XVIII

«Vous aussi!... vous aussi!...»

Elle ne sut dire que cela, d’abord; ensuite ce fut le déchirement:

«C’est donc une vocation! il faut que j’en prenne mon parti: je ne

connaîtrai les hommes que pour me défendre d’eux! toujours, j’en serai

entourée comme de bêtes... Non! les bêtes sont meilleures, les bêtes

sont plus pures que les hommes; eux s’avancent vers moi avec un sourire;

ils causent en toute franchise, sur un ton de camarade, à cœur ouvert,

ainsi que des amis; ils plaisantent ou parlent sérieusement, ils

m’intéressent, en passant ils me flattent, et puis je m’aperçois qu’ils

font la roue; me voilà prévenue! je n’ai qu’à me tenir sur mes gardes:

je sais ce qui va suivre... Ou bien, ils deviennent soudain moroses, ils

ne desserrent plus les dents, ils me regardent sans oser rien dire, mais

ils me montrent leur détresse autrement: je la vois dans leurs yeux, je

l’entends, je l’écoute dans leur rire qui a perdu sa gaîté, je la

remarque dans leurs gestes, dans leurs façons de marcher, de saluer, de

se tourner vers moi subitement et de se détourner plus vite encore...

Ils souffrent, je les aide à souffrir, ils souffrent à cause de moi. Ils

n’ont pas le courage d’avouer ce qu’ils pensent et pas celui non plus de

le cacher! C’est, à la longue, un spectacle lugubre qui brise les nerfs.

L’un ou l’autre: la brute en folie ou le mendiant malheureux. Tous, vous

vous montrez ainsi, dès que je vous connais un peu. Vous-même l’avez

remarqué, lorsque vous parliez de mon influence sur les hommes du camp.

Au lieu de vous taire, par décence, par charité, vous me l’avez dit,

cruellement, pour me blesser, pour que je saigne!... Ah! je ne

l’ignorais pas, cette influence! Moi qui n’aime que la liberté, qui ne

cherche que la liberté, je ne me sens jamais libre, je rencontre partout

des pièges tendus afin que je trébuche, que je me fasse mal, car vous

êtes méchants! (Pas vous seul... tous!) Voilà qui ôte le goût de vivre!

Ah! quand pourrai-je surprendre, dans les yeux d’un homme vivant près de

moi, le regard clair qui ne sous-entend rien?... Les enfants ont ce

regard, direz-vous? Non: les enfants voient bien vite que j’ai peur et,

pour cela, s’éloignent de moi... C’est moi qui leur fais peur! En vous,

j’avais presque confiance; je me disais: il sera peut-être l’ami. Je me

montrais encore une fois stupide... Nous galopons à travers vos prés; je

pense que vous jouez à la course; je me hâte, vous aussi... vous essayez

donc de me dépasser? eh non! vous tâchez de m’atteindre, et déjà vous

savez pourquoi!... Alors, maintenant, je vous déteste, monsieur

Delannes, puisque vous ressemblez à tous les autres, et je vous prie...

lâchez mon bras!... et je vous prie de me quitter à l’instant.

--Vous me pardonnerez, Madame, répondit Mathieu d’une voix sourde et

confuse; votre colère vous aveugle; ne soyez pas injuste! Vous ne sentez

ni la sincérité de mes paroles, ni celle de mon profond repentir! Ce

sera pour demain: vous aurez oublié; vous verrez alors les choses telles

qu’elles sont... Vous viendrez chez moi, un jour très proche;

paisiblement, là-haut sur la terrasse, nous causerons de notre double

erreur, en vrais amis, et je vous convaincrai de mon respect, de mon

amour... Adieu, madame Randal, non!... à bientôt.»

Il s’éloigna, sans dire plus et sans se retourner. Comme il sortait du

bois, il vit paraître Avery Leslie, à pied, vêtu seulement d’un pantalon

bleu et qui lui dit:

«Oh! tout à l’heure, je vous voyais de la plage; il ne faut pas galoper

si vite! Flea aura pris froid, et puis il ne faut pas faire semblant de

chasser, monsieur Delannes... elle pourrait avoir peur.»

Mathieu n’était pas du tout en veine d’écouter les remontrances d’un

adolescent américain...

«Viendra-t-elle?» se demandait-il...

«Viendra-t-elle? se demandait-il encore, un quart d’heure plus tard, en

rentrant chez lui. Viendra-t-elle?»

La conscience dans le mal: roman · 第 24 / 45 题