«Mais pourquoi ne m’avez-vous pas fait signe? demandait Mathieu.
J’aurais tant aimé voir cela!»
Si vague que fût la description que cette femme donnait d’elle-même, si
incertaine l’image qu’elle offrait de sa danse (elle employait les mots
les plus secs, les plus froids et beaucoup de termes de métier qui ne
rendaient rien), Mathieu n’en regrettait pas moins l’occasion manquée.
«Hier, à cinq heures, pendant que vous dansiez, moi, je m’ennuyais en
fumant des cigarettes.
--Non, non... une esquisse, ça ne se montre pas. Plus tard, quand tout
sera mis au point, on verra. D’ailleurs, j’aurais été inquiète de ce
que vous dirait mon mari: quand il s’indigne, il parle trop... Il veut
placer son homélie! Je vous parais injuste? Ah! mon ami, il arrive un
moment où l’on n’en peut plus, où le ver lui-même se retourne!»
Elle s’exaspérait de ce que James fût toujours si autoritaire, si sûr de
lui, qu’il édictât des lois plutôt que de donner des avis et que, chaque
fois, implacablement, il eût raison. Elle s’était d’abord habituée,
comme par lassitude, à cette vie coupée de commandements et de
remontrances; elle haussait les épaules, elle n’écoutait pas.
«Aujourd’hui, ce moyen de défense m’échappe: il me semble que James
cherche les occasions de conflit au lieu de les éviter ou de les prendre
seulement quand elles se présentent. Il s’ingénie à me blesser par des
phrases courtoises, à me contrecarrer en tout... alors je réagis, je me
révolte... Et puis, ce matin, songeant qu’un ami était là qui m’offrait
ses conseils, son aide, son affection peut-être, je suis sortie du
camp, j’ai traversé la grande prairie et j’ai poussé la grille de votre
jardin.»
Chez Mathieu, pas la moindre émotion du genre où le cœur se révèle: rien
que le sentiment du joueur qui gagne une partie bien jouée, et qui s’en
félicite... Chez Ida Randal, une angoisse visible, clairement lue sur le
visage harassé d’inquiétude, tout à coup: quelle serait la réponse de
Mathieu?
Elle fut habile encore, très cordiale, pleine de franchise, avec un
accent de camaraderie tendre qui donnait confiance. Il installa Mme
Randal près de lui, sur la terrasse, au grand air, et là, dans des
fauteuils cannés, face à un charmant paysage, ils causèrent amicalement.
Peu à peu, les traits d’Ida reprirent leur calme et ses yeux leur
mobilité naturelle, tandis que ses mains se reposaient.
«Par ce moyen, ma pauvre amie, vous supporterez l’épreuve si lourde,
disait Mathieu; vous savez maintenant où venir; je serai là, toujours.
Rien n’est changé, sauf que vous ne vous sentirez plus malheureuse, que
la moindre blessure sera pansée aussitôt et la parole méchante effacée.
Vous reviendrez souvent, tous les matins si vous le pouvez: un instant,
une heure, plus longtemps... L’après-midi, nous monterons à cheval
ensemble et, plus tard, nous tâcherons de nous retrouver aussi le
soir... n’est-ce pas?
--Peut-être à pareille heure, demain, mon ami,» murmura-t-elle, quand
elle lui prit et lui serra les mains, au départ, avec une sorte de
ferveur reconnaissante.
Mathieu remontait dans sa chambre.
«Et, pour finir, se disait-il, j’y trouve du mécompte, car il est bien
évident que je ne l’aime pas!»