XX

Elle ne vint pas. Il l’attendit patiemment. Elle ne vint pas.

Mathieu ne sortait plus, sa patience s’usait, il n’allait plus au camp,

ne sachant au juste à quelle heure viendrait Ida Randal; mais elle ne

vint pas. Il tâcha de raisonner son aventure, de l’examiner de

sang-froid. Pourquoi rester ainsi à l’affût de quelqu’un qui ne

paraîtrait point?... Attente absurde!... et néanmoins, il l’attendait,

mais elle ne vint pas.

Pourtant, il fallait qu’elle vînt; cela ne pouvait durer ainsi. Mathieu

se sentait tout changé, d’humeur hargneuse. Il parlait à peine à son ami

Hourgues et sans aménité: attendre tout un jour, tous les jours qui

suivent, du matin jusqu’au soir, se réveiller, la nuit, pour attendre

encore, cela aigrit, cela exaspère, cela rend agressif. Plus tard, quand

elle serait venue, on verrait bien, on discuterait, on se rendrait

compte, on retrouverait la liberté de penser et d’agir... Halluciné par

cette attente, Mathieu était chez lui comme en prison. Il n’en pouvait

plus! Il fallait que quelqu’un lui ouvrît la porte qu’il ne pousserait

pas tout seul. Quand Ida se plaignait de n’être point libre, savait-elle

tout le poids d’une contrainte, celle d’attendre?...

«Je prends des façons de neurasthénique, se disait Mathieu, car en

somme, depuis plusieurs jours, je souffre simplement des suites de

l’accès de fureur qui me prit quand cette proie que je poursuivais par

jeu, d’abord, et sans passion, puis tout au plus par désir, voulut

s’échapper et y parvint.»

Mais que lui servait de faire preuve de bon sens, puisqu’il attendait

encore? Jamais il ne songea même à lui écrire, à lui faire tenir

quelque message: c’eût été si facile! Non, elle devait venir chez lui,

elle, femme libre qui forçait un homme libre à l’attendre. Afin de

s’apaiser, sans doute, il imaginait cette visite, en construisait, en

détruisait les incidents et la péripétie, ajoutait, effaçait un détail,

remettait tout en scène, recommençait.

* * * * *

Or, un matin, assis sur la terrasse de Villedon, Mathieu rongeait son

frein et tâchait d’user le temps, de s’occuper, une heure encore, à lire

les feuilles de Paris et à fumer des cigarettes. Ce matin-là, il se

sentait plus calme, même il considérait son cas avec une certaine

ironie. En somme, cette retraite lui pesait, l’ennuyait. Hourgues se

montrait inquiet de sa méchante humeur, ce qui l’ennuyait aussi.

L’ironie de son point de vue s’accentua: il se moqua durement de

lui-même et sa contrainte en fut allégée... Il résolut de reprendre sa

vie normale où il l’avait laissée, comme l’on se rassied après s’être,

un instant, levé de table.

«Oui, se dit-il, mais le plat s’est refroidi... Mes sentiments ont dû

faire de même.»

Il eut un sourire de mauvais aloi, de mauvais goût.

«Allons! je ne suis qu’un imbécile, et je le prouve abondamment.

Voilà-t-il pas des histoires, pour peu de chose! Je rencontre une femme

d’un genre assez particulier que je ne connais pas, auquel, jadis, Gaby,

Lily, Nicole ni May Read ne m’avaient habitué, une femme qui ne leur

ressemble guère, oh! non! mais qui, peut-être... de fait, je n’en sais

rien... et je m’emballe! et je me rends malheureux! Quelle tête de turc

j’aurais présentée à mon vieil oncle!»

Mathieu rabattit sur ses genoux le journal qu’il ne lisait plus et

regarda devant lui. Villedon n’avait pas changé, le paysage ne perdait

rien de son attrait, le charmait comme à l’ordinaire, offrait, pour

l’après-midi, une délicieuse promenade et, au retour, en compagnie de

certains membres du cirque, un bain de mer tonifiant où «l’ami

français» ferait les pires farces à Sam Harland, nageur médiocre.

«On s’amusera!»

Alors seulement, Mathieu entendit quelqu’un pousser à petit bruit la

grille du jardin. Il sut tout de suite qui lui rendait visite. Il ne

s’étonna point. Il se leva, jeta sa cigarette et s’avança d’un pas

tranquille de propriétaire bien appris qui sait vivre.

Elle était venue.

La conscience dans le mal: roman · 第 26 / 45 题