XXXI

Son visage s’altérait de nouveau, s’humanisait peut-être: un conflit

secret en troublait l’expression sereine... il venait de porter son

regard sur l’homme et la femme assis, côte à côte, en face de lui. Il se

mordit durement la lèvre, puis s’adressant à l’homme, il parla.

«Je ne pense pas vous avoir jamais fait de mal. Même il m’est arrivé de

croire que les camarades que vous trouviez au cirque pouvaient exercer

sur vous une bonne influence, puisque vous saviez vous les attacher par

votre franchise directe et votre simplicité, par cette manière très

spéciale d’être poli qui nous étonne d’abord mais nous touche bien vite.

On vous estimait beaucoup, ici, et moi, je m’imaginais que de cette

sympathie vous tireriez un bénéfice, par conséquent que la présence de

mes hommes auprès de vous ne serait point vaine. Vous sembliez, chaque

jour, plus naturel, plus habitué à des façons de vivre, de parler, et

aussi de sentir, différentes des vôtres. Vous alliez devenir notre ami,

vous l’étiez presque. Ce moment, vous l’avez choisi pour un acte

hostile: déjà, vous courtisiez ma femme.»

Mathieu n’essayait pas d’interrompre. Il écoutait en silence, comme

faisait Ida, sans rien laisser paraître de sa gêne ni de son malaise

intime.

«Aujourd’hui, disait James Randal, je puis affirmer que vous m’avez

volé, car cette femme était à moi. Par quel effet d’ivresse ou de

démence, un honnête homme, en qui l’on devinait la figure prochaine d’un

ami, joue-t-il le rôle du fourbe, du traître et du criminel? Voilà le

point où je me perds, où je ne trouve plus ma direction, où l’aide d’en

haut se refuse. Cette épreuve me bouleverse: le Seigneur veut que je me

décide sans lui; alors, vous comprenez, je sens toute ma faiblesse:

l’indignation m’aveugle, par instants, mes nerfs se tendent et la colère

échauffe mon sang. Hier soir, quand je me décidai à vous écrire, j’étais

presque une bête... Il m’a fallu beaucoup prendre sur moi, beaucoup

vraiment, pour tracer les quelques lignes que vous avez reçues ce

matin.»

D’un geste un peu nerveux, il saisit le livre relié de noir, aux

tranches usées, qui restait ouvert sur le bureau.

«Ce livre que j’ai tant lu, dit-il, je ne sais plus le lire, et cela

aussi me fait peur. Il me donne mille réponses contradictoires, au lieu

d’une seule que je lui demande, persuasive et déterminante... Je n’ai

pas le cœur assez pur, sans doute, pour puiser à la source de toute

vérité.»

Sur sa bouche sévère, passa comme une affreuse grimace d’ironie.

«Assurément, ce serait un vilain spectacle que celui de James Randal

obéissant, parce qu’il est un homme pareil aux autres, à cette colère, à

ce mépris, à ce dégoût qui l’obsèdent, lui qui se vantait d’agir

suivant une règle supérieure, une règle révélée!»

Et il ajouta, sur quel ton naïf et pathétique:

«Puisque la balance est fausse, comment saurai-je vous punir?...»

Doucement, sans lever les yeux, Mme Randal l’interrompit:

«Non pas, James!... Je pense que vous voulez dire: «comment saurai-je

vous juger?»

--Je disais «vous punir», affirma-t-il, et je disais bien! Le punir,

lui, pour avoir envahi le verger du maître afin d’en voler les fruits;

vous punir, vous, pour avoir mal gardé l’honneur de l’homme auquel vous

étiez liée par serment...»

Son visage s’empourpra soudain.

«... Et pour avoir fait bon marché de votre pudeur, Ida!...»

Mathieu eut un sursaut d’indignation, mais Mme Randal y coupa court.

«Non! restez assis, Mathieu et taisez-vous; en somme, il a raison,

écoutons toujours la fin.

--Peut-être, continua Randal, me suis-je trop retranché de la vie

courante pour me former tout seul une idée équitable de ces choses;

peut-être cette affaire me touche-t-elle de trop près et peut-être mon

âme s’est-elle beaucoup éloignée de Dieu. Il me faut donc l’opinion

d’autrui. Cette opinion, je vais me la procurer. Ainsi, vous pourrez

vous défendre, vous pourrez être compris, et ma sentence, plus

autorisée, sera plus juste.»

Il pressa un bouton de sonnette sur son bureau.

«J’appelle Sam Harland et Leslie auprès de moi: l’un est un homme assez

sociable pour concevoir ce crime, l’autre garde assez d’innocence pour

l’excuser.

--Alors... quoi? s’écria Delannes, on va raconter...

--Je vous en conjure, Mathieu... nous ne sommes pas les maîtres, ici.

--Plug, dit James Randal au palefrenier qui entrait, faites venir tout

de suite Sam Harland et Avery Leslie.

--_Right’o, Sir!_» dit Plug en touchant sa casquette.

La conscience dans le mal: roman · 第 41 / 45 题