XXVII

Par prudence, il accepta l’invitation, ne voulant point paraître se

désintéresser du Randal Circus.

«Mais oui, très volontiers, Boucbélère.»

Celui-ci dut cacher son étonnement sous un large sourire.

«Dans la petite salle du fond... nous serons seuls avec mes élèves. Vous

les avez peu vus; je vous les présenterai. Ah! les pauvres! ils méritent

bien qu’on les aime un peu. Ils rendent de grands services au cirque et

on ne leur en sait aucun gré; pourtant...

--Affaire entendue, dit Mathieu: ce soir à sept heures et demie.»

Pour finir sur un mot spirituel, Boucbélère assura que l’habit n’était

pas de rigueur.

* * * * *

Prendre un repas en compagnie d’Octave, de Rachel et de quelques

monstres n’offrait rien qui pût plaire à Mathieu, mais il s’était

engagé, il irait donc.

«Par ici, mon bon ami, dit Boucbélère, deux heures plus tard, en lui

ouvrant la porte. Soyez le bienvenu et croyez que mes élèves sauront

apprécier l’honneur que vous leur faites.»

Il sentait l’ail à plein nez, il suait, plus abject que de coutume en sa

rondeur courtoise.

Mathieu se trouva dans une petite salle où la table du repas était

dressée. Rachel tournait autour, affairée comme s’il se fût agi d’une

cérémonie importante; même elle posa au centre un vase débordant de

fleurs des champs et de feuillages roux. Elle accueillit Mathieu par des

phrases équivoques dont on ne pouvait dire si elles étaient sirupeuses

ou vinaigrées. A ce moment, Boucbélère donna le signal par une sonnerie

et les monstres entrèrent.

* * * * *

Un beau cauchemar, assurément, un cauchemar de choix, aggravé par le

sourire paternel du gros Toulousain... Ils s’assirent et, par charité,

sans doute, Mathieu fut placé entre Octave et son épouse... Oh! qu’il

eût aimé fermer les yeux! oh! qu’il eût aimé prendre la fuite!...

Rachel venait d’installer à sa droite, sur une haute chaise d’enfant, un

nain difforme et chauve, très bavard, petit paquet gris de laideur

concentrée, dont les yeux de grenouille donnaient le frisson.

Puis se présentait l’homme poilu: sa barbe l’inondait d’un vaste flot

roux, partiellement recouvert d’une serviette, et que la double chute

des moustaches épaisses élargissait encore. Son crâne flambait comme un

bûcher résineux, ses grosses pattes poilues de roux étonnaient moins que

sa face où se devinaient à peine, dans un tapis de poils, la ligne des

lèvres et deux petits yeux noirs.

Plus loin, l’homme bleu, très normal par ailleurs, se contentait d’être

bleu, d’un bleu indélébile d’ardoise que rien n’expliquait, car cette

maladie de peau ne le faisait pas souffrir. Il était bleu, tout

simplement, congénitalement bleu; il s’en vantait comme une femme d’être

pâle.

Son voisin, dont la figure exprimait une tristesse infinie et une atroce

lassitude, dépassait de plusieurs centimètres la taille réputée du géant

russe Pétroff. Manifestement, il ne savait que faire de tout ce corps;

chacun de ses gestes encombrait; il s’en rendait compte: cela n’est

guère divertissant ni honorable de jouer tous les jours le rôle de

l’éléphant introduit dans une maison de poupée.

L’homme élastique, à sa droite, n’offrait rien de très stupéfiant, au

premier regard, mais son épiderme (par quelle fantaisie de la nature?),

mal collé à sa chair, était extensible: il pouvait en tirer les plis

plus aisément qu’on ne pince un tissu de caoutchouc... geste affreux que

suivait le bruit d’une claque étouffée.

On admirait ensuite l’homme maigre qui, à coup sûr, avait passé de longs

mois juché sur une colonne en plein désert. Il accentuait ce

décharnement par des vêtements lâches et l’entretenait par un régime

d’abstinence très surveillé.

L’albinos, bien modeste, bien effacé, faisait mal à voir, à cause de sa

figure blême de cochon d’Inde, mais il ne retenait guère l’attention

pour peu que son voisin parlât...

Quelle voix! elle déchirait l’oreille et, s’il criait, on songeait à

quelque locomotive en mal d’enfant. «La voix la plus perçante du monde»

annonçait le programme du cirque... Son moindre murmure avait quelque

chose de strident.

A côté de lui, deux adolescents blêmes inquiétaient d’abord,

épouvantaient bientôt; si près l’un de l’autre, trop près, embarrassés

par cet extrême rapprochement, ils bougeaient peu: ils n’osaient,

semblait-il. Une ressemblance étrange les unissait, les confondait: des

traits, une expression, un regard pareils; mais autre chose leur

interdisait de se désunir. Liés, dès leur naissance, par un pont de

chair commune, ils ne se sépareraient que sous le couteau du chirurgien.

On attendait la mort de l’un d’eux avant d’engager cette libération: on

ne divise pas de gaîté de cœur un capital aussi productif. Pour

l’instant, Ralaô et Paraô, venus de Sumatra, par delà les mers bleues,

assis sur un même banc, soufflaient, de leurs deux bouches semblables,

sur deux cuillerées de soupe chaude et tenaient les cuillers l’un de la

main gauche, l’autre de la droite, pour ne pas se gêner.

Monstre interne ou, du moins, monstre discret que Mathieu connaissait

déjà, Reginald Howe possédait la faculté rare d’ingurgiter, sans peine

apparente, un nombre étonnant de litres d’eau. Il avalait aussi des

poissons rouges, des grenouilles, voire une courte anguille, puis il

rendait le tout, bêtes et liquide, en bon état. Il faisait, à chaque

tournée du cirque, la joie des enfants; par malheur, son exemple,

disait-il, les incitait à s’abreuver secrètement au pot à eau de leur

chambre.

Enfin, près de Boucbélère, et dernier exemple phénoménal de la réunion,

trônait l’homme nourrice: un homme, certainement, (il caressait des fils

noirs d’authentique moustache), mais dont la poitrine simulait une

couple de seins plantureux, vides de nourriture et cependant plus

gonflés, sous la mousseline qui les voilait par décence, que les

célèbres mamelles de la chèvre Amalthée.

* * * * *

Mathieu mangeait en silence, luttant contre ce dégoût, cette peur, cette

pitié sèche qui l’obsédaient. De temps en temps, Rachel lui parlait à

l’oreille, Octave lui faisait des confidences, donnait à voix basse un

renseignement spécial et vilain que Mathieu ne demandait guère. Il

répondait par quelques mots polis puis se taisait, mais il ne pouvait

s’empêcher de regarder encore, un à un, ses étranges commensaux.

Plus que leur difformité, leur solitude le glaçait d’épouvante...

Abominable solitude: l’un est seul sous son poil, un autre sous sa

graisse, un autre dans son squelette maigrement recouvert; cet autre,

emprisonné dans le bleu de son épiderme, n’est pas plus seul que celui

qu’une arbitraire subversion d’estomac particularise; l’homme

gigantesque reste seul comme le trop petit; une voix à ce degré

inhumaine étonne, repousse autant que des yeux roses ou une peau en

caoutchouc, et ne sont-ils pas isolés déjà par un irréalisable désir de

solitude, ces deux êtres condamnés à toujours vivre ensemble?

Boucbélère se pencha vers Mathieu:

«S’ils étaient douze, dit-il à petit bruit (mais je ne puis compter

Ralaô-Paraô que pour un seul: il n’a pas d’autre valeur!) s’ils étaient

douze, je les appellerais mes douze apôtres.»

Surpris par cette fine remarque, Mathieu voulut piquer le gros homme en

l’assurant que sa collection ne serait en rien déparée pour peu qu’il

consentît à tenir en personne le rôle dégradant du douzième. Réflexion

faite, il rengaina la pointe inutile; d’ailleurs, Octave se levait pour

illustrer par quelques affectueuses paroles la fin prochaine du repas.

Un frisson d’attente courut sur l’assemblée et Mathieu vit que les yeux

des convives ne quittaient plus, au centre de la table, le pot fleuri

que l’orateur désignait du doigt...

«Ces fleurs, ces simples fleurs, mes amis, ce feuillage d’automne...

nous ne pouvions trouver mieux: est-il des fleurs plus précieuses que

celles de nos champs, de nos buissons?... Les riches, les heureux de ce

monde ont des fleurs de serre; nous, les humbles, nous cueillons nos

bouquets au sein de l’herbe, humide encore de rosée...»

A ses heures, Octave ne manquait certes pas de poésie.

«Or, vous savez ce qui nous réunit, ce soir: une même pensée de respect

et d’amour...»

Rachel pinça les lèvres et fit semblant d’avoir perdu son rond de

serviette, mais autour d’elle tous les regards se levaient vers Octave,

tous les visages souriaient, attentifs et rayonnants.

«Touchant anniversaire de sa naissance!... elle sait que nous le fêtons

et souffre à coup sûr de ne pas présider nos agapes. Mais elle a des

devoirs qui la retiennent, des devoirs graves... elle ne pouvait pas.

Néanmoins, pour distinguer ce repas familial, M. Delannes a bien voulu

se joindre à nous... Remplacer l’absente? non pas! ni la faire oublier,

mais l’honorer simplement, telle fut son intention... telle fut votre

intention, n’est-ce pas, monsieur Delannes?»

Mathieu acquiesça par un muet salut...

Comme la porte était loin, de l’autre côté de la table!

«Je termine donc en vous invitant tous à crier: «Vive notre Directrice.»

--Vive notre Directrice! hurla un chœur sonore que la voix perçante

dominait de haut.

--Très bien, pensait Delannes; très réussie, l’allusion; très délicate,

la mise en scène... Tant pis! j’en ai assez!»

Il se leva.

«Messieurs, dit-il, je vous quitte pour aller fumer une cigarette au

dehors... Bonsoir.

--Grand Dieu! je me lève aussi, s’écria Rachel: nous ne sommes plus que

treize!...»

* * * * *

Mathieu rentrait chez lui, lentement. Il se sentait seul, plus seul que

d’habitude. Il ne pouvait songer à Ida Randal sans rougir: il revoyait

les monstres transfigurés à son évocation. Il s’imaginait cette femme

salie par leurs regards, cette femme qui lui appartenait, qui, de toute

son âme, l’aimait, et qu’il n’aimait pas.

«Mais... demain? songeait-il. Demain?»

Trouble sinistre, nuit épaisse où l’on s’égare... Une pensée unique

brillait dans ce labyrinthe d’incertitude, la plus cruelle:

«Je ne pourrai ni la fuir, ni la rejeter loin de moi... Non... Alors...

demain?»

La conscience dans le mal: roman · 第 33 / 45 题