XXII

«Mais pourquoi ne m’avez-vous pas fait signe? demandait Mathieu.

J’aurais tant aimé voir cela!»

Si vague que fût la description que cette femme donnait d’elle-même, si

incertaine l’image qu’elle offrait de sa danse (elle employait les mots

les plus secs, les plus froids et beaucoup de termes de métier qui ne

rendaient rien), Mathieu n’en regrettait pas moins l’occasion manquée.

«Hier, à cinq heures, pendant que vous dansiez, moi, je m’ennuyais en

fumant des cigarettes.

--Non, non... une esquisse, ça ne se montre pas. Plus tard, quand tout

sera mis au point, on verra. D’ailleurs, j’aurais été inquiète de ce

que vous dirait mon mari: quand il s’indigne, il parle trop... Il veut

placer son homélie! Je vous parais injuste? Ah! mon ami, il arrive un

moment où l’on n’en peut plus, où le ver lui-même se retourne!»

Elle s’exaspérait de ce que James fût toujours si autoritaire, si sûr de

lui, qu’il édictât des lois plutôt que de donner des avis et que, chaque

fois, implacablement, il eût raison. Elle s’était d’abord habituée,

comme par lassitude, à cette vie coupée de commandements et de

remontrances; elle haussait les épaules, elle n’écoutait pas.

«Aujourd’hui, ce moyen de défense m’échappe: il me semble que James

cherche les occasions de conflit au lieu de les éviter ou de les prendre

seulement quand elles se présentent. Il s’ingénie à me blesser par des

phrases courtoises, à me contrecarrer en tout... alors je réagis, je me

révolte... Et puis, ce matin, songeant qu’un ami était là qui m’offrait

ses conseils, son aide, son affection peut-être, je suis sortie du

camp, j’ai traversé la grande prairie et j’ai poussé la grille de votre

jardin.»

Chez Mathieu, pas la moindre émotion du genre où le cœur se révèle: rien

que le sentiment du joueur qui gagne une partie bien jouée, et qui s’en

félicite... Chez Ida Randal, une angoisse visible, clairement lue sur le

visage harassé d’inquiétude, tout à coup: quelle serait la réponse de

Mathieu?

Elle fut habile encore, très cordiale, pleine de franchise, avec un

accent de camaraderie tendre qui donnait confiance. Il installa Mme

Randal près de lui, sur la terrasse, au grand air, et là, dans des

fauteuils cannés, face à un charmant paysage, ils causèrent amicalement.

Peu à peu, les traits d’Ida reprirent leur calme et ses yeux leur

mobilité naturelle, tandis que ses mains se reposaient.

«Par ce moyen, ma pauvre amie, vous supporterez l’épreuve si lourde,

disait Mathieu; vous savez maintenant où venir; je serai là, toujours.

Rien n’est changé, sauf que vous ne vous sentirez plus malheureuse, que

la moindre blessure sera pansée aussitôt et la parole méchante effacée.

Vous reviendrez souvent, tous les matins si vous le pouvez: un instant,

une heure, plus longtemps... L’après-midi, nous monterons à cheval

ensemble et, plus tard, nous tâcherons de nous retrouver aussi le

soir... n’est-ce pas?

--Peut-être à pareille heure, demain, mon ami,» murmura-t-elle, quand

elle lui prit et lui serra les mains, au départ, avec une sorte de

ferveur reconnaissante.

Mathieu remontait dans sa chambre.

«Et, pour finir, se disait-il, j’y trouve du mécompte, car il est bien

évident que je ne l’aime pas!»

La conscience dans le mal: roman · 第 28 / 45 题