VII

Les trois entretiens.

Les fondateurs de la _Compagnie péninsulaire_ n'étaient pas gens à la

laisser péricliter entre leurs mains; ils connaissaient le prix du

temps; ils se mirent sur-le-champ à l'oeuvre. Dans le cercle de leur

clientèle, il ne fut plus question désormais que d'un chemin de fer

destiné à faire révolution dans la science, en même temps qu'il

transformerait l'Espagne et la mettrait en position de payer ses dettes

arriérées.

Bientôt le feu se mit aux poudres; quand la Bourse adopte une

entreprise, ce n'est point à demi. La _Compagnie péninsulaire_ eut la

vogue; elle occupa le premier rang parmi les spéculations industrielles.

Le grand propriétaire y apportait ses fonds de réserve, l'humble

capitaliste ses épargnes; il y avait engouement comme aux beaux jours de

la rue Quincampoix.

Cette fièvre était dans sa plus ardente période quand Jules Granpré se

retrouva avec la baronne dans la salle de verdure, destinée aux visites

confidentielles. L'homme d'affaires avait le visage rayonnant et des

airs de conquête plus caractérisés que de coutume. Il marchait sur la

pointe des pieds comme un mortel heureux de vivre et enchanté de

lui-même.

--Eh bien, Éléonore, dit-il en lui prenant vivement les deux mains, nous

allons aux nues. Un Golconde, ma chère, ou plutôt un Pérou! La compagnie

bat monnaie à notre profit.

--Il y a donc du nouveau depuis hier, répondit la baronne. C'est comme

chez Nicolet, à ce qu'il semble.

--Du nouveau, mon amie, répliqua Granpré; il nous déborde, le nouveau:

la marée ne monte pas plus vite. Cinq francs par heure, à vue d'oeil,

voilà notre mouvement de hausse. Il faut que j'y mette ordre; autrement

on irait trop loin, on n'y procéderait pas avec assez de ménagement.

--Bah! le succès vous fait peur, Granpré; vous craignez le vertige, dit

la baronne.

--Jugez donc, reprit l'homme d'affaires. Cent vingt-cinq francs de

prime. Il faut qu'ils aient le diable au corps, les malheureux.

--Je le crains, dit la baronne en riant.

--Et votre mari, Éléonore, qui gagne cinq cent mille francs sur ses

quatre mille actions; voilà déjà une somme.

--Il faut la réaliser, Granpré; votre Bourse m'effraye, dit la baronne

pensive.

--Réaliser! s'écria l'homme d'affaires avec l'âpreté du joueur; réaliser

à cent vingt-cinq francs de prime! On nous montrerait du doigt, ma

chère!

--Tenez, Granpré, dit la baronne d'un air sérieux, j'ai aujourd'hui des

idées noires. Le général est au plus bas et je voudrais voir clair dans

ses affaires.

--Eh bien, ma chère, répliqua l'ami de la maison, attendons encore deux

semaines. Dans deux semaines nous serons à trois cents francs, et

peut-être plus haut. Loin de retarder le mouvement, je vais l'accélérer.

A trois cents francs, nous vendrons: ce sera douze cent, mille francs de

différence, bien et dûment acquis. La compagnie deviendra ensuite ce

qu'elle pourra.

--A la bonne heure! dit la baronne; vous connaissez votre terrain;

agissez à votre guise. Seulement, pêchez plutôt par excès de prudence,

mon ami; il vaut mieux ne pas épuiser le succès que de se laisser

surprendre par la défaveur. Mais j'y pense, ajouta-t-elle, où en est

notre affaire principale, Granpré?

--La vente des immeubles? dit celui-ci.

--Oui, Jules; il n'y a plus rien à attendre du général; le bras droit

est paralysé. Impossible désormais de lui arracher une signature.

--Nous n'en avons plus besoin, Éléonore, répondit Granpré; les pouvoirs

qu'il a donnés sont suffisants pour une aliénation complète. J'ai vendu

hier soir Petit-Vaux onze cent cinquante mille francs; c'est un mauvais

prix, mais nous ne pouvions pas attendre. On m'offre huit cent trente

mille francs de Champfleury; on ira probablement à huit cent cinquante

mille: à cette limite je finirai. Il ne restera plus qu'à passer les

actes et à toucher les sommes. C'est un délai de deux mois; il serait

bien essentiel que le général pût aller jusque-là.

Tandis que ces confidences s'achevaient dans une pièce du

rez-de-chaussée, un autre entretien venait de s'engager au second étage

de l'hôtel. C'est là qu'Emma avait son appartement, composé de trois

pièces donnant sur le jardin: une antichambre, la chambre à coucher et

un salon d'étude. La baronne avait voulu que la jeune fille eût une

certaine liberté et presque une vie à part. Garder un témoin auprès

d'elle était une servitude trop pesante pour Éléonore, elle régla donc

les choses de manière à s'épargner ce souci. Les habitants de l'hôtel se

voyaient à de certaines heures; mais, dans le cours de le journée,

chacun se tenait chez soi et y recevait son monde.

Emma aurait été souvent délaissée, si le digne Muller n'eût continué

auprès d'elle son rôle de guide et d'ami. Une grande partie de son temps

était consacrée à son élève bien-aimée: arrivé le matin de bonne heure,

il ne quittait le petit salon de travail que le soir et au moment où

Emma allait descendre pour le dîner. La musique, le chant, le dessin

variaient ces longues séances, de manière à n'y jamais répandre de

l'ennui; et quand le temps était beau, le maître et l'élève allaient

chercher dans le jardin quelques distractions et un théâtre pour leurs

études de botanique.

Paul Vernon était aussi l'un des rares visiteurs qui avaient accès chez

Emma. Le jeune homme aimait, dans sa cousine, cette bonté d'ange qui lui

faisait trouver de l'intérêt au récit de sa nouvelle vie, à mille

détails qu'elle comprenait à peine, aux agitations du monde bruyant

auquel il venait de se mêler. Paul se trouvait alors placé sous l'empire

d'une première ivresse; autour de lui on ne parlait que de sommes

considérables, et les hommes qu'il fréquentait semblaient tous armés du

pouvoir de changer en or ce qui leur passait par les mains. Il n'en

fallait pas davantage pour faire naître dans ce cerveau ardent les

éblouissements que cause la richesse. Ce qui surtout avait frappé le

jeune homme, c'est le succès de la compagnie qui s'était formée sous ses

yeux. Que de millions sortis de terre comme par enchantement! Que de

fortunes improvisées! Cent mille francs pour chaque coup de dé, et des

coups toujours heureux! Comment résister à un pareil spectacle! Dans ses

conversations avec sa cousine, Paul revenait toujours là-dessus, et la

naïve enfant l'écoutait sans le bien comprendre. Le son de la voix de

Paul lui plaisait: c'était une musique douce à son oreille. Que lui

importait le reste? Muller n'était pas aussi complaisant: l'excellent,

homme sentait que Vernon s'engageait dans une triste voie, et il

cherchait à jeter quelque désenchantement sur son enthousiasme. Quand

Paul lui parlait de ces surprises faites à la fortune dans les chances

aléatoires de la Bourse, l'Allemand secouait mélancoliquement la tête:

et, s'armant d'un? douce ironie, il lui disait:

--Où cela vous conduira-t-il, jeune homme? et quand je dis vous, je dis

votre génération tout entière! Vous avez fait en France une révolution

terrible pour abolir la noblesse de race, et voilà que vous souffrez

qu'il s'élève une autre noblesse, celle de l'argent, et souvent de

l'argent mal acquis!

Autrefois, c'était le fer qui régnait; aujourd'hui, c'est l'or: l'un

soumettait sans avilir, l'autre ne domine qu'au prix de la honte.

Paul Vernon essayait de se défendre; il parlait des besoins d'une

circulation active et des bienfaits que répand sur un pays l'abondance

des capitaux. Muller, en vrai stoïcien, n'acceptait pas ces motifs comme

suffisants.

--Non, ajoutait-il avec un peu d'amertume, c'est du plus triste exemple.

L'esprit public s'y perd, les peuples s'y démoralisent. Quoi! il existe

un lieu où l'on bat monnaie sur la crédulité publique; et l'État

non-seulement soufre ce scandale, mais s'en rend complice! Comment

voulez-vous qu'un tel exemple ne réagisse pas sur les moeurs d'une

nation, et que la soif de l'argent ne gagne pas toutes les classes? Vous

chercherez un jour des soldats, et vous ne trouverez que des

mercenaires; des magistrats, et vous ne trouverez que des consciences

vénales; des instituteurs pour l'enfance, et vous ne trouverez que des

spéculateurs; des prêtres, et vous ne trouverez que des ambitieux.

Partout on recueillera bientôt ce qu'aujourd'hui l'on sème. La société

ne sera plus qu'un grand bazar où tout sera à vendre, services, votes,

arrêts, fonctions publiques. C'est une dissolution, jeune homme; c'est

le règne de dieux pétris de boue.

L'Allemand s'animait et son accent donnait à ces sorties un caractère

encore plus pittoresque. Paul, de son côté, se piquait au jeu et

insistait sur le mérite des voies de fer, filles du génie moderne, sur

les avantages que ces moyens de communication rapide doivent assurer à

l'humanité. Là encore il rencontrait Muller, qui semblait décidé à ne

pas céder un pouce de terrain:

--Vous irez sur les ailes du vent, disait-il, je le veux bien; l'espace

sera presque aboli. C'est une grande métamorphose, soit, une

modification profonde du monde matériel. Mais voyons plus haut, s'il

vous plaît. En quoi le coeur y est-il intéressé? Vous faites beaucoup

pour le corps; pour l'âme, rien. Je voudrais au moins un progrès

parallèle; je le cherche vainement. De ce que les populations se

mêleront plus aisément; que les uns pourront aller plus vite à leurs

plaisirs, les autres à leurs affaires, s'ensuivra-t-il qu'il y aura

ici-bas plus d'honneur, plus de probité, plus de dévouement à la patrie,

plus de dignité chez l'homme, plus de pudeur chez la femme? Les

affections s'épureront-elles, l'amour du prochain prendra-t-il de

l'énergie? Sera-ce enfin un coup porté à ces mauvais penchants qu'on a

tant de peine à réduire, l'égoïsme, la cupidité, l'orgueil, la jalousie?

Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Je crains qu'au milieu de

nos progrès et de nos conquêtes sur la nature, la part du mal ne

s'accroisse, et que la part du bien ne soit amoindrie. On ira plus

rapidement vers le vice, vers le crime, voilà tout; le malfaiteur sur le

théâtre de ses exploits, l'industriel dans le centre de ses opérations

de moins en moins loyales. Telle est ma crainte, jeune homme, et le ciel

m'est témoin que je désire m'abuser.

Ainsi parlait Muller, et ces entretiens se renouvelaient souvent.

L'Allemand, dans ses accès de pessimisme, ne ménageait pas son

adversaire, et plus d'une fois Emma vint au secours de Paul.

--Allons, bon ami, disait-elle à Muller d'une voix caressante, vous êtes

bien grondeur ce matin.

Il était écrit que, ce jour-là, tout l'hôtel serait en rumeur pour la

même cause. Quand le cabriolet de Granpré eut pénétré dans la cour et se

fut arrêté devant le perron, il en sortit un jeune garçon revêtu d'une

livrée. Après s'être assuré que le cheval demeurait en repos, il

s'achemina en sifflant vers la loge de Falempin, et y entra de la

manière la plus cavalière. Le père Lalouette s'y trouvait en visite, et

la mère Falempin égouttait son linge dans une vaste terrine garnie d'eau

savonneuse. Heurtée en passant par le nouveau venu, elle se releva de

fort mauvaise humeur.

--Malhonnête! s'écria-t-elle, est-ce qu'on entre ainsi chez les gens?

Vous nous prenez donc pour des Prussiens, l'ami?

En achevant ces mots, elle allait joindre l'effet à la menace et se

disposait à jouer du poing quand son visage changea subitement

d'expression. La surprise y faisait graduellement place à la colère.

--Tiens! tiens! tiens! dit-elle en cherchant à éclaircir ses doutes.

--Eh bien, oui, répliqua le nouveau venu, me voilà.

--Dieu de dieu! c'est bien Anselme! s'écria la vieille avec un juron

expressif. Viens donc, César, viens voir Anselme.

Le concierge accourut suivi du père Lalouette. La mère Falempin, de plus

en plus étonnée, examinait avec soin son neveu, et le retournait dans

tous les sens.

--Ah ça! dit-elle, qu'est-ce que c'est donc que cette pelure? dans quel

régiment t'es-tu enrôlé, mon fiston?

--Dans le noble régiment des laquais, tante. Respect à l'uniforme!

répondit Anselme en riant.

--Toi, s'écria César, toi laquais! Ne valait-il pas mieux rester

ouvrier, malheureux!

--Laquais! ajouta le père Lalouette avec un geste qui exprimait à la

fois le dédain et la compassion.

--Laquais! dit la vieille en essuyant une larme; c'est son ventre qui

l'aura perdu. Va, je te renie!

--Pas tant de bruit, les anciens, reprit le jeune garçon; écoutez-moi

d'abord, et vous me condamnerez ensuite si je suis fautif. Vous ne

voulez pas me faire manquer ma fortune, n'est-ce pas?

--Qui te parle de ça? dit César Falempin;

--Eh bien, poursuivit Anselme, si j'étais resté ouvrier, jamais je

n'aurais eu la moindre chance; aujourd'hui; j'en ai des chances, et de

fameuses. Un peu d'attention: il faut vous dire que de trimer dès six

heures du matin à six heures du soir sur un établi de menuisier, ça ne

m'allait guère. Suer énormément et ne pas manger son soûl, voilà la vie

de l'ouvrier.

--Quand je vous le disais, s'écria l'ex-cantinière: toujours sur sa

bouche! Veux-tu bien te taire, gros dépravé!

--Par ainsi, reprit Anselme, j'avais l'idée de changer d'état; mais

comment? c'était le difficile. Un jour, je me mets à réfléchir que M.

Granpré, qui vient souvent ici, a une figure bien nourrie, et qu'il doit

faire bon vivre chez lui. Je ne fais ni une ni deux, je me propose.

Heureusement, il a besoin d'un garçon de bureau pour une compagnie dont

je vais vous parler: il m'accepte et j'entre, en fonctions. Pas

grand'chose à faire; nettoyer les salles, conduire quelquefois le

cabriolet, enfin, un amour de service. Et puis, quelle cuisine! Je n'y

suis que depuis quatre jours, et déjà je me refais, tante! C'est une

maison de prince!

--Et la défroque de laquais, Anselme, tu n'en parles pas? dit Falempin

d'une voix sévère.

--Fameux drap, répliqua Anselme; touchez plutôt, mon oncle; du louviers,

et bien chaud sur les épaules! On est joliment là-dessous, tout de même.

Et puis ce n'est pas tout; il faut vous dire, les anciens, que nous

manions des monts d'or, que nous roulons sur des billets de banque, que

nous avons mis en train une opération colossale, la _Compagnie

péninsulaire_. Faut voir quelle banque ça fait! l'argent monnayé, on

n'en veut pas; l'or à la pelle, les anciens, voilà ce que c'est que

notre établissement.

--Ah ça! quels contes viens-tu nous faire? dit César. Garde ces

sornettes-là pour des enfants.

--Des sornettes, mon oncle! s'écria Anselme scandalisé. Je vous en

souhaite, des sornettes comme celles-là. Figurez-vous qu'hier, pas plus

tard qu'hier, il est venu dans nos bureaux un concierge de la rue du

Bac, concierge de bonne maison, faut l'avouer. Il nous porte six mille

francs, fruit de ses économies. Combien croyez-vous qu'il ait

aujourd'hui à lui, cet homme?

--Mais, quelques cents francs de plus, dit Falempin, que ce détail

intéressait.

--Il a neuf mille francs, les anciens, neuf mille francs, pas un sou de

moins, reprit Anselme: à preuve que je viens de les lui porter à son

domicile. Les six mille francs ont fait des petits dans la nuit. C'est

neuf mille francs aujourd'hui; excusez du peu. Voilà notre

établissement.

L'assurance d'Anselme gagnait peu à peu ses auditeurs, et l'on

commençait à trouver dans la loge qu'il n'avait pas eu complètement tort

de quitter la blouse de l'ouvrier pour l'habit de l'homme à gages.

Anselme profita de la réaction pour exagérer les merveilles de la

spéculation où il figurait comme garçon de bureau. Les pauvres gens sont

crédules.

Le père Lalouette avait deux mille francs, amassés dans l'exploitation

d'un cabaret hors barrière; c'était la dot de sa petite-fille, de la

jolie Suzon. César Falempin, de son côté, comptait trois mille francs

sur un livre de la caisse d'épargne. Anselme fit si bien, représenta la

_Compagnie péninsulaire_ sous des couleurs si engageantes, que les deux

vieillards se décidèrent à concourir au chemin de fer dont on allait

doter l'Espagne. Huit jours après, leurs fonds allaient s'engloutir dans

la caisse de Jules Granpré, et ils recevaient en échange deux chiffons

de papier jaune, sur lesquels ils bâtirent bien des rêves.

Les Idoles d'argile. · 第 7 / 24 题