Le cirque Randal préparait une représentation d’adieu, pour
l’avant-veille de son départ. Tout le pays devait y être, gracieusement
prié par la direction. Les familles des alentours, parents et enfants,
assisteraient ainsi à un vrai gala, admireraient enfin, dans l’exercice
de leur métier ou de leur art, ces êtres singuliers qu’ils rencontraient
parfois, marchant sur les routes ou galopant de façon aventureuse dans
les prés de M. Delannes. Depuis l’aube, on travaillait à la mise au
point de cette fête; mais, à mesure que s’avançait la journée, il
semblait que l’on n’y mît qu’un zèle dégradé et, assurément, nulle joie.
Les répétitions partielles qui se faisaient dans tous les coins du camp
présentaient un aspect bien morne; le cœur manquait à l’ouvrage; les
causeries souvent si longues, si animées, se résumaient en quelques mots
de recommandation ou de défense; un ordre était toujours bref: on avait
hâte d’en finir.
Silencieux, Avery Leslie achevait de tendre sa corde oblique; Sam
Harland, où était Sam Harland? il ne paraissait pas; Boucbélère soignait
la foulure que le géant s’était faite en se prenant le pied dans les
gradins du cirque; enfin Rachel, assise à côté de la caisse, ennuyait,
par un jacassement continu, à voix basse, Joy-for-ever qu’elle empêchait
d’achever ses comptes. Une atmosphère lourde pesait sur tout le monde;
d’ailleurs le ciel, sombre et couvert, laissait prévoir un orage, mais
l’orage n’était pas seul facteur de cette nervosité triste et de ce
relâchement.
«J’ai pas de goût à la besogne! s’écria Plug qui s’étendit au milieu du
cirque, entouré d’une étrange collection de boules, de plateaux et
d’instruments biscornus.»
Quelques instants plus tard, il dormait, ronflant dur.
Au dehors, le parc de Villedon et le bord de la forêt se couvraient
d’ombre: le soir tombait; la nuit saurait-elle rafraîchir l’air de cette
épaisse journée?
James Randal travaillait dans son bureau, entouré de brochures et
d’indicateurs de chemins de fer. Il venait de poser sa plume et relisait
des paperasses qu’il tenait à la main. Certaines furent réunies sous des
pinces; d’autres, jetées au fond d’un tiroir.
Comme on frappait:
«Entrez,» dit-il.
Ida Randal et Mathieu Delannes s’arrêtèrent debout devant la porte
refermée.
«Ah! c’est vous!» s’écria Randal.
Il se tut, un moment; mais quand il se mit à parler de nouveau, ce fut
sur le ton sec d’un homme qui tient à régler rapidement une affaire à
laquelle il a déjà réfléchi et dont il n’attend nulle surprise. Il n’y
avait plus là que le directeur du Randal Circus.
«Le scandale, dit-il, a donc éclaté depuis hier: le cirque tout entier
sait votre crime; à moi-même vingt voix indignées l’ont dénoncé, qui me
suppliaient de chasser cette femme de devant mes yeux, ce que je compte
faire... Je vous chasse! je vous chasse l’un et l’autre! partez!--Sans
doute aurez-vous du plaisir à apprendre que Sam Harland, lorsqu’il eut
appris, lorsqu’il eut vu l’abominable forfait doublé de parjure, est
devenu fou furieux. Pour qu’il ne blesse pas inconsidérément la tendre
chair de M. Delannes, je l’ai fait enchaîner tout de suite au fond de
son écurie, où il se trouve maintenant et hurle depuis l’aube. Il a
hurlé aussi une partie de la nuit dernière. Je l’emmènerai après-demain
et le confierai à un asile.--Femme! voici vos papiers, dans cette
enveloppe: vous n’aurez pas de peine à continuer, comme il vous plaira,
une vie sans honneur.--Quant à vous, je n’ai rien à vous dire, sinon que
nos comptes sont liquidés. Je les ai remis à M. Hourgues, votre gérant,
qui les approuve... Je vous ai maintenant assez vus tous les deux:
partez! mais, d’abord, voici la sentence; mûrissez-la dans votre esprit;
c’est vous-même qui vous l’êtes infligée... elle est sans rémission
possible... Par conséquent, écoutez bien: si jamais vous quittez cette
femme, monsieur Delannes, si vous ne demeurez pas auprès d’elle et ne la
protégez pas, tant qu’un souffle de vie vous anime, ce sera...
entendez-vous, grand Dieu!... ce sera l’enfer!--Cet avertissement est
encore charitable!...»
Mathieu ne put arrêter le sourire qui courut sur sa bouche comme Randal
répétait:
«L’enfer!... je vous promets l’enfer!...»
Car il devinait autre chose:
«Et sans chercher si loin, songea-t-il, la servitude, tout de suite.»
Mais aussitôt, d’un geste à la fois brusque et tendre, il saisit la main
d’Ida.
* * * * *
Or, à ce même instant, un cri aigu, un cri perçant, pathétique, et
soutenu comme une déchirure, se fit entendre au dehors.--James Randal
bondit jusqu’à la porte et l’ouvrit toute grande sur la nuit.
A quelques pas, dans la lumière du réflecteur qui éclairait le seuil,
Joy-for-ever, dépeignée, les yeux égarés par l’horreur, les bras chargés
d’un trop lourd fardeau, tenait contre elle, serrait contre elle une
forme blanche...
Et Joy-for-ever cria:
«Monsieur James! Monsieur James! c’est trop affreux! Il montait à la
corde en chantant; il montait dans l’ombre, tenant son balancier
lumineux, en chantant; il montait tout droit et, soudain, le chant s’est
pris dans sa gorge, le balancier lui a glissé des doigts, il a levé les
mains vers le ciel... il est tombé en dehors du filet tendu trop court,
il est tombé de très haut dans l’herbe... Il est mort, monsieur James!
il est mort, le cher enfant! Il n’est pas abîmé: l’herbe l’a reçu tout
doucement, mais il est mort... il devait être mort de douleur avant
d’atteindre en bas...
--Joy-for-ever, dit James Randal, écartez-vous, ces gens veulent
passer...»
Et, plus tard, dans la nuit très obscure où bouillonnait encore l’orage
en formation, deux nègres montaient la garde devant la porte principale
du camp, chacun haussant à son poing un flambeau...
La porte s’ouvrit; deux formes sortirent.
A leur passage, les nègres retournèrent brusquement les hautes flammes
rouges et les ensevelirent à leurs pieds dans le sable où elles
crissèrent.
Puis ce fut le silence, rompu par ce seul hurlement de bête; poussé par
une poitrine furieuse, au fond de l’écurie...
Et les deux formes humaines s’éloignèrent, prises par la nuit dense,
liées à jamais dans une double solitude.
5065.--Tours, imprimerie E. ARRAULT et Cⁱᵉ.