James Randal écoutait depuis un quart d’heure, immobile, muet, sans du
tout laisser voir ce qu’il pensait. Accoudé, il tenait sa tête dans ses
mains et, de temps à autre, levait seulement les yeux.
Assise devant lui, Rachel Boucbélère parlait beaucoup et vite, rendue
nerveuse par ce calme. Octave n’eût pas écouté ainsi! Un flot malsain
coulait de ses lèvres peintes, comme d’une source impatiente, avec des
bouillons et des mousses et de subits engorgements. Elle se hâtait,
ayant peur du moment où le chef parlerait à son tour; elle bouchait les
trous de son bavardage empoisonné par de brèves exclamations de regret,
de douleur, d’étonnement, et par des gestes expressifs. Elle s’affolait
un peu: Randal n’avait rien répondu que, par deux fois, très bas, très
clairement: «Taisez-vous, Rachel, et sortez!» Un mur, James Randal
faisait l’effet d’un mur froid, tout droit, tout nu, au pied duquel se
tortillait une sordide bête punaise.
Il répéta, sur le même ton tranquille:
«Taisez-vous, Rachel, et sortez!»
Suffoquée, elle tendit vers le ciel ses bras grelottants de bracelets:
«Dieu m’est témoin!...»
Puis, cette invocation lui restant pour compte, en quelque sorte, elle
ajouta, par dégoût d’être si mal comprise:
«Bien! bien! mettons que je n’aie rien dit! Néanmoins, je ne veux pas
que l’on me chasse, que l’on me flanque à la porte, simplement parce que
je fais mon devoir!... Ah! non! une honnête femme courbera la tête,
quelque temps, mais un jour vient où il faut qu’elle la relève, où elle
proteste. J’en suis arrivée là: je proteste! l’indignation m’étouffe,
monsieur Randal... m’étouffe! Oh! je sais: Octave et moi n’appartenons
pas officiellement au «Randal Circus»; d’un trait de plume, vous pouvez
nous jeter à la rue! N’importe! nous sommes de cœur avec ce corps
d’élite; ce qui le touche nous touche aussi et, de façon plus vive, plus
douloureuse, quand il s’agit de ce qui le diminue au point de vue de la
moralité.»
James Randal s’essuya le front.
«Trois fois, je vous ai dit de vous taire.
--J’ai attendu, par crainte de commettre une injustice; j’ai attendu
peut-être trop longtemps. Maintenant, il n’y a plus de doute, on est
forcé de voir, à moins de se fourrer la tête dans un sac. Ma conscience
le déclare, ma conscience me fait des reproches... sanglants, monsieur
Randal! je finirais par me sentir moi-même coupable, tant ma conscience
s’insurge!
--Votre... conscience... ah!
--Je vous ai tout expliqué: mes premiers soupçons, que j’écartais en
haussant les épaules, mes premières certitudes... Je vous ai apporté les
preuves! Oui, j’ai beaucoup souffert, mais pour une femme vraiment
honnête, il n’y a pas de... pas de compromission possible: il faut
marcher! Et puis...»
Quelque chose de très émouvant lui restait dans la gorge.
«Et puis, on vous aime tant! je vous aime tant! Vous êtes le grand chef
à qui l’on ne doit faire de mal sous aucun prétexte... Alors, moi, je
vous défends!
--Vous m’aimez à ce point!»
Se sentant écoutée, Rachel ne prit pas garde à l’horrible expression de
cette bouche, tordue soudain par l’ironie, et poursuivit avec plus
encore de ferveur:
«Vous ne le saviez pas?... Que l’on est mal payé, en ce monde, de son
dévouement! Au moins, si je me trouvais seule à avoir deviné tout cela,
le scandale serait évité, mais chacun l’a vu, plus ou moins bien, comme
il peut le voir: chacun en est, à présent, convaincu, sauf les aveugles
et les sourds; chacun le répète, le soir, à voix basse.
--Rachel, vous...
--Aucun n’a eu le courage de parler franc, de parler haut; moi, j’ai eu
ce courage...
--Ce courage ignoble!
--Monsieur Randal, on ne s’adresse pas ainsi à une femme!
--Sortez! sortez vite!
--C’est bon... encore une fois, mettons que je n’aie rien dit, mais
n’oubliez pas que, demain, si vous ne prenez pas des mesures, toute la
troupe se lèvera comme un seul homme et se mettra à crier. Alors, vous
serez bien obligé d’entendre; il valait mieux ne pas vous boucher les
oreilles, aujourd’hui.
--Rachel!... je vais vous... expulser, moi-même!
--Ne vous donnez pas cette peine: je me retire; vous réfléchirez.»