XXXIV

«Ces trois semaines ont été pénibles, dit Mme Randal.

--Oui, dit Mathieu.

--Le cirque partira lundi en huit pour Bruxelles.

--On me l’avait appris.

--Je n’en puis plus...

--Vous souffrez?...

--Affreusement.

--Ma pauvre amie! Il faut vous faire une raison.

--C’est facile à dire!

--Oh! croyez bien que je ne trouve pas la vie très plaisante, mais nous

aurons encore quelques heures de causerie.

--Sans doute, seulement, il ne s’agit pas de cela: je vous quitte, je

ne vous verrai plus.

--Que voulez-vous!

--Vous le demandez?... Ce que je veux: vous voir, vous entendre; voir

vos yeux, tels que je les voyais parfois; entendre votre voix avec son

accent ancien...

--Cela, c’est le passé!

--Pour vous, peut-être, pour moi, non, puisque je vous aime...

--Ida!

--... Chaque jour davantage, depuis que je vous ai perdu.

--Nous avons renoncé, mon amie, nous ne pouvons plus nous dédire.

--Oui, mais moi, un de ces soirs, j’irai me pendre... Je vous ai donné

toute ma vie; ce n’est pas un sermon, si émouvant soit-il, qui changera

mon destin... Vous vous tenez là, devant moi, tout le temps, quand je

dors, quand je veille, et toujours avec ce cher sourire qui me rattache

à vous.»

Mathieu la regardait. Oh! le pauvre visage douloureux! oh! la pauvre

bouche lassée! et ces yeux qui ne s’habituaient pas aux larmes

brûlantes!

«Hélas! il ne reste plus que de nous séparer.

--C’est bien ce que je compte faire, pour de bon, pour tout de bon.»

Elle rit.

«De grâce, mon amie!

--Je ne suis pas votre amie, je suis votre esclave et votre chose, si

vous m’aimez encore.

--Nous ne devons pas...

--Je ne comprends pas!

--Vous vous torturez à plaisir!

--Oui... je vous aime.

--Séparons-nous: cela vaudra mieux.

--Beaucoup mieux; certainement!

--Si vous voulez, je partirai demain.

--Moi aussi, pour une autre destination.

--Vous me faites mal!

--Allons! je vous ennuie... Adieu!... à plus tard! Non, ne nous serrons

pas la main: ce serait trop bête!... Adieu, pour longtemps.»

Elle s’éloigna dans la prairie, sans se hâter.

«Et pourtant, se disait Mathieu, je ne l’aime pas, mais je me sens

malheureux loin d’elle: elle me touche d’une pitié profonde et mon cœur,

quand je la vois, bat suivant un affreux remords... Il faudrait donc un

crime de plus?... Je souffrirais de la faire souffrir, et quelle vie!

car si je la quittais jamais... un crime pire, un crime plus bas, plus

vil... Saurais-je d’ailleurs ne pas l’abandonner?... oui, mais quelle

vie! quelle vie!... oh! non! je ne puis pas! et cependant...»

A vingt pas, elle se retourna et d’un grand geste abandonné lui envoya

un baiser... Alors, soudain, Mathieu tendit les bras vers elle.

«Ida, cria-t-il, Ida! reviens tout de suite! reviens!»

La conscience dans le mal: roman · 第 44 / 45 题