La corde oblique s’attachait à un anneau maçonné en terre et à la
fourche d’un vieux chêne de l’orée du bois, dont le tronc ne risquait ni
de plier ni de rompre. Un filet tendu écartait d’ailleurs la possibilité
même de tout accident. Avery Leslie, profitant de l’absence de James
Randal, parti en voyage d’affaires de huit jours à Londres, lui
préparait pour son retour la surprise d’un numéro compliqué mais
surprenant et très propre à exciter les bravos, où, glissant le long de
la corde après en avoir fait l’ascension méthodique, il enfilerait des
bagues dorées sur une lance, tandis que Plug, invisible, produirait, à
l’aide de quel instrument, on l’ignorait encore, un bruit aigu,
affreux, de déchirure, qui durerait autant que la glissade. Leslie
devant fermer d’abord le parasol chinois qui lui servait de balancier
et, par suite, être bien sûr de son équilibre au départ, ce beau travail
exigeait une mise au point des plus minutieuses.
Une douzaine de spectateurs assistaient aux premiers essais. Cela
passionnait Mathieu qui avait fourni le bois de la lance, un long bambou
très léger, bien en main, que l’on dorerait plus tard.
«Ce sera joli au soleil et aux lumières, mais si l’on pouvait le faire
au clair de lune, avec des anneaux et une lance d’argent, ou bien en
crevant des bulles de savon! Et puis, songez donc! je porterais alors un
maillot tout noir et une calotte noire sur la tête!
--Avery! interrompit Mme Randal, il faut attendre le jour où notre
cirque se rendra au pays des contes de fées...
--Bientôt, Madame, bientôt! Déjà, vous, quand vous dansez...
--Ce gosse est charmant!» dit-elle à Mathieu.
La répétition fut peu satisfaisante et Leslie ne tarda pas à se sentir
fatigué.
«Rentrons, dit-il. Monsieur Delannes, Harland, Plug, aidez-moi donc à
plier le filet. Merci; la corde peut rester, on la retendra, mais, la
nuit, le filet s’abîme.»
Quelques instants plus tard, Ida s’approcha de Mathieu:
«Au revoir,» dit-elle.
Puis elle ajouta secrètement:
«Rentrez dans une demi-heure: vous me trouverez chez vous.»
Le filet avait été mis en lieu sûr; Harland et Plug s’éloignaient.
«Venez-vous avec moi jusqu’au camp? dit Leslie à Mathieu.
--Bien volontiers, mon cher, et j’en profite pour vous féliciter... Très
réussies, cette montée, cette descente... M. Randal sera content.
--La descente, oui, on applaudira, on aura l’impression d’étrangler,
d’étouffer, ce qui ravit le public, mais moi, c’est la montée que je
préfère: cela signifie quelque chose... Pendant la montée, je me répète
la chanson dont nous parlions, l’autre soir, et je l’entends. Je quitte
la terre, je m’élève à cause d’elle. Je deviens de plus en plus pur, je
chante cette chanson pour moi-même, je sens que je m’éloigne du mal, que
je monte vers ce qui est beau, vers ce qui est bon, vers ce que chante
ma chanson, et un jour, ou peut-être cette nuit de lune où je serai vêtu
de noir, la chanson m’entraînera plus haut encore, si haut! si haut que
j’atteindrai le ciel, et alors je serai heureux.
--Vous deviendrez un grand danseur de corde, Avery...
--Si Dieu le veut... Mais vous voici arrivé. Vous verrai-je demain?
--Assurément.»
* * * * *
Mathieu se dirigea vers son logis où il savait trouver Ida. Il songeait
en marchant.
«Pourquoi pas une amie, puisque je ne l’aime pas d’amour? Cet enfant est
plus près du grand amour que je ne fus jamais... Je la vois souvent, je
crois l’aimer quand je suis auprès d’elle, mais c’est tout autre chose,
l’amour!»
Il poussa la grille.
«Connaîtrai-je l’amour où l’on se sent heureux et libre à la fois?»
Il entra sur la terrasse.
«Ida, mon amie!»
Mme Randal parut...
* * * * *
Et ce même jour, comme tombait le crépuscule, une forme fugitive
s’échappa du jardin de Villedon, tandis qu’au fond de la pièce où,
jadis, M. Jacques Mesnard fumait, ironisait et souffrait de la goutte,
un jeune homme pleurait désespérément, la tête dans ses mains.