Par prudence, il accepta l’invitation, ne voulant point paraître se
désintéresser du Randal Circus.
«Mais oui, très volontiers, Boucbélère.»
Celui-ci dut cacher son étonnement sous un large sourire.
«Dans la petite salle du fond... nous serons seuls avec mes élèves. Vous
les avez peu vus; je vous les présenterai. Ah! les pauvres! ils méritent
bien qu’on les aime un peu. Ils rendent de grands services au cirque et
on ne leur en sait aucun gré; pourtant...
--Affaire entendue, dit Mathieu: ce soir à sept heures et demie.»
Pour finir sur un mot spirituel, Boucbélère assura que l’habit n’était
pas de rigueur.
* * * * *
Prendre un repas en compagnie d’Octave, de Rachel et de quelques
monstres n’offrait rien qui pût plaire à Mathieu, mais il s’était
engagé, il irait donc.
«Par ici, mon bon ami, dit Boucbélère, deux heures plus tard, en lui
ouvrant la porte. Soyez le bienvenu et croyez que mes élèves sauront
apprécier l’honneur que vous leur faites.»
Il sentait l’ail à plein nez, il suait, plus abject que de coutume en sa
rondeur courtoise.
Mathieu se trouva dans une petite salle où la table du repas était
dressée. Rachel tournait autour, affairée comme s’il se fût agi d’une
cérémonie importante; même elle posa au centre un vase débordant de
fleurs des champs et de feuillages roux. Elle accueillit Mathieu par des
phrases équivoques dont on ne pouvait dire si elles étaient sirupeuses
ou vinaigrées. A ce moment, Boucbélère donna le signal par une sonnerie
et les monstres entrèrent.
* * * * *
Un beau cauchemar, assurément, un cauchemar de choix, aggravé par le
sourire paternel du gros Toulousain... Ils s’assirent et, par charité,
sans doute, Mathieu fut placé entre Octave et son épouse... Oh! qu’il
eût aimé fermer les yeux! oh! qu’il eût aimé prendre la fuite!...
Rachel venait d’installer à sa droite, sur une haute chaise d’enfant, un
nain difforme et chauve, très bavard, petit paquet gris de laideur
concentrée, dont les yeux de grenouille donnaient le frisson.
Puis se présentait l’homme poilu: sa barbe l’inondait d’un vaste flot
roux, partiellement recouvert d’une serviette, et que la double chute
des moustaches épaisses élargissait encore. Son crâne flambait comme un
bûcher résineux, ses grosses pattes poilues de roux étonnaient moins que
sa face où se devinaient à peine, dans un tapis de poils, la ligne des
lèvres et deux petits yeux noirs.
Plus loin, l’homme bleu, très normal par ailleurs, se contentait d’être
bleu, d’un bleu indélébile d’ardoise que rien n’expliquait, car cette
maladie de peau ne le faisait pas souffrir. Il était bleu, tout
simplement, congénitalement bleu; il s’en vantait comme une femme d’être
pâle.
Son voisin, dont la figure exprimait une tristesse infinie et une atroce
lassitude, dépassait de plusieurs centimètres la taille réputée du géant
russe Pétroff. Manifestement, il ne savait que faire de tout ce corps;
chacun de ses gestes encombrait; il s’en rendait compte: cela n’est
guère divertissant ni honorable de jouer tous les jours le rôle de
l’éléphant introduit dans une maison de poupée.
L’homme élastique, à sa droite, n’offrait rien de très stupéfiant, au
premier regard, mais son épiderme (par quelle fantaisie de la nature?),
mal collé à sa chair, était extensible: il pouvait en tirer les plis
plus aisément qu’on ne pince un tissu de caoutchouc... geste affreux que
suivait le bruit d’une claque étouffée.
On admirait ensuite l’homme maigre qui, à coup sûr, avait passé de longs
mois juché sur une colonne en plein désert. Il accentuait ce
décharnement par des vêtements lâches et l’entretenait par un régime
d’abstinence très surveillé.
L’albinos, bien modeste, bien effacé, faisait mal à voir, à cause de sa
figure blême de cochon d’Inde, mais il ne retenait guère l’attention
pour peu que son voisin parlât...
Quelle voix! elle déchirait l’oreille et, s’il criait, on songeait à
quelque locomotive en mal d’enfant. «La voix la plus perçante du monde»
annonçait le programme du cirque... Son moindre murmure avait quelque
chose de strident.
A côté de lui, deux adolescents blêmes inquiétaient d’abord,
épouvantaient bientôt; si près l’un de l’autre, trop près, embarrassés
par cet extrême rapprochement, ils bougeaient peu: ils n’osaient,
semblait-il. Une ressemblance étrange les unissait, les confondait: des
traits, une expression, un regard pareils; mais autre chose leur
interdisait de se désunir. Liés, dès leur naissance, par un pont de
chair commune, ils ne se sépareraient que sous le couteau du chirurgien.
On attendait la mort de l’un d’eux avant d’engager cette libération: on
ne divise pas de gaîté de cœur un capital aussi productif. Pour
l’instant, Ralaô et Paraô, venus de Sumatra, par delà les mers bleues,
assis sur un même banc, soufflaient, de leurs deux bouches semblables,
sur deux cuillerées de soupe chaude et tenaient les cuillers l’un de la
main gauche, l’autre de la droite, pour ne pas se gêner.
Monstre interne ou, du moins, monstre discret que Mathieu connaissait
déjà, Reginald Howe possédait la faculté rare d’ingurgiter, sans peine
apparente, un nombre étonnant de litres d’eau. Il avalait aussi des
poissons rouges, des grenouilles, voire une courte anguille, puis il
rendait le tout, bêtes et liquide, en bon état. Il faisait, à chaque
tournée du cirque, la joie des enfants; par malheur, son exemple,
disait-il, les incitait à s’abreuver secrètement au pot à eau de leur
chambre.
Enfin, près de Boucbélère, et dernier exemple phénoménal de la réunion,
trônait l’homme nourrice: un homme, certainement, (il caressait des fils
noirs d’authentique moustache), mais dont la poitrine simulait une
couple de seins plantureux, vides de nourriture et cependant plus
gonflés, sous la mousseline qui les voilait par décence, que les
célèbres mamelles de la chèvre Amalthée.
* * * * *
Mathieu mangeait en silence, luttant contre ce dégoût, cette peur, cette
pitié sèche qui l’obsédaient. De temps en temps, Rachel lui parlait à
l’oreille, Octave lui faisait des confidences, donnait à voix basse un
renseignement spécial et vilain que Mathieu ne demandait guère. Il
répondait par quelques mots polis puis se taisait, mais il ne pouvait
s’empêcher de regarder encore, un à un, ses étranges commensaux.
Plus que leur difformité, leur solitude le glaçait d’épouvante...
Abominable solitude: l’un est seul sous son poil, un autre sous sa
graisse, un autre dans son squelette maigrement recouvert; cet autre,
emprisonné dans le bleu de son épiderme, n’est pas plus seul que celui
qu’une arbitraire subversion d’estomac particularise; l’homme
gigantesque reste seul comme le trop petit; une voix à ce degré
inhumaine étonne, repousse autant que des yeux roses ou une peau en
caoutchouc, et ne sont-ils pas isolés déjà par un irréalisable désir de
solitude, ces deux êtres condamnés à toujours vivre ensemble?
Boucbélère se pencha vers Mathieu:
«S’ils étaient douze, dit-il à petit bruit (mais je ne puis compter
Ralaô-Paraô que pour un seul: il n’a pas d’autre valeur!) s’ils étaient
douze, je les appellerais mes douze apôtres.»
Surpris par cette fine remarque, Mathieu voulut piquer le gros homme en
l’assurant que sa collection ne serait en rien déparée pour peu qu’il
consentît à tenir en personne le rôle dégradant du douzième. Réflexion
faite, il rengaina la pointe inutile; d’ailleurs, Octave se levait pour
illustrer par quelques affectueuses paroles la fin prochaine du repas.
Un frisson d’attente courut sur l’assemblée et Mathieu vit que les yeux
des convives ne quittaient plus, au centre de la table, le pot fleuri
que l’orateur désignait du doigt...
«Ces fleurs, ces simples fleurs, mes amis, ce feuillage d’automne...
nous ne pouvions trouver mieux: est-il des fleurs plus précieuses que
celles de nos champs, de nos buissons?... Les riches, les heureux de ce
monde ont des fleurs de serre; nous, les humbles, nous cueillons nos
bouquets au sein de l’herbe, humide encore de rosée...»
A ses heures, Octave ne manquait certes pas de poésie.
«Or, vous savez ce qui nous réunit, ce soir: une même pensée de respect
et d’amour...»
Rachel pinça les lèvres et fit semblant d’avoir perdu son rond de
serviette, mais autour d’elle tous les regards se levaient vers Octave,
tous les visages souriaient, attentifs et rayonnants.
«Touchant anniversaire de sa naissance!... elle sait que nous le fêtons
et souffre à coup sûr de ne pas présider nos agapes. Mais elle a des
devoirs qui la retiennent, des devoirs graves... elle ne pouvait pas.
Néanmoins, pour distinguer ce repas familial, M. Delannes a bien voulu
se joindre à nous... Remplacer l’absente? non pas! ni la faire oublier,
mais l’honorer simplement, telle fut son intention... telle fut votre
intention, n’est-ce pas, monsieur Delannes?»
Mathieu acquiesça par un muet salut...
Comme la porte était loin, de l’autre côté de la table!
«Je termine donc en vous invitant tous à crier: «Vive notre Directrice.»
--Vive notre Directrice! hurla un chœur sonore que la voix perçante
dominait de haut.
--Très bien, pensait Delannes; très réussie, l’allusion; très délicate,
la mise en scène... Tant pis! j’en ai assez!»
Il se leva.
«Messieurs, dit-il, je vous quitte pour aller fumer une cigarette au
dehors... Bonsoir.
--Grand Dieu! je me lève aussi, s’écria Rachel: nous ne sommes plus que
treize!...»
* * * * *
Mathieu rentrait chez lui, lentement. Il se sentait seul, plus seul que
d’habitude. Il ne pouvait songer à Ida Randal sans rougir: il revoyait
les monstres transfigurés à son évocation. Il s’imaginait cette femme
salie par leurs regards, cette femme qui lui appartenait, qui, de toute
son âme, l’aimait, et qu’il n’aimait pas.
«Mais... demain? songeait-il. Demain?»
Trouble sinistre, nuit épaisse où l’on s’égare... Une pensée unique
brillait dans ce labyrinthe d’incertitude, la plus cruelle:
«Je ne pourrai ni la fuir, ni la rejeter loin de moi... Non... Alors...
demain?»