XXIII

La corde oblique s’attachait à un anneau maçonné en terre et à la

fourche d’un vieux chêne de l’orée du bois, dont le tronc ne risquait ni

de plier ni de rompre. Un filet tendu écartait d’ailleurs la possibilité

même de tout accident. Avery Leslie, profitant de l’absence de James

Randal, parti en voyage d’affaires de huit jours à Londres, lui

préparait pour son retour la surprise d’un numéro compliqué mais

surprenant et très propre à exciter les bravos, où, glissant le long de

la corde après en avoir fait l’ascension méthodique, il enfilerait des

bagues dorées sur une lance, tandis que Plug, invisible, produirait, à

l’aide de quel instrument, on l’ignorait encore, un bruit aigu,

affreux, de déchirure, qui durerait autant que la glissade. Leslie

devant fermer d’abord le parasol chinois qui lui servait de balancier

et, par suite, être bien sûr de son équilibre au départ, ce beau travail

exigeait une mise au point des plus minutieuses.

Une douzaine de spectateurs assistaient aux premiers essais. Cela

passionnait Mathieu qui avait fourni le bois de la lance, un long bambou

très léger, bien en main, que l’on dorerait plus tard.

«Ce sera joli au soleil et aux lumières, mais si l’on pouvait le faire

au clair de lune, avec des anneaux et une lance d’argent, ou bien en

crevant des bulles de savon! Et puis, songez donc! je porterais alors un

maillot tout noir et une calotte noire sur la tête!

--Avery! interrompit Mme Randal, il faut attendre le jour où notre

cirque se rendra au pays des contes de fées...

--Bientôt, Madame, bientôt! Déjà, vous, quand vous dansez...

--Ce gosse est charmant!» dit-elle à Mathieu.

La répétition fut peu satisfaisante et Leslie ne tarda pas à se sentir

fatigué.

«Rentrons, dit-il. Monsieur Delannes, Harland, Plug, aidez-moi donc à

plier le filet. Merci; la corde peut rester, on la retendra, mais, la

nuit, le filet s’abîme.»

Quelques instants plus tard, Ida s’approcha de Mathieu:

«Au revoir,» dit-elle.

Puis elle ajouta secrètement:

«Rentrez dans une demi-heure: vous me trouverez chez vous.»

Le filet avait été mis en lieu sûr; Harland et Plug s’éloignaient.

«Venez-vous avec moi jusqu’au camp? dit Leslie à Mathieu.

--Bien volontiers, mon cher, et j’en profite pour vous féliciter... Très

réussies, cette montée, cette descente... M. Randal sera content.

--La descente, oui, on applaudira, on aura l’impression d’étrangler,

d’étouffer, ce qui ravit le public, mais moi, c’est la montée que je

préfère: cela signifie quelque chose... Pendant la montée, je me répète

la chanson dont nous parlions, l’autre soir, et je l’entends. Je quitte

la terre, je m’élève à cause d’elle. Je deviens de plus en plus pur, je

chante cette chanson pour moi-même, je sens que je m’éloigne du mal, que

je monte vers ce qui est beau, vers ce qui est bon, vers ce que chante

ma chanson, et un jour, ou peut-être cette nuit de lune où je serai vêtu

de noir, la chanson m’entraînera plus haut encore, si haut! si haut que

j’atteindrai le ciel, et alors je serai heureux.

--Vous deviendrez un grand danseur de corde, Avery...

--Si Dieu le veut... Mais vous voici arrivé. Vous verrai-je demain?

--Assurément.»

* * * * *

Mathieu se dirigea vers son logis où il savait trouver Ida. Il songeait

en marchant.

«Pourquoi pas une amie, puisque je ne l’aime pas d’amour? Cet enfant est

plus près du grand amour que je ne fus jamais... Je la vois souvent, je

crois l’aimer quand je suis auprès d’elle, mais c’est tout autre chose,

l’amour!»

Il poussa la grille.

«Connaîtrai-je l’amour où l’on se sent heureux et libre à la fois?»

Il entra sur la terrasse.

«Ida, mon amie!»

Mme Randal parut...

* * * * *

Et ce même jour, comme tombait le crépuscule, une forme fugitive

s’échappa du jardin de Villedon, tandis qu’au fond de la pièce où,

jadis, M. Jacques Mesnard fumait, ironisait et souffrait de la goutte,

un jeune homme pleurait désespérément, la tête dans ses mains.

La conscience dans le mal: roman · 第 29 / 45 题