XXXII

Attente intolérable: Ida et Mathieu, assis l’un près de l’autre,

restaient immobiles, muets; James, les mains posées à plat sur son

bureau, regardait devant lui, très loin. L’existence de ces trois êtres

semblait suspendue; seule restait vivante la petite pendule de bois

accrochée à la cloison: ses battements industrieux prolongeaient le

délai, en avivaient la torture.

On entendit des voix, au dehors:

«Voilà! voilà! j’ai tout juste pris le temps de me laver les mains et de

passer une blouse.»

Sam Harland entra, suivi d’Avery Leslie.

James Randal ne leur fit pas de longs préambules: en quelques phrases

sèches, d’accent hautain, il dit ce qu’il attendait d’eux:

«Asseyez-vous sur ce banc... Bien... J’ai besoin de vous: je dois

prononcer une sentence et ne me sens pas assez dégagé de moi-même pour

être certain de mon équité; vous jugerez donc avec moi, mais, d’abord,

prêtez serment sur le Livre; le voici. Jurez de n’écouter que votre

conscience, de rester sourd à toute autre voix.»

De son pouce renversé, Harland désigna Mathieu.

«C’est ça que vous allez juger? demanda-t-il.

--Oui, pourquoi?

--Suivre sa conscience quand on juge ça!... Enfin, on tâchera.

--Nous jugerons cet homme, ajouta Randal, et cette femme aussi.»

Depuis son entrée, Sam Harland avait l’air du chien méchant que sa

laisse seule empêche de bondir, et, bien qu’il n’aboie ni ne grogne, est

tout prêt à mordre. On ne reconnaissait déjà plus le visage ouvert et

franc, la bouche gaie où une pipe pendue mettait souvent un trait

d’humour; mais, aux dernières paroles de Randal, la face hâlée, soudain

vieillie, devint toute grise.

«Jurez-vous, insista Randal.

--Je jure,» dit Harland avec effort.

Leslie gardait son expression séraphique et ravie. Un instant, il se

recueillit, une main posée sur les yeux, puis, très simplement:

«Je jure,» dit-il.

* * * * *

Alors James Randal se mit à parler sur le ton d’une conversation rapide,

un peu brusquée.

«Si j’avais vu clair en moi-même, sans doute ne vous aurais-je pas

appelés à mon secours, mais je ne puis expliquer le mal qui me touche

assez bien pour que ma raison soit satisfaite. Cette femme, cet homme,

ont péché; cette femme, je l’aimais et je croyais en son amour;

j’estimais cet homme et pensais mériter son estime. Tous deux m’ont payé

en fausse monnaie: ils me trompent insolemment, cruellement, ils

m’infligent le maximum de souffrances. Que méritent-ils en retour? Voilà

ce que je voudrais savoir... Je ne puis pourtant pas le leur demander!»

Avant qu’il ait pu réfléchir à cette idée nouvelle, Leslie répondait

nettement:

«Il le faut.»

Et Harland grognait:

«Bien sûr! tout de suite...

--Soit... dit Randal. Monsieur Mathieu Delannes, quelle punition

méritez-vous?

--Je ne répondrai pas! dit Mathieu.

--Ida Randal?...»

Elle haussa les épaules, la bouche close.

«C’est donc à vous de parler, dit James Randal aux deux hommes.

--Commence, toi, je t’en prie, dit Leslie à Harland: je veux rêver

encore, pendant que tu parleras.

--Merci, Avery: je n’aurais pas pu me retenir plus longtemps.»

Il serrait au genou sa jambe croisée; il regardait par terre un petit

point précis, le nœud d’une planche, et ne le quittait pas des yeux. Il

maîtrisait mal sa voix, rauque, puis étouffée, et soudain aboyante.

«D’abord, l’homme... C’est un mauvais homme qui mérite la corde, mais

ici nous ne pourrions le pendre tranquillement; il faut trouver autre

chose... Il n’a pas de remords: on le voit à sa figure, eh bien, je

propose de lui donner un remords. On le laissera partir tout seul, en

lui accordant une juste avance, et moi, quelques jours plus tard, je le

suivrai comme un remords. J’aurai un couteau dans ma poche; cet homme,

je le chercherai partout, car il se cachera, ayant peur du remords à ses

trousses, et il tâchera de l’éviter, de lui échapper, mais on ne tourne

pas un remords, on ne le gagne pas de vitesse, et un jour... oh! sans

choisir!... dans le dos! entre les épaules! ou dans le ventre, pour lui

fouiller les tripes, comme à un porc!... On me pendra, je pense, on me

tuera selon les lois du pays... cela m’est égal: cet homme aura eu son

remords, en aura souffert, aura péri par ce remords. Je veux être le

remords de ce mauvais homme... voilà!

--Je parlerai ensuite, dit Leslie... D’abord l’homme... Nous avons causé

ensemble; vraiment, ses intentions semblaient droites; peut-être ne

savait-il pas que la voie droite est une voie difficile... cela n’a rien

d’étonnant: jeune, riche, beau (regardez-le!) il croyait que l’on peut

vivre sans songer à rien, pour le plaisir de vivre. J’avais bien

l’impression qu’il se promenait au hasard, librement, dans un jardin

planté de fleurs et d’arbres fruitiers, qu’il cueillait les fleurs parce

qu’elles sentaient bon, qu’il cueillait les fruits et les mangeait avec

gourmandise... enfin, comment dire ça? qu’il se sentait «chez lui» dans

la vie. «Oh! non, pensait-il, je ne fais pas grand mal en cueillant ces

roses et ces pommes! un peu de mal seulement, très peu, le mal que font

les autres, le mal qui ne compte pas, qui ne pèse rien dans la balance,

presque rien!» Or, un jour, il est venu ici et il a rencontré la

tentation devant sa porte, non pas une forme de l’esprit mauvais, mais

elle qui souriait!... Il n’a pas su s’arrêter le temps qu’il fallait

pour éclairer son cœur, pour comprendre qu’elle l’entraînerait vers le

ciel, s’il voulait, au pays des étoiles... Engagé sur la voie tortueuse

et glissante qui mène en bas, il lui a tendu la main en disant: «Venez!»

Il souffrait d’avoir déjà fait le mal, sans savoir; il a fait le mal une

fois de plus, sans savoir, pour souffrir moins, peut-être, et alors...

ah! Seigneur! Voilà que le plateau chargé se surcharge encore d’un poids

lourd, terriblement lourd, et que, tout à coup, la balance chavire!...»

Avery Leslie regardait devant lui la balance chavirée... Il ajouta:

«Maintenant, M. Delannes a compris... maintenant qu’il est trop tard.»

Et se tournant vers Sam Harland:

«Tu vas parler d’elle, mon ami Sam... heureux Sam!»

Mais Sam Harland était incapable de parler: il se balançait sur le banc

comme un homme ivre et tenait son genou serré entre ses paumes. Il

balbutia difficilement:

«Elle... que pourrai-je dire d’elle?... Elle a des remords, je le sais,

car son image s’efface, son image est trouble devant mes yeux... Alors

moi, je vais boire dès demain, et le gin qui brûle et qui racle me fera

oublier l’image... Il faut que je voie l’image très claire, très

brillante, ou que je ne la voie pas du tout... Quand on est vraiment

saoul, on vit sans image!...

--Non! non, Sam! interrompit Leslie, tout cela n’est pas vrai! elle ne

l’a pas suivi, puisque la chanson chante encore dans ma tête, puisque je

me sens meilleur en montant le long de l’étroit sentier tendu de la

terre aux étoiles, puisque je chante en moi la même merveilleuse chanson

qui m’entraîne à voler vers elle!

--Ne dis plus rien d’elle! je te le défends! gronda Sam Harland qui

claquait puis grinçait des dents. Assez!... assez d’elle!... et quant à

lui: tout de suite! à l’instant! je n’ai pas mon couteau, mais je saurai

bien avec mes doigts, avec mes ongles, arracher sa langue, sa langue

pleine de miel et de sucre qui disait de jolies phrases françaises, et

lui ouvrir le ventre, et déchirer ses tripes puantes!»

James Randal avait sonné plusieurs fois.

«Harland! ordonna-t-il, je vous interdis de bouger, de dire un mot de

plus...»

Et comme Plug entrait, suivi de deux valets d’écurie.

«Cet homme est dangereux. Prenez des cordes et liez-le sur son banc.»

La conscience dans le mal: roman · 第 42 / 45 题