On ne vit pas impunément avec des êtres faits autrement que soi, qui
sentent, pensent, réagissent et s’expriment d’autre façon que soi. On
finit par subir leur influence, on se pose des questions bizarres, au
demeurant très ridicules, on est troublé, sans se l’avouer encore, et
puis, surtout, on a un peu peur et l’on ne sait au juste de quoi, mais
un homme perdu dans une foule étrangère n’a-t-il pas, loin de tout
péril, ces mêmes mouvements de peur insidieuse et sourde?
Mathieu fréquentait toujours ses amis du cirque, assidûment. De chacune
de ses visites, il revenait inquiet: ces gens n’étaient plus les mêmes,
du moins en jugeait-il ainsi.
Sam Harland avait perdu ce ton de familiarité fruste et forte, si
plaisant. Il mettait moins d’enthousiasme à discourir d’équitation
savante et de voltige; il gardait ses secrets par devers lui, comme si
l’enquête amicale de Mathieu fut devenue indiscrète.
Avery Leslie prenait depuis quelque temps une mine étrange: pâle, les
yeux battus, le regard incertain, son expression semblait parfois
égarée. Sa fièvre coutumière qui charmait Mathieu se doublait d’une
fièvre nouvelle: on l’eût dit pénétré d’angoisse, bouillonnant de
pensées obscures, et ses paroles ne suffisaient pas à rendre ce que,
manifestement, il voulait expliquer, ce dont il voulait tant se
délivrer!... De quelle étreinte presque douloureuse il serrait les mains
de son ami, à l’arrivée, au départ!
Et, sur un plan tout autre, que signifiait aussi ce détail absurde:
chaque fois que Mathieu rencontrait Joy-for-ever, elle faisait d’abord
une grimace, celle de quelqu’un qui retient avec peine sa gaîté. Le
visage rond en était tout bouleversé, des lèvres à ce point pincées ne
convenant pas à de telles joues; et tout à coup, n’en pouvant plus,
Joy-for-ever éclatait de rire, d’un joli rire frais, puéril, plein
d’évidence, d’ailleurs inexplicable, qui n’avait rien d’un rire de
moquerie et qu’elle interrompait, le plus souvent, par une fuite
précipitée, en balbutiant de vagues excuses.
Boucbélère affectait maintenant des manières goguenardes qui frisaient
l’insolence, et Rachel, une retenue dédaigneuse de femme très «comme il
faut».
Plug non plus n’était pareil: il se répétait, contant éternellement la
même histoire de numéro raté qu’il ne réussirait jamais plus, et se
plaignant du sort avec amertume, sur un mode lassant de vieillard
diminué qui rabâche.
Seul James Randal n’avait point changé.
Mathieu s’était vu forcé de causer deux fois avec lui, longuement,
depuis son retour de Londres, Randal l’ayant rencontré par hasard et
retenu. Conversations singulières d’où se dégageait une gêne affreuse,
car il s’agissait de la bonne influence que Mathieu pouvait prendre sur
les hommes de la troupe, étant donnée la sympathie évidente qu’il leur
inspirait, et le chef l’en remerciait déjà.
Même calme, même fermeté grave dans ses propos, lorsqu’il décrivait sa
lourde tâche, la dépendance de tant d’âmes guettées par le péché, par
toutes les formes du mal. Il fallait instruire ces êtres, souvent si
jeunes et que le spectacle du monde ravissait, il fallait leur montrer
Satan sous mille déguisements et travestissements, quelques-uns même
comiques, afin qu’ils pussent toujours le reconnaître.
«Faire le mal, cela se pardonne quand on ne vous a pas explicitement
interdit de toucher au fruit de cet arbre, quand on ne vous a pas bien
montré l’arbre et son fruit. La faute irrémissible est celle où l’on est
amené par désir, les yeux ouverts et la conscience avertie. Pour ce
péché-là, l’homme connaîtra les peines éternelles, les hautes flammes
que rien ne rabat, que rien n’assouvit.»
* * * * *
De retour chez lui, Mathieu s’aperçoit que le souvenir de ces heures
passées au camp ne s’écarte ni par un geste, ni par une plaisanterie.
Parler de morale protestante pour s’en moquer, fût-ce avec des mots
d’esprit, cela est vraiment trop facile et tout à fait insuffisant.
En quoi ses camarades montraient-ils de la raideur, cette austérité
sinistre que la caricature habille de noir et d’un col blanc? N’a-t-il
pas ri, en leur compagnie, aisément, librement? Ses rapports avec eux ne
gardaient-ils pas, jusqu’à ces derniers jours, une parfaite
désinvolture, et leur ouverture de cœur, fallait-il la compter pour
rien? Morale protestante: morale ridicule... cela se dit; cela ne se
sent plus, maintenant.
Et Mathieu repensait à ces hommes qui lui paraissaient avoir changé de
figure. Que savaient-ils? que pouvaient-ils soupçonner? Au fond de
leurs yeux, il lisait un reproche, non pas ce reproche hautain du sage
qui détient la vérité et s’en croit le gardien officiel, mais plutôt
celui de la bête fidèle à qui l’on a fait une injustice, à qui l’on a
refusé son dû, et qui n’a qu’un regard pour exprimer sa douloureuse
surprise à l’être qu’elle estimait de vertu peu commune.
* * * * *
Gêne, gêne insupportable à quoi se mêlent de la colère, par instants, un
agacement cruel et, surtout, pour mieux préciser, de la mauvaise humeur
vulgaire dont la qualité basse rappelle les sentiments de quelqu’un qui
a commis une lourde gaffe et s’en mord les doigts jusqu’au sang.
Les paroles de Randal venaient encore augmenter son désarroi. Le
péché... une idée pour gens pieux, pas pour lui. Et cependant, cette
idée rôdait alentour, imprécise mais présente. A peine Ida était-elle
partie, le laissant seul, que cette figure surprenante la remplaçait,
s’installait, se mettait à son aise. Elle ne l’obsédait pas trop, en
somme: elle ne se manifestait que de temps à autre, par un tiraillement
de cœur, une rougeur subite, une impatience de l’esprit qui se détourne.
Elle s’occupait à sa besogne de façon discrète; elle se contentait
d’être là, de rester là.