«Vous aussi!... vous aussi!...»
Elle ne sut dire que cela, d’abord; ensuite ce fut le déchirement:
«C’est donc une vocation! il faut que j’en prenne mon parti: je ne
connaîtrai les hommes que pour me défendre d’eux! toujours, j’en serai
entourée comme de bêtes... Non! les bêtes sont meilleures, les bêtes
sont plus pures que les hommes; eux s’avancent vers moi avec un sourire;
ils causent en toute franchise, sur un ton de camarade, à cœur ouvert,
ainsi que des amis; ils plaisantent ou parlent sérieusement, ils
m’intéressent, en passant ils me flattent, et puis je m’aperçois qu’ils
font la roue; me voilà prévenue! je n’ai qu’à me tenir sur mes gardes:
je sais ce qui va suivre... Ou bien, ils deviennent soudain moroses, ils
ne desserrent plus les dents, ils me regardent sans oser rien dire, mais
ils me montrent leur détresse autrement: je la vois dans leurs yeux, je
l’entends, je l’écoute dans leur rire qui a perdu sa gaîté, je la
remarque dans leurs gestes, dans leurs façons de marcher, de saluer, de
se tourner vers moi subitement et de se détourner plus vite encore...
Ils souffrent, je les aide à souffrir, ils souffrent à cause de moi. Ils
n’ont pas le courage d’avouer ce qu’ils pensent et pas celui non plus de
le cacher! C’est, à la longue, un spectacle lugubre qui brise les nerfs.
L’un ou l’autre: la brute en folie ou le mendiant malheureux. Tous, vous
vous montrez ainsi, dès que je vous connais un peu. Vous-même l’avez
remarqué, lorsque vous parliez de mon influence sur les hommes du camp.
Au lieu de vous taire, par décence, par charité, vous me l’avez dit,
cruellement, pour me blesser, pour que je saigne!... Ah! je ne
l’ignorais pas, cette influence! Moi qui n’aime que la liberté, qui ne
cherche que la liberté, je ne me sens jamais libre, je rencontre partout
des pièges tendus afin que je trébuche, que je me fasse mal, car vous
êtes méchants! (Pas vous seul... tous!) Voilà qui ôte le goût de vivre!
Ah! quand pourrai-je surprendre, dans les yeux d’un homme vivant près de
moi, le regard clair qui ne sous-entend rien?... Les enfants ont ce
regard, direz-vous? Non: les enfants voient bien vite que j’ai peur et,
pour cela, s’éloignent de moi... C’est moi qui leur fais peur! En vous,
j’avais presque confiance; je me disais: il sera peut-être l’ami. Je me
montrais encore une fois stupide... Nous galopons à travers vos prés; je
pense que vous jouez à la course; je me hâte, vous aussi... vous essayez
donc de me dépasser? eh non! vous tâchez de m’atteindre, et déjà vous
savez pourquoi!... Alors, maintenant, je vous déteste, monsieur
Delannes, puisque vous ressemblez à tous les autres, et je vous prie...
lâchez mon bras!... et je vous prie de me quitter à l’instant.
--Vous me pardonnerez, Madame, répondit Mathieu d’une voix sourde et
confuse; votre colère vous aveugle; ne soyez pas injuste! Vous ne sentez
ni la sincérité de mes paroles, ni celle de mon profond repentir! Ce
sera pour demain: vous aurez oublié; vous verrez alors les choses telles
qu’elles sont... Vous viendrez chez moi, un jour très proche;
paisiblement, là-haut sur la terrasse, nous causerons de notre double
erreur, en vrais amis, et je vous convaincrai de mon respect, de mon
amour... Adieu, madame Randal, non!... à bientôt.»
Il s’éloigna, sans dire plus et sans se retourner. Comme il sortait du
bois, il vit paraître Avery Leslie, à pied, vêtu seulement d’un pantalon
bleu et qui lui dit:
«Oh! tout à l’heure, je vous voyais de la plage; il ne faut pas galoper
si vite! Flea aura pris froid, et puis il ne faut pas faire semblant de
chasser, monsieur Delannes... elle pourrait avoir peur.»
Mathieu n’était pas du tout en veine d’écouter les remontrances d’un
adolescent américain...
«Viendra-t-elle?» se demandait-il...
«Viendra-t-elle? se demandait-il encore, un quart d’heure plus tard, en
rentrant chez lui. Viendra-t-elle?»