Elle ne vint pas. Il l’attendit patiemment. Elle ne vint pas.
Mathieu ne sortait plus, sa patience s’usait, il n’allait plus au camp,
ne sachant au juste à quelle heure viendrait Ida Randal; mais elle ne
vint pas. Il tâcha de raisonner son aventure, de l’examiner de
sang-froid. Pourquoi rester ainsi à l’affût de quelqu’un qui ne
paraîtrait point?... Attente absurde!... et néanmoins, il l’attendait,
mais elle ne vint pas.
Pourtant, il fallait qu’elle vînt; cela ne pouvait durer ainsi. Mathieu
se sentait tout changé, d’humeur hargneuse. Il parlait à peine à son ami
Hourgues et sans aménité: attendre tout un jour, tous les jours qui
suivent, du matin jusqu’au soir, se réveiller, la nuit, pour attendre
encore, cela aigrit, cela exaspère, cela rend agressif. Plus tard, quand
elle serait venue, on verrait bien, on discuterait, on se rendrait
compte, on retrouverait la liberté de penser et d’agir... Halluciné par
cette attente, Mathieu était chez lui comme en prison. Il n’en pouvait
plus! Il fallait que quelqu’un lui ouvrît la porte qu’il ne pousserait
pas tout seul. Quand Ida se plaignait de n’être point libre, savait-elle
tout le poids d’une contrainte, celle d’attendre?...
«Je prends des façons de neurasthénique, se disait Mathieu, car en
somme, depuis plusieurs jours, je souffre simplement des suites de
l’accès de fureur qui me prit quand cette proie que je poursuivais par
jeu, d’abord, et sans passion, puis tout au plus par désir, voulut
s’échapper et y parvint.»
Mais que lui servait de faire preuve de bon sens, puisqu’il attendait
encore? Jamais il ne songea même à lui écrire, à lui faire tenir
quelque message: c’eût été si facile! Non, elle devait venir chez lui,
elle, femme libre qui forçait un homme libre à l’attendre. Afin de
s’apaiser, sans doute, il imaginait cette visite, en construisait, en
détruisait les incidents et la péripétie, ajoutait, effaçait un détail,
remettait tout en scène, recommençait.
* * * * *
Or, un matin, assis sur la terrasse de Villedon, Mathieu rongeait son
frein et tâchait d’user le temps, de s’occuper, une heure encore, à lire
les feuilles de Paris et à fumer des cigarettes. Ce matin-là, il se
sentait plus calme, même il considérait son cas avec une certaine
ironie. En somme, cette retraite lui pesait, l’ennuyait. Hourgues se
montrait inquiet de sa méchante humeur, ce qui l’ennuyait aussi.
L’ironie de son point de vue s’accentua: il se moqua durement de
lui-même et sa contrainte en fut allégée... Il résolut de reprendre sa
vie normale où il l’avait laissée, comme l’on se rassied après s’être,
un instant, levé de table.
«Oui, se dit-il, mais le plat s’est refroidi... Mes sentiments ont dû
faire de même.»
Il eut un sourire de mauvais aloi, de mauvais goût.
«Allons! je ne suis qu’un imbécile, et je le prouve abondamment.
Voilà-t-il pas des histoires, pour peu de chose! Je rencontre une femme
d’un genre assez particulier que je ne connais pas, auquel, jadis, Gaby,
Lily, Nicole ni May Read ne m’avaient habitué, une femme qui ne leur
ressemble guère, oh! non! mais qui, peut-être... de fait, je n’en sais
rien... et je m’emballe! et je me rends malheureux! Quelle tête de turc
j’aurais présentée à mon vieil oncle!»
Mathieu rabattit sur ses genoux le journal qu’il ne lisait plus et
regarda devant lui. Villedon n’avait pas changé, le paysage ne perdait
rien de son attrait, le charmait comme à l’ordinaire, offrait, pour
l’après-midi, une délicieuse promenade et, au retour, en compagnie de
certains membres du cirque, un bain de mer tonifiant où «l’ami
français» ferait les pires farces à Sam Harland, nageur médiocre.
«On s’amusera!»
Alors seulement, Mathieu entendit quelqu’un pousser à petit bruit la
grille du jardin. Il sut tout de suite qui lui rendait visite. Il ne
s’étonna point. Il se leva, jeta sa cigarette et s’avança d’un pas
tranquille de propriétaire bien appris qui sait vivre.
Elle était venue.