VIII

Le cabaret du père Lalouette.

Anselme, dans sa nouvelle condition, avait peu de liberté pendant les

jours ouvrables; le dimanche seulement il obtenait de loin en loin un

congé et en profitait pour aller prendre ses ébats.

C'est dans l'un de ces jours de vacance que nous le retrouvons, plus

joyeux que jamais, sous la tonnelle d'un cabaret situé sur la limite des

Thernes, et à l'entrée du boulevard qui conduit à Monceaux.

Ce cabaret est celui du père Lalouette.

Les dehors en sont modestes et simples. C'est une maison à deux croisées

et à un étage, dont la façade peinte en rouge porte l'enseigne suivante,

tracée en caractères blancs: _Aux Amis de la Fédération_. Un jardin

s'étendant du côté de la campagne offre un petit quinconce sous lequel

s'abritent les buveurs, et une tonnelle tapissée de vignes vierges sert

d'asile à ceux qui préfèrent les charmes d'une conversation intime et

isolée. Le père Lalouette n'admettait pas d'ailleurs indistinctement

tout le monde: il était exclusif et faisait sa police lui-même.

L'enseigne révélait la clientèle. Tous les buveurs d'un autre âge se

donnaient rendez-vous chez le père Lalouette. On y venait comme en

famille; la masse des consommateurs s'y arrêtait peu: elle préférait les

cabarets populeux et bruyants. Pour beaucoup de raisons, le vieux

démocrate s'en tenait à ce cercle restreint. Il aimait ses souvenirs et

sentait son coeur se réchauffer quand on les évoquait devant lui. Dans

les grands jours, et quand toutes les tables étaient garnies, on aurait

pu se croire au temps de la fédération ou à la fête de l'Être suprême.

On en parlait comme si ces choses se fussent passées la veille.

Lalouette y aidait de son mieux, et, allant d'un client à l'autre, il

venait au secours des mémoires paresseuses, par des détails qui les

remettaient sur la voie.

Ce motif n'était pas le seul qui eût guidé le père Lalouette dans ce

choix et maintenu les consignes sévères qui donnaient à son cabaret ce

caractère exclusif. Après la mort de son fils, arrivée peu d'années

auparavant, il avait recueilli chez lui Suzon Lalouette, qui restait

orpheline. L'enfant avait grandi sous les yeux du vieillard; elle

s'était épanouie comme un bouton de rose. Elle avait alors dix-huit ans,

et présidait au service de la maison. Rien de plus gracieux que son

visage, rien de plus doux que son regard. C'était la fraîcheur et la

santé même. Alerte et toujours gaie, elle allait et venait, souriant à

tout le monde; et si chaste pourtant, si naïve, qu'il était impossible

de ne pas la respecter. On ne surprenait là ni le manège de la fille

coquette, ni les ruses de la fille à marier. Suzon était heureuse de

vivre, et cela se voyait sur ses lèvres rouges comme la grenade, dans

ses grands yeux noirs qui brillaient sous ses longues prunelles, dans

ses dents de perle, dans ses joues animées du plus bel incarnat, dans

ses beaux cheveux châtains et dans un corsage qui trahissait des trésors

à faire envie à un roi. Suzon était ainsi la fée du logis et en même

temps la joie du vieux père Lalouette. Il en était fier et jaloux, et

après la république il n'avait rien aimé autant que cette ravissante

créature.

Le motif qui avait conduit Anselme dans cet obscur cabaret était des

plus simples. On était au 14 juillet, et le vieux républicain avait

choisi cet anniversaire pour prendre sa revanche du dîner du 20 mars.

César Falempin, sa femme et leur neveu venaient donc de se réunir sous

la tonnelle où Suzon et Lalouette leur faisaient les honneurs d'un

copieux souper. Il était tard; le cabaret avait vu peu à peu ses clients

se disperser. Un air tiède et doux remplissait l'air et apportait sous

cette voûte de verdure l'odeur des foins dont la campagne était semée.

Pour faire honneur à ses hôtes, le père Lalouette tira du fond de sa

cave des vins réservés pour les grandes occasions, et, sous leur

influence généreuse, l'entretien s'anima. Anselme avait Suzon pour

voisine, et ses charmes agissaient peu à peu sur lui. Elle, de son côté,

n'était pas insensible à l'entrain de ce gros garçon et à ses manières

réjouies. C'était une idylle populaire qui commençait; on sait qu'elles

marchent très-rondement.

Il faut le dire à la louange du père Lalouette: quoiqu'il eût choisi un

anniversaire bien cher à son coeur, il n'en abusa point. Il ménagea

César Falempin et glissa sur les souvenirs de la république. La

conversation prit un autre tour. Il existait entre les convives de la

tonnelle un intérêt commun, celui de la _Compagnie péninsulaire_. Toutes

les épargnes des deux familles avaient été placées dans cette

spéculation, et, depuis lors, Dieu sait quels songes dorés assiégeaient

leur couche. Aussi les questions se succédaient-elles, et c'est à peine

si Anselme pouvait y suffire. Il y perdit plus d'un coup de dent, et,

pour la première fois, il ne parut pas regretter ce sacrifice. Anselme

avait pris goût aux entreprises dans lesquelles il figurait; il s'y

était identifié. Poussé sur ce chapitre, il fut éloquent, intarissable.

Il parla de l'avenir de la compagnie en termes hyperboliques, et versa

du baume dans le coeur des deux vieillards.

Longtemps il parla seul, et l'auditoire ne se lassa point d'être

bienveillant. Cependant; de tous les convives, Suzon était celui qui

manifestait l'attention la plus soutenue. L'enthousiasme d'Anselme

l'avait gagnée, et d'elle à lui régnait cette sympathie que communique

seule la jeunesse. Ses yeux ne quittaient pas ceux de l'orateur; et la

chose alla si loin, que César Falempin poussa le coude du vieux

démocrate.

--Lalouette, lui dit-il à l'oreille et de manière à n'être entendu que

de lui seul, Lalouette, regarde donc ta Suzon.

--Eh bien? répliqua Lalouette.

--Elle dévore Anselme des yeux, dit César; elle est prise, vieux, elle

est prise.

Les deux vieillards n'avaient pas étouffé leurs voix avec assez de soin;

Suzon les entendit et prêta l'oreille.

--Eh bien, quand cela serait? dit Lalouette.

--Au fait, dit César, c'est assorti. Un joli couple, ma foi! On pourra

voir.

--Je donne tout ce que j'ai à Suzon, dit Lalouette; deux mille francs!

C'est sa dot.

--Et moi tout à mon neveu, répliqua Falempin; après ma mort et celle de

ma vieille, bien entendu.

--Eh bien, tope là, dit Lalouette.

--C'est fait, dit Falempin.

A ces derniers mots, Suzon ne put pas tout à fait se contenir; elle

devint rouge comme une cerise.

Les Idoles d'argile. · 第 8 / 24 题