt que l'effet
de la maladie. Peut-être lui vint-il une de ces inspirations sublimes
qui visitent, à la dernière heure, les intelligences les plus
délaissées; peut-être songeait-il à sa fille et puisait-il des forces
dans cette pensée. Cependant la baronne n'était pas femme à quitter la
partie sans obtenir une satisfaction:
--Décidément, dit-elle, on ne peut rien tirer de vous; soit, monsieur,
on se passera de votre concours. La somme est ici, cachée dans quelque
partie de cette chambre; nous allons la fouiller, et elle ne nous
échappera pas. Donnez-moi toutes les clefs.
En disant ces mots, elle dirigea la main vers le malade, et lui arracha
la clef de son secrétaire, qu'il portait habituellement sur lui; puis,
se tournant vers son complice:
--Granpré, dit-elle, à l'oeuvre sur-le-champ! C'est une visite
domiciliaire qui commence; je n'en aurai pas le démenti.
Ces paroles, ces gestes, ces actes eurent enfin la vertu de tirer le
vieillard de sa stupeur. En se retournant, il aperçut l'homme
d'affaires, et cette vue acheva de lui imprimer une secousse presque
galvanique. Il se mil sur son séant, et arrêta sur Granpré des yeux qui
semblaient peu à peu s'agrandir et sortir de leurs orbites..
Cependant, Éléonore ouvrait les armoires en sondait les profondeurs,
bouleversait tout ce qui lui tombait sous la main, avec l'espoir de
rencontrer enfin l'objet de ses recherches. Granpré aurait voulu l'aider
dans cette perquisition; mais il était presque tenu en échec par les
regards foudroyants du général. Cet homme, qui avait un pied dans la
tombe, semblait s'être ranimé tout à coup en présence de l'objet de ses
haines. Granpré cherchait en vain à se mettre à l'abri de ces yeux
irrités: le général le suivait partout et s'attachait à lui comme à une
proie.
Cette scène se prolongea pendant quelques minutes sans changer de
caractère. L'habitué de la Bourse était un garçon sans préjugés; il
avait même une certaine bravoure fanfaronne, et pourtant l'oeil de ce
vieillard le pénétrait d'un effroi involontaire: sa résolution
habituelle l'abandonna.
--Éléonore, dit-il en se rapprochant de la baronne; assez pour
aujourd'hui; nous y reviendrons.
--Qu'est-ce à dire, monsieur, répliqua aigrement celle-ci; vous vous
lassez déjà?
--Nous y reviendrons, vous dis-je, ajouta l'homme d'affaires; j'ai
trouvé un moyen plus sûr. Venez, venez.
En même temps il conduisit doucement Éléonore vers la porte. L'oeil du
général l'y suivit et ne l'abandonna que lorsqu'il fut hors de sa
portée. Granpré sortit de cette chambre si bouleversé, qu'il eut toutes
les peines du monde à cacher son émotion quand il se retrouva seul avec
la baronne. Le soir, le valet de service auprès du général vint le
déshabiller et le mettre au lit. Il roula, comme il le faisait
d'habitude, le grand fauteuil où il reposait jusqu'aux abords de
l'alcôve. Le malade paraissait moins souffrant qu'à l'ordinaire. Il se
laissa coucher et parut s'endormir presque aussitôt. Le valet se retira
sans bruit et prit le chemin de l'office. Au moment où il descendit les
escaliers, il crut entendre glisser sur le parquet un bruit semblable à
celui des roulettes d'un fauteuil. Il prêta l'oreille; mais le bruit
ayant cessé, il se crut le jouet d'une illusion et passa outre.