Ida Randal parlait avec modération, sur un ton de froideur calculée,
cependant sa bouche était instable, son regard un peu fixe; ses mains
aussi obéissaient mal, tremblaient. Elle ne contrôlait parfaitement que
sa voix.
«La dernière scène, je devrais dire la dernière réprimande, car James
ordonne et punit mais jamais ne se fâche, fut au sujet de cette danse de
music-hall que j’invente et qu’il déclare «indigne d’une chrétienne».
Comme si un sketch devait avoir les qualités d’un sermon!».
Que James Randal fût un honnête homme, méritant l’estime et certaine
admiration, un homme d’élite à sa manière, cela ne se discutait pas,
étant reconnu d’avance; néanmoins, on peut juger diversement un
prophète, directeur de cirque, suivant qu’on l’étudie au sein de sa
tribu et de sa troupe, dans l’exercice de ses fonctions, ou qu’on
l’envisage en chemise.--Ida Randal ne disait rien d’autre.
Pour ce qui était de cette danse «indigne d’une chrétienne», la
description terne et brève qu’elle en donna ne permettait guère de
l’imaginer. En vérité, l’incident s’était produit dans des circonstances
moins sommaires.
On réservait d’habitude certain hangar, meublé d’un piano et de quelques
banquettes, à des répétitions de music-hall qui n’exigeaient ni décor ni
figuration; une estrade dressée au fond suffisait amplement à tous les
besoins. Dans ce hangar dénommé «salle d’études», Ida était entrée, la
veille, suivie d’un nègre qui posa sur le piano des musiques diverses.
«Vous jouerez, dit-elle, les numéros 7, 14 et 57, à la suite.»
Par son sketch de danse, «lever du jour», elle comptait rendre sensible
l’attente anxieuse, l’exaltation et la joie d’un être devant l’aube et
l’aurore. De semblables «chorégraphies décoratives» avaient fait un
certain bruit, surtout dans les grandes villes, et lui attiraient force
compliments. Des critiques réputés s’y intéressèrent au point de lui
consacrer de longs articles, et l’affiche ne laissait pas ignorer
qu’elle imaginait elle-même ces séduisantes créations.
Elle écouta les trois mélodies correspondant aux trois moments de la
danse, fit des recommandations précises à l’accompagnateur et monta sur
les planches.
Quelqu’un poussait la porte du hangar.
«Nous ne vous gênerons pas en assistant?» demanda Sam Harland que
suivait Avery Leslie.
Après une courte hésitation, elle se décida. Peu importait: comme elle
le danserait plus tard en public, pourquoi ne pas juger tout de suite de
l’effet produit par son «lever du jour»?
«Entrez, entrez! vous me direz votre opinion à la fin seulement.
--Le Maître viendra dans quelques minutes.»
Elle ne put réprimer un geste de mauvaise humeur: James la surveillerait
donc toujours! Tant pis! elle tâcherait d’oublier sa présence.
«Personne d’autre, en tout cas; après lui, vous donnerez un coup de
clef.»
Et, s’adressant au nègre:
«Commencez.»
La trame de ses pas était fixée, déjà; il lui restait à trouver la
broderie et les couleurs: la mimique expressive qui animerait
l’ensemble. Elle ne chercherait pas à se vêtir de façon rare ou
surprenante: n’importe quelle robe très ample, de tissu léger, de teinte
grise, comme elle en portait une, ferait l’affaire. Maintenant, alerte,
le pied sûr dans le chausson serré, il lui venait une vague curiosité de
ce qu’elle allait entreprendre.
Elle dansa.
Elle errait, en pleine nuit, sur le tapis de mousses d’une clairière; de
hautes ombres immobiles l’entouraient de tous côtés mais ne la
protégeaient point: elle était prise dans le cercle noir de ces
gardiennes tressant leurs longs bras. A quoi servait d’invoquer le ciel?
rien ne répondait jamais à son geste de supplication. Il ne lui restait
que de danser suivant la rumeur du feuillage, de danser pour se
distraire de la nuit, de danser pour fuir un peu, sans nul espoir de
s’échapper.
«Oui, c’est cela: diminuez le vent sans brusquerie et reprenez ensuite
doucement.»
Affreux silence! instant saisissant qui la tient immobile, toute droite,
les mains basses, grandes ouvertes, et lorsque le bruissement se fait
entendre de nouveau, elle en a peur: elle s’accroupit sur la mousse,
elle tremble, puis se relève, se jette à droite, se jette à gauche,
toujours en vain, car toujours un arbre noir se dresse devant elle,
l’oblige à reculer, la repousse, alors quelle voudrait bondir, tenter
le grand saut libérateur dans l’ombre.
Et bientôt, elle renonce: vaincue par l’effroi, elle perd courage, elle
s’abandonne; chacun de ses gestes est une plainte; elle appelle la nuit
pour s’y ensevelir, elle livre à la nuit son pauvre corps brisé, elle
s’étend par terre, elle s’étire mollement, en attendant la nuit qui va
venir; exténuée, elle s’offre à la nuit.
Soudain, elle se redresse un peu sur ses deux bras raidis--Ce faible
gazouillis... où donc?... elle écoute,--et le gazouillis devient un
chant d’oiseau. Ah! quel relâche en sa dure angoisse! l’oiseau chante:
divine charité! Elle est debout et l’oiseau chante; alors elle danse,
elle danse en reconnaissance de ce chant, elle dessine des méandres, en
imitant le labyrinthe de ce chant.
Mais que voit-elle, pour s’étonner ainsi, pour paraître à ce point
stupéfaite, si peu rassurée encore et comme incrédule? Là-haut, ne
dirait-on pas que le ciel s’éclaire, que la nuit supérieure est moins
sombre? Elle se blottit, peureusement, contre le tronc d’un grand
chêne... Elle attend. Est-ce cela qu’annonçait l’oiseau? Oui, les murs
de sa prison semblent s’ouvrir par féerique prodige; le rideau des
arbres est moins opaque; serait-ce donc le jour, l’aube incertaine qui
annonce le jour?
Le jour va paraître, elle le sait! Elle se prend la tête dans les mains,
elle court, insoucieuse de l’obstacle; elle ne danse plus, elle se lance
en avant, d’ici, de là, avec des soubresauts et des écarts, le visage
toujours enseveli, puis, tout à coup, elle s’arrête, elle regarde: c’est
lui!
Alors sa danse devient une danse de triomphe; elle a deviné le jour; la
forêt autour d’elle s’approfondit, la clairière est toute grise, le
feuillage revit, une brise murmure; voici enfin le jour! Elle danse pour
le jour; la nuit n’est plus; elle danse pour le jour qui chante; elle se
donne au jour, non plus comme elle se donnait aux ombres, mais d’un don
libre et joyeux: elle offre au jour sa poitrine où le cœur prend un
rythme nouveau; elle offre ses bras qui sauront étreindre, ses mains qui
sauront caresser; elle offre ses jambes et son ventre, et, d’un coup de
tête, elle défait toute sa chevelure, pour offrir au jour ses cheveux.
«Il faudra bien veiller à ce que le rideau tombe juste à cet instant. Je
suis sûre de l’effet, car je retire mon peigne sans qu’on puisse le
voir, mais je n’aurai aucun moyen de sortir de scène si le rideau est
levé. Ce sera délicat.»
Elle s’explique sur un ton que l’essoufflement ne rend pas moins calme:
elle parle de son métier.
«Nous allons nous en occuper, interjeta James Randal, assis dans un coin
et qui n’avait rien perdu de la danse. Chaussez-vous, recoiffez-vous et,
surtout, mettez un manteau. Je vous attendrai dehors.
--Je veux prendre l’air!» grogna Sam Harland à voix basse.
Il sortit, laissant Avery tout secoué d’émotion.
«Oh! madame Randal! que c’était beau! J’y songerai cette nuit, j’en
rêverai chaque nuit!»
Elle agréa l’hommage par un bon sourire.