XXXIII

Ce fut bientôt fait; la séance reprit.

Mathieu tenait à garder jusqu’au bout son sang-froid; ses joues

rougissaient souvent au spectacle d’une telle candeur, d’une si

indécente nudité de sentiments, mais il avait résolu d’attendre la fin.

A petits coups rythmés, Ida Randal battait de son pied le plancher; cela

l’occupait visiblement, plus que rien d’autre.

Avery Leslie, immobile, très pâle, pleurait, non pas comme un enfant,

mais comme eût pleuré, par quel sortilège? un masque de plâtre.

Figé dans sa pose tendue, Sam Harland semblait la statue même du

forcené.

James Randal parla.

«Une leçon est utile à l’homme que la colère va saisir; le Seigneur

n’abandonne pas ceux qu’il protégeait: sa main posée sur moi,

sévèrement, me force à réfléchir... Il est trop facile de s’indigner...

Ida, vous aviez raison: on ne juge pas selon l’équité lorsqu’avant

d’entendre, déjà, l’on s’occupe de punir... Écoutez-moi tous les

deux.--Vous êtes venu ici, monsieur Delannes, perverti par le siècle et

l’âme troublée, bien que cette âme fût bonne en son essence. Vous avez

transgressé la loi comme un aveugle trébuche; or, quand il tombe dans le

ruisseau, on relève l’aveugle, on n’assure pas sa chute en le

frappant.--Ida, vous n’avez pas trouvé en moi cette affection vivante à

laquelle vous pouviez prétendre: j’ai dû vous aimer pour moi-même et si

mon âme n’était point obscurcie par le commerce des hommes, du moins

l’était-elle par un invincible orgueil. Je vous l’ai dit: la main de

Dieu s’appesantit sur moi et je baisse la tête.--Monsieur Delannes!...»

Il suppliait, d’un accent adouci...

«Monsieur Delannes! à cette heure où vous avez conscience de vous-même,

prenez la résolution ferme, spontanée et joyeuse de ne plus pécher.

Arrêtez-vous, ouvrez votre cœur à la lumière d’en haut; puis, déchargé

d’une si lourde hotte d’indignités, repartez sur la voie toute droite,

en chantant!...»

Et la voix d’Avery Leslie s’éleva soudain, trempée de pleurs.

«Cher monsieur Mathieu! rendez à James Randal cette femme qui lui

appartient!...

--Ida, reprit James Randal, vous avez été éblouie par une beauté, une

jeunesse, un charme que vous ne trouviez pas en votre mari...»

Si graves, ces paroles! si graves!... presque pas ridicules!...

«Le soleil vous aveuglait et vous aussi trébuchiez sur le chemin

difficile. Relevez-vous, Ida! Voici l’aide et le soutien de mon bras;

relevez-vous sans blessures; mais, si vous vous êtes fait mal aux

pierres de la route, je panserai la chair contuse et l’âme meurtrie...»

Sam Harland écoutait. Il tâchait même, par un effort manifeste, de bien

écouter: il louchait sous cet effort. Aux dernières paroles de Randal,

son visage se détendit; les lèvres rétractées couvrirent de nouveau les

dents méchantes; le regard droit, un peu levé, ne menaçait plus.--Alors

James se leva et défit lui-même les cordes qui liaient Harland à son

banc; puis, s’adressant à Mathieu:

«Vous resterez à Villedon, dit-il, tant que le cirque y demeurera, et

nous nous retrouverons chaque jour, et vous serez l’ami dont le visage

est bienfaisant à voir... Serrez-moi la main; serrez la main de ces deux

hommes.»

Il s’en fallut de peu que Mathieu ne criât sous l’étreinte de Harland.

Tout le monde était debout.

«Ida, dit encore le justicier, Delannes, embrassez-vous.»

Ida pencha la tête et Mathieu, lui prenant les mains, posa sur son front

un baiser.

La conscience dans le mal: roman · 第 43 / 45 题