XVII

Huit jours plus tard, Mathieu, monté sur Flea, le cheval étourneau de

Sam Harland, galopait joyeusement à travers les prés. L’air était encore

vif à cette heure matinale. On ne pouvait que se plaire à pareil

exercice, sur une herbe si fraîche et sous un ciel si pur. Leslie venait

de passer qui menait des bêtes à l’eau avec de grands gestes centauréens

et des cris enthousiastes. Un pantalon de toile bleue pour tout vêtement

représentait encore une concession absurde, à son avis, puisque l’on ne

se sent soi-même que nu. Harland avait fait de beaux essais de saut de

barrière, et Plug tâchait de tomber sans dommage, et le plus

ridiculement possible, du dos de l’âne qu’il enfourchait. D’autres

écuyers s’entraînaient au lasso devant un mannequin servant de but.

Mathieu se contentait d’un galop modeste qui le ravissait; de plus, il

remarquait avec satisfaction que Flea, dont l’humeur était ombrageuse, à

l’ordinaire, et qui l’avait désarçonné plusieurs fois, lui obéissait,

maintenant, le mieux du monde. Le front dans le vent, il buvait l’air,

puis il fermait les yeux, un instant, pour goûter sa joie, et les

rouvrait pour reconnaître, alentour, l’herbe, le ciel, les bois et,

là-bas, scintillante, miroitante, déjà criblée de soleil, la mer.

Bientôt il aperçut Mme Randal coiffée d’un béret noir, culottée de noir,

à califourchon sur Mouse, sa jument grise. Elle portait une rose rouge à

son corsage: amazone habillée en adolescent, elle avait vraiment belle

allure. Ils se croisèrent, ils se saluèrent du geste et de la voix. Tout

à coup, Mathieu se ressouvint d’un vers lu jadis: «Contre le sein brûlé

d’une antique amazone...» Il se représenta Mme Randal tenant au poing,

en place de cette cravache inutile, un javelot, et le brandissant, mais

l’image s’effaça vite pour se proposer d’autre façon: une valkyrie qui

foulerait des nuées... et l’héroïque appel sonna à ses oreilles.

Mathieu s’arrêta net. Mme Randal faisait le tour de la prairie, au petit

galop, puis elle la traversa d’une allure plus vive, sauta plusieurs

fois le ruisseau, revint et frôla presque le cheval immobile. Mathieu en

ressentit un léger agacement, car elle n’avait plus tourné la tête; elle

semblait tout occupée de sa course et de cela seulement... Il admirait

sa grâce, sa vigueur, plus manifestes que jamais: cette danseuse se

révélait écuyère étonnante, et son costume peu féminin n’offrait

pourtant, si crânement, si simplement porté, rien de théâtral, malgré la

touche de romantisme, et surtout rien d’équivoque.

Flea piaffait, agacé lui aussi. Mme Randal acheva son tour. Que

n’invitait-elle Mathieu à la rejoindre?... Elle s’éloignait déjà. Il en

eut un surcroît de mauvaise humeur et, pour se justifier, inventa de

mauvaises raisons: ils galoperaient si bien de conserve! à rester seule,

ainsi, Mme Randal lui semblait faire de la parade, un numéro, un sketch

d’équitation! Pourquoi? pour le charmer? pour l’éblouir? Il n’avait

nulle envie de reprendre une promenade solitaire, de sentir la brise sur

son front, sur ses yeux... Mme Randal repassa encore... Subitement,

Mathieu ne put se tenir de toucher du talon le flanc jaune de Flea et de

rendre la main.

Flea n’en demandait pas tant pour faire un beau partir en coupant la

prairie, même il dépassa Mouse et, comme l’on se trouvait sur la pente

qui menait à la mer, par prudence, Mathieu ne voulut pas l’arrêter trop

court. Bientôt il s’aperçut que Mme Randal en profitait: elle avait

changé de direction et remontait vers le village. Il la suivit, poussant

Flea, l’excitant de son mieux. Quand l’amazone vit ce cavalier à ses

trousses, elle aussi entra dans le jeu, et Mouse étant vaillante, Flea

plus petit, moins robuste, moins bien monté, fut gagné de vitesse.

Course folle... Soudain, Mme Randal tourna dans le bois et, le ruisseau

franchi, disparut, entraînant Delannes après elle. Quelques instants

plus tard, il la revit, bricolant savamment entre les arbres et les

buissons. Mathieu se fatiguait, la tête perdue, les mains nerveuses,

grisé, non plus de vent et de vitesse, mais de chaude colère à sentir

que cette femme se moquait de lui. Il l’atteignit enfin. Elle avait

sauté à terre, sans aide, et caressait le museau de Mouse qui encensait

doucement.

«Bonne course, n’est-ce pas?» dit-elle.

Et tout de suite elle ajouta sur un ton de reproche:

«Mais il ne faut pas trop demander à des chevaux délicats...»

Mathieu aurait voulu parler d’autre chose.

«Et «fort comme un cheval» est une expression absurde, indigne d’un

cavalier.»

Allait-il entendre un cours d’équitation sentimentale? Il avait mis pied

à terre aussi et se tenait près d’elle, encore essoufflé, toujours

furieux. Il se reprit un peu, pour la complimenter sur son art

d’amazone; il dut le faire habilement, car elle sourit, mais il se

trouvait ridicule et en avait honte... Et puis, surtout, il eût voulu

savoir ce que pensait Mme Randal.

«Si je monte à peu près bien, dit-elle, ce n’est pas venu tout seul,

croyez-moi! les débuts furent pénibles; mais cela me plaisait et j’aime

les chevaux... Tiens! voilà Sam Harland... Sam! ramenez donc Mouse et

Flea à l’écurie; bouchonnez-les et mettez-leur des couvertures.»

Harland considéra d’un air scandalisé les deux bêtes en sueur.

«Oh!... c’est du joli! D’ailleurs, je le prévoyais: je venais pour cela,

Madame.»

Il passa les brides à ses bras et, comme il s’en allait, son regard

chargé de reproches s’appesantit sur Mathieu.

«Maintenant, regagnons chacun notre logis.

--Déjà, Madame! Vous n’attendrez pas un instant? Nous voilà seuls... Je

désirais tant vous revoir, vous serrer la main! Tout à l’heure, j’avais

l’impression que vous tentiez de m’échapper, quand vous galopiez devant

moi, sur la prairie... et j’en souffrais; je vous admirais parce que

vous me paraissiez si belle, et je vous détestais parce que vous tâchiez

de me fuir... car c’est bien cela que vous faisiez, n’est-ce pas?

--Oh! monsieur Delannes!... répondit la voix triste d’Ida.

--Mais la course est finie: je retrouve mon amie d’il y a huit jours, à

qui j’ai si souvent pensé depuis...»

Mathieu ressentit au même moment une gêne horrible qui dura juste le

temps d’une fulguration, pas assez pour qu’il interrompît sa phrase:

gêne d’avoir adressé maintes fois des paroles analogues, sur un ton très

passionné, à de petites Parisiennes accueillantes.

«... Si souvent, reprit-il, et avec tant de sollicitude!»

En achevant, Mathieu se découvrait de nouveau une âme obscure.

«Non, c’est faux!

--Oh! je sais bien! vous ne croirez pas un mot de ce que je dis, et cela

est tout naturel... Comment pourriez-vous me connaître?...»

Mathieu rendait la main au mensonge. Mieux encore que Flea traversant la

prairie ensoleillée, le mensonge était lancé pour une longue course.

Et Mathieu parla.

Il parla avec ferveur, avec subtilité, sur un ton de franchise ouverte

et parfois de supplication. Il ne parlait pas pour lui-même: il faisait

parler un homme épris qui avoue enfin son beau désir; il parlait bien.

Son inconsciente méthode fut retorse: trop évidente, trop simple, car on

ne ment pas aussi simplement, elle valait par l’accent. Il se trouvait à

ce tournant de la vie où un hasard vraiment divin fait apparaître cela

même qu’on attendait, dont la venue est un éblouissement: l’amour. Il

disait le premier soubresaut qui, devant la merveille, laisse interdit,

et la peur que cette présence donne et la déroute où elle jette qui la

brave... Mesure de la voix, sincérité, sobriété du geste, expressions de

la face allant du pathétique au douloureux, rien n’y manquait! même pas

l’aveu couvert de la mauvaise foi... (tant de brusque hardiesse était

inconcevable, on ne pouvait admettre la plénitude d’un tel cœur!... sans

doute... et cependant...), puis, ce fut une prière très humble, toute

basse, qui se troublait, qui s’égarait, qui ne s’affermissait que par

l’espérance lointaine d’être agréée enfin et qui, devant une chimère si

folle, renonçait aussitôt, ou faisait semblant.

«Taisez-vous, monsieur Delannes!»

Cri de colère? non: de détresse tout au plus.

Et Mme Randal parla à son tour.

La conscience dans le mal: roman · 第 23 / 45 题