XXIV

Or, quelques jours plus tard, Sam Harland, assis dans un coin de son

écurie, causait avec Avery Leslie, venu en visiteur.

«Je les surveille, disait-il, et je suis sûr qu’ils font le mal. Ça ne

trompe pas, mon garçon: quand le ver est dans le fruit, le fruit perd

ses belles couleurs; quand le mal est dans l’esprit, l’œil perd sa

clarté. Ils n’ont plus le regard clair.

--Ne parle pas ainsi, répondit Leslie; tu ne sais pas: tu juges de

choses que tu ignores. Tais-toi: tu me fais de la peine.

--Tu penses comme moi, seulement, tu as peur de le dire. Si notre maison

tient debout, c’est à cause d’elle. Elle partie, les murs céderont de

tous côtés, le toit tombera sur nos têtes, et ce sera la désolation.

--Elle ne partira pas, dit Avery: elle a la charge de nos âmes, elle le

sait. Elle est comme la madone des églises où vont les catholiques: la

madone ne s’en va pas, tant qu’il reste des âmes à sauver. La nôtre doit

nous conduire doucement vers le ciel. Comment pourrait-elle partir? Nous

serions trop malheureux...

--Oui, dit Harland, au fond du malheur, tout au fond... Mais lui est un

méchant!

--Je ne crois pas; il me semble que son cœur est pur; il s’est toujours

montré bon camarade; je l’aime beaucoup... Et puis, si une mauvaise

pensée l’a touché, peut-être ne s’en rend-il pas compte: on n’a pas

toujours de la lumière dans le cœur!... Oui, je l’aime beaucoup.

--Moi, je le déteste et voilà pourquoi je ne le perds pas de vue...

Avery, écoute-moi. Devant Dieu, j’en suis certain: le ver est dans le

fruit.»

Après quoi, Sam Harland sortit de l’écurie, s’installa sur un banc d’où

il pouvait surveiller le petit domaine qui lui était confié et, refusant

de parler davantage, fuma sa pipe d’un air rageur, tandis que Leslie, un

peu désemparé, allait se promener tout droit devant lui, l’œil vague et

les bras ballants.

* * * * *

Et, ce même jour, Joy-for-ever, la caissière, causait avec miss Jones,

la dactylographe, dans le bureau de James Randal parti en voyages

d’affaires.

«Tout ça, c’est des idées, ma chère! vous avez la tête tournée...»

Mais miss Jones ne se laissait pas convaincre:

«Non! non! moi, j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre;

d’ailleurs, il suffit de n’être pas aveugle et d’écouter un peu. Ils ont

l’air inquiet, ce qui pourrait s’expliquer autrement, et ils ont l’air

joyeux, ce qui serait tout simple, mais ils ont l’air inquiet et joyeux

à la fois, et voilà où je m’arrête pour réfléchir... Réfléchissez à

votre tour, Joy-for-ever.

--Je ne sais pas réfléchir: ça fait du mal et ça rend triste.

--Enfin les autres parlent dans les coins, tout bas, comme s’ils se

confiaient des secrets...

--Eh bien, moi, j’affirme qu’on ne parle pas dans les coins pour dire la

vérité, parce que la vérité se dit tout haut: on parle dans les coins

seulement lorsqu’on a honte ou que l’on invente un mensonge.

--Ma chère!... quel âge avez-vous?

--Cinquante et un ans, au jour de l’Indépendance.

--Quand vous parlez ainsi, je vous en donnerais douze!»

Joy-for-ever s’agitait sur sa chaise.

«Mais regardez donc ses yeux! s’écria-t-elle. On n’a pas des yeux

pareils si l’on fait ce que vous dites!... Et lui, ce bon sourire!...

aurait-il ce bon sourire? Je ne savais pas qu’un Français pût sourire

comme ça!... Oh! vilaine! qui pensez à des choses abominables!...

Vilaine!... j’ai tort de vous écouter!»

Et Joy-for-ever, frappée, moins par l’odieux de tels soupçons que par

leur absurdité bien évidente, fut prise d’un accès de gaîté, fut saisie,

soudain, d’un rire de délivrance qui la secoua tout entière.

«Maintenant, je vais revoir les comptes de ce mois, dit-elle en se

levant, car il me manque deux francs soixante-quinze.

--J’ai encore plusieurs lettres à écrire, répliqua miss Jones; adieu, ma

chère... ma chère enfant.»

* * * * *

A la même heure, dans le cirque désert, bâtisse de fortune dressée au

fond du camp, John Plug errait, vêtu d’un large pantalon de clown, très

ridicule, et du veston fort convenable qu’il mettait pour se rendre au

village. Il tenait à la main et balançait un sac de toile. Ayant fait

d’abord le tour des gradins, il inspecta soigneusement les issues,

regarda de tous côtés et ne descendit dans la piste que bien certain de

n’être pas dérangé. Alors, sur le tapis couleur de crottin clair, il

vida son sac d’où tombèrent cinq boules de bois doré.

«Cinq, dit-il... Pas plus, pas moins: le jeu de quatre est trop facile

et jamais je ne réussis le jeu de six. Il faut que j’en prenne cinq,

pour l’équité... Quand on doute, qu’on hésite, qu’on se sent malheureux,

voilà le bon moyen. Je vais essayer.»

Il cueillit les cinq boules, successivement, et les jeta en l’air pour

juger de leur poids, puis il les regarda, tombées à ses pieds.

«Je commence!»

John Plug parle à voix haute... à qui donc s’adresse-t-il?

«Si je dure le temps d’un numéro ordinaire, cela prouvera que nous avons

tous dans notre bouche une langue venimeuse et que nous méritons le

fouet et le cachot... Mais alors, rien ne change pour elle. Si je rate,

eh bien, je souffrirai plus à mon aise... Oh! l’éclairage est vraiment

mauvais... Tant pis! A d’autres heures, je ne serais pas seul... Oui, je

commence.»

Et John Plug, debout au centre de la piste, se met à jongler de façon

burlesque avec les cinq boules de bois doré, se retournant par de

brusques secousses, et sans cesse dansant. Les cinq boules montent,

s’envolent, redescendent; elles ne touchent les mains expertes que pour

en rejaillir; elles ne se choquent pas: elles dessinent au-dessus de la

tête de Plug une arcade feinte, en mouvement, et Plug sourit, se

tortille, esquisse des ronds de jambe comiques et de monstrueuses

grimaces, tout en ne quittant pas des yeux ses boules bondissantes, mais

il n’ose simuler, comme il fait en public, aux soirs de gala, un geste

maladroit, si drôle!... Il ne joue que le jeu seul, il ne risque pas de

fantaisie superflue.

Voici que la durée d’un numéro est presque atteinte. Jusqu’à présent,

nul accident, nulle bavure, travail parfait. Il ne reste qu’à relancer,

d’un tour de poignet plus vif, cinq fois répété, les cinq boules, quand

elles passeront, et à les recevoir toutes cinq dans le sac vite saisi...

La première part, et la seconde... voici la troisième; déjà l’arcade

mouvante se surhausse; la quatrième boule jaillit... et soudain, en se

baissant pour prendre le sac de toile, Plug trébuche, il va tomber...

pourtant il poche la première boule, sitôt la cinquième partie; les

trois autres qui volaient sont au fond du sac; tout en cherchant à

retrouver son équilibre, car maintenant il tombe, ses bras se tendent,

puis il lâche d’une main le rebord de toile et de l’autre il quête la

chute attendue... il est tombé... n’importe! cette cinquième boule qui

vient de signer en l’air le paraphe de son ouvrage, il la touche, il la

tient, il l’a... mais, dans le même instant, elle lui échappe, elle

glisse entre ses doigts!

Assis sur le tapis du cirque désert, les jambes croisées, Plug, devant

le sac où reposent quatre boules seulement, Plug, la tête basse, le

souffle court, se livre à une méditation douloureuse.

«J’ai tenté l’épreuve, murmure-t-il, ai-je réussi? non, c’est raté...

pas tout à fait, cependant. Mais je ne puis dire que j’ai réussi: on

n’aurait pas applaudi, ou bien par charité... Alors... que fait-elle?

que pense-t-elle?... A qui pense-t-elle?»

* * * * *

Pendant que John Plug interrogeait à sa manière le destin, M. et Mme

Hourgues se promenaient sous bois et causaient en longeant le ruisseau.

«Sincèrement, Jérôme, je crois que nous nous inquiétons à tort. Notre

ami a le cœur trop bien placé pour agir comme tu le supposes. Il a

rencontré quelqu’un qui le séduit, qui l’étonné, qui l’amuse, dans ce

pays un peu désert, et il passe beaucoup de son temps auprès d’elle.

Nous ne pouvons rien dire de plus.

--C’est à cause de cette solitude dont tu parles que les façons de

Mathieu me troublent et me gênent. Que signifie cette exaspération si

vite tombée? Représente-toi son entourage parisien avant qu’il ne vînt à

Villedon: la vie qu’il menait là-bas, et ce qui la remplace. Il n’a rien

de l’anachorète... Qu’il eût fait une lourde sottise ne m’étonnerait

guère.

--Plus qu’une lourde sottise: une lourde faute, une mauvaise action, et

de cela notre ami est incapable.

--Ma petite Alice! parce que nous partageons une heureuse expérience

conjugale, ne jugeons pas trop vite les autres à ce point de vue tout

personnel. Mathieu connaît mal les femmes, il ne les connaît même pas:

il a eu quelques aventures flatteuses... S’emballe-t-il aujourd’hui

comme il faisait jadis, ou bien, est-ce l’amour? Les deux hypothèses

seraient très regrettables assurément, mais la seconde m’épouvante.

--Jérôme, comment te permets-tu de parler ainsi!... Qu’elle me déplaise,

je ne te l’ai pas caché, mais pourquoi en faire une personne frivole,

pis encore? Singulière, bizarre même, peut-être a-t-elle des qualités

profondes que nous ne soupçonnons pas et qu’il a découvertes...

Jouerait-il avec une femme qu’il aime? non.

--L’aime-t-il?... voilà!

--Et il s’agit d’un ami intime! c’est de notre meilleur ami que nous

disons ces choses affreuses!... Jérôme, j’ai vraiment honte, tout à

fait.

--Le camp bourdonne de petits bruits incertains qui finissent par

m’atteindre; on s’agite, on est anxieux; des rumeurs naissent chaque

jour et se détruisent pour renaître le lendemain: il se montre si

imprudent! Ces braves garçons du camp ne sont plus les mêmes: l’un a

l’air embarrassé, l’autre paraît nerveux, tous semblent distraits de

leur vie quotidienne par quelque chose que je ne sais pas, qui me

consterne... Alice, je voudrais beaucoup me ranger à ton avis, mais j’ai

peur que tu ne te trompes, j’ai peur que lui aussi ne se soit trompé,

lui que nous aimons tant!»

* * * * *

Enfin, le soir de ce même jour, Octave Boucbélère et Rachel, son épouse,

après un repas arrosé de vin rosé et d’un armagnac de qualité qui leur

appartenait en propre et dont ils ne se vantaient pas, furent amenés à

l’échange de quelques confidences. Cela dura peu et la causerie

familière se muait, dès la sixième réplique, en scène de ménage.

«Je la comprends, avait dit Rachel: il est bien de sa personne.

--Oh! tu sais... les rouquins...

--Blond roux, tout au plus... Un joli garçon.

--Mais... je le félicite.»

Il baissa la voix.

«Une belle femme.

--Octave!...

--Et pas si maigre qu’on pourrait croire!»

La noise conjugale était amorcée.

La conscience dans le mal: roman · 第 30 / 45 题