JAMES RANDAL.

Que signifient ces lignes?... Le départ prochain du cirque oblige

peut-être son directeur à régler certains contrats récents, mais en ce

cas, James Randal s’adresserait d’abord à Jérôme Hourgues; d’ailleurs,

une simple résiliation de bail explique-t-elle cette seconde phrase du

billet: «La prairie n’est pas plus longue à traverser...» et la suite?

Une plaisanterie? On ne pouvait le croire.

Il reprit la feuille commerciale chargée d’un en-tête bilingue. Écriture

posée, très appuyée, signature nette, sans paraphe: tout cela, comme

d’habitude.

Mathieu s’agaçait de ne rien tirer d’autre de ce texte, de n’y rien

découvrir de sous-entendu.

«Le mieux est donc d’aller voir de quoi il retourne.»

Et, ce même après-midi, Delannes s’en fut vers le camp.

* * * * *

«Entrez, monsieur Delannes. Je savais que vous viendriez: vraiment, je

vous attendais. Il est possible que notre conversation soit longue.

Asseyez-vous en face de moi.»

Ses yeux avaient peut-être beaucoup pleuré, son visage, ravagé de

douleur, se glaçait, pour ainsi dire, en une fixité austère, très

effrayante, où, malgré les traits osseux et la ridicule barbiche, on ne

voyait plus rien de caricatural.

Mathieu sentit qu’il se passait quelque chose de grave.

«S’il s’agit d’une liquidation de nos comptes, monsieur Randal, dit-il

aussitôt, Jérôme Hourgues me paraît plus...

--Il s’agit d’une liquidation, en effet, mais que nous traiterons de

vous à moi. Je vais tâcher d’être clair et de rester calme.»

A ce moment, la porte du fond s’ouvrit, donnant passage à Ida Randal.

«Non, ne bougez pas!... Somme toute, James, je préfère parler moi-même.»

Sans tourner la tête, James Randal répondit:

«Comme il vous plaira, mais je voulais vous épargner cette émotion et

cet effort de volonté, très durs pour une femme... Parlez donc, puisque

moi je n’ai pu m’empêcher de vous parler.»

Elle appuya ses mains sur le bureau et, d’une voix toute simple, toute

tranquille, qui ne tremblait pas:

«Monsieur Delannes, dit-elle, mon mari a découvert, je ne sais par quel

procédé, que vous étiez mon amant. Il m’a interrogée, et, de ma bouche,

en a reçu l’aveu. Il tient à nous apprendre ce qu’il compte faire.

--Vous savez, Madame, balbutia Mathieu, que je vous suis tout...

--Un instant... Comme je garde à James la plus grande reconnaissance, je

crois qu’il est de notre devoir de lui laisser une entière liberté: nous

n’avons qu’à l’écouter. Pensez-vous autrement?

--Je m’incline, Madame.

--Je vous en sais gré à tous deux, dit James, mais si vous avez à mon

égard un sentiment sincère de loyauté, vous voudrez bien, quand vous

parlerez, ne plus vous appeler Monsieur et Madame: des amants ne

s’appellent pas Monsieur et Madame; quand ils le font, ils ont l’air de

se cacher, de mentir encore un peu plus. Cela me troublerait l’esprit,

et je tiens précisément à me dégager de toute influence.

--C’est juste,» dit Mme Randal.

Delannes se tut: son évidente stupéfaction répondait pour lui.

«A vous, Ida, reprit James Randal, je ferai encore un reproche: vous

disiez tout à l’heure: «Il a découvert, je ne sais par quel procédé...»

or, je n’ai usé d’aucun procédé: il n’en est aucun d’honorable; non, les

bruits du camp me sont parvenus et je n’ai eu, ensuite, qu’à ouvrir les

yeux, puis à vous interroger.

--Cette rosse de Rachel, bien sûr!...» murmura Mme Randal.

James préféra ne rien entendre.

«Asseyez-vous, Ida, je vous en prie, à côté de lui, là...»

Les mains jointes contre sa poitrine, les yeux levés, il se recueillit

longuement, avant de parler, et ce regard, brillant de ferveur

implorante, révélait à Mathieu ce que pouvait être un visage que la

prière transfigure.

«Éclairez-moi, Seigneur!» murmura James Randal.

La conscience dans le mal: roman · 第 40 / 45 题