Ida Randal essayait de se recueillir. Elle avait d’abord longuement
songé à elle-même, mais ne parvenait qu’à brouiller un esprit déjà perdu
et mettre plus encore d’agitation dans un cœur en désordre. Il lui
fallait se rendre à l’évidence: non, elle ne pouvait échapper à sa joie.
Sa joie la reprenait toujours; elle avait beau fuir, la joie aux lèvres
chantantes savait la rattraper, et si, par ruse, elle se cachait au sein
de quelque vieux souvenir, c’était en vain: elle se découvrait, elle se
livrait bientôt elle-même, tant la joie chantait clair, tant cet appel
semblait persuasif et tant le souvenir gardien la protégeait peu.
De quel bénéfice pouvait être une évocation austère et grave, noble, à
coup sûr, mais glacée, au passage de ce glorieux fantôme à la démarche
vivante et dansante, aux mains pleines de fleurs, et qui chantait!
Oui, Randal l’avait sauvée de la misère, de la honte, peut-être; ses
attentions ne se comptaient plus, délicates et même tendres; sa bonté ne
se lassait pas, mais la joie avait une autre bonté, moins voulue, et
d’autres attentions, incessantes, que l’on ne pouvait dénombrer, qui
toutes ravissaient le cœur: un geste, une parole, un sourire, une façon
de dire, une façon de penser, un regard... et chaque fois on en
ressentait ce même ineffable saisissement, ce même sursaut, et chaque
fois, résonnait l’écho de cette voix qui chante, l’exaltant écho de la
joie.
Que valaient, au juste, les discours de Randal, ses théories, ses
préceptes, ses principes?... Oh! l’ennui qui s’en dégageait!... Randal
disait toujours la vérité. Ce soir, Ida préfère le mensonge... Mais une
piqûre aiguë lui perce la poitrine, soudain: le mensonge? la joie
peut-elle donc mentir? mentir en souriant, en souriant ainsi? mentir en
chantant, et de cette voix?
* * * * *
Ida est seule dans sa chambre où le crépuscule glisse des ombres grises.
Randal, occupé par de longues besognes, ne viendra pas. Elle s’écoute
vivre. Pourquoi cette révolution dans le cours égal de ses jours?
Parfois, elle souffrait de leur règle exacte et scrupuleuse, elle
s’indignait d’être soumise à un maître qu’elle n’avait pas choisi,
qu’elle supportait, en somme, sans trop d’impatience: un bon maître.
Elle l’accorde, il fut un bon maître; elle se le répète, mais
l’affirmation est inutile: ce sont là des paroles vides, privées
d’accent, dont elle saisit à peine le sens. Maintenant, elle revient à
la raison, elle comprend: le bon maître est celui qu’on aime, celui
qu’elle aime... ce dernier mot, elle l’a tout au plus balbutié du bout
des lèvres, sans presque le dire. Eh! qu’importe! puisqu’elle l’a
dit!--Le bon maître est celui qui vient vers elle malgré lui, qu’elle
n’a pas appelé et qui l’a néanmoins entendue, qui ne la chargera pas de
chaînes, mais simplement la prendra par la main et l’emmènera.--Celui-là
sera le bon maître.
Une rumeur la distrait: d’abord un hennissement de cheval, puis des voix
bourdonnantes; on se dispute à l’écurie. Tout ce monde qui l’entoure ne
lui est-il pas cher d’une certaine façon? Ne ressent-elle pas de
l’orgueil à connaître son influence sur ces hommes simples qui
l’écoutent avec une attention dévote, comme des enfants sérieux et
sages? Ne vont-ils pas souffrir, elle partie?
Un regret encore mal défini se présente... Partir! partir! l’idée de
partir lui fait lâcher prise aussitôt; d’ailleurs, elle tenait le regret
d’une bien faible main.
Elle voudrait penser aux jours qui viendront: non pas à mercredi
prochain, par exemple, non pas à la fin de la semaine suivante (cela se
devine trop aisément), mais plus loin, aux mois, à l’an d’après, et plus
loin encore, aux jours qu’elle ne voit guère, qu’elle imagine peu.
Elle se martyrise en tâchant de se figurer vieille, auprès de lui, plus
âgé; moins belle, auprès de lui, plus grave; moins souple en sa grâce
vigoureuse, auprès de lui qui, tendrement, la soutient de son bras;
toujours aimante, auprès de lui qui l’aime toujours. Ah! qu’elle désire
évoquer en elle-même ce beau spectacle!--Non! non! c’est impossible!
elle ne peut pas!--Ida ne pense qu’à aujourd’hui ou bien à cette heure
qui dépend d’elle, qui, suivant son vœu, commencerait tout de suite, ou
qui ne sera pas.
A ses oreilles, la joie chante encore, et cependant Ida Randal reste
écroulée au fond de ce fauteuil, dans un coin de sa chambre obscure,
sans forces pour agir, éblouie dans l’ombre. De temps en temps, une
image surgit, de délice ou de désolation, un doute inattendu, une
question harcelante, la mémoire d’un instant échu qu’elle croyait
effacé, si précis, si vivant en toutes ses nuances qu’il lui semble
odieusement le revivre. Elle se souvient d’elle-même au point d’oublier
que ce souvenir où elle joue un tel rôle appartient au passé...
Saura-t-elle aimer?
Ceux-là qui la regardent d’un si beau regard fidèle, ses amis du camp,
la rappelleraient en vain, elle le sait bien, mais ici, elle est reine
d’un petit peuple aimant et sincère... Là-bas, saura-t-elle se faire
aimer?
Il lui vient une grande honte, soudain. Si cette pensée le touchait de
loin, s’il avait vent de cette incertitude, lui qui, à la même minute,
pense à elle, rêve d’elle, la désire, offre sa vie... oh! comme elle
rougirait!
Et l’effort paraît surhumain de se lever, de marcher jusqu’à la porte,
de l’ouvrir, de franchir le seuil, de traverser toute la prairie en
pente douce, puis de marcher encore, d’atteindre la terrasse et l’autre
seuil... Enfin, pour souffrir davantage, elle se dit que peut-être ne
l’aura-t-il pas attendue, qu’il ne sera pas là, debout, en expectative
du bonheur, attentif au moindre bruit.
* * * * *
On n’y voit plus clair du tout.
Ida se lève, allume une bougie. Elle ignore maintenant ce qui se passe
en elle, et même ce que peut révéler son image. Elle s’approche de sa
glace, elle se regarde dans la glace, longuement, haussant et baissant
la petite flamme pour mieux se voir.--Une figure immobile, très blanche,
très pâle, une figure qui ne dit rien, mais, peu à peu, il semble que la
bouche s’anime; un sourire naît sur les lèvres, dans les yeux; elle
sourit, comme en extase, possédée par une trop haute, par une trop
splendide joie... Alors Ida se détourne de son reflet, ferme la porte à
double tour et, brusquement, souffle la petite flamme.