Huit jours plus tard, Mathieu, monté sur Flea, le cheval étourneau de
Sam Harland, galopait joyeusement à travers les prés. L’air était encore
vif à cette heure matinale. On ne pouvait que se plaire à pareil
exercice, sur une herbe si fraîche et sous un ciel si pur. Leslie venait
de passer qui menait des bêtes à l’eau avec de grands gestes centauréens
et des cris enthousiastes. Un pantalon de toile bleue pour tout vêtement
représentait encore une concession absurde, à son avis, puisque l’on ne
se sent soi-même que nu. Harland avait fait de beaux essais de saut de
barrière, et Plug tâchait de tomber sans dommage, et le plus
ridiculement possible, du dos de l’âne qu’il enfourchait. D’autres
écuyers s’entraînaient au lasso devant un mannequin servant de but.
Mathieu se contentait d’un galop modeste qui le ravissait; de plus, il
remarquait avec satisfaction que Flea, dont l’humeur était ombrageuse, à
l’ordinaire, et qui l’avait désarçonné plusieurs fois, lui obéissait,
maintenant, le mieux du monde. Le front dans le vent, il buvait l’air,
puis il fermait les yeux, un instant, pour goûter sa joie, et les
rouvrait pour reconnaître, alentour, l’herbe, le ciel, les bois et,
là-bas, scintillante, miroitante, déjà criblée de soleil, la mer.
Bientôt il aperçut Mme Randal coiffée d’un béret noir, culottée de noir,
à califourchon sur Mouse, sa jument grise. Elle portait une rose rouge à
son corsage: amazone habillée en adolescent, elle avait vraiment belle
allure. Ils se croisèrent, ils se saluèrent du geste et de la voix. Tout
à coup, Mathieu se ressouvint d’un vers lu jadis: «Contre le sein brûlé
d’une antique amazone...» Il se représenta Mme Randal tenant au poing,
en place de cette cravache inutile, un javelot, et le brandissant, mais
l’image s’effaça vite pour se proposer d’autre façon: une valkyrie qui
foulerait des nuées... et l’héroïque appel sonna à ses oreilles.
Mathieu s’arrêta net. Mme Randal faisait le tour de la prairie, au petit
galop, puis elle la traversa d’une allure plus vive, sauta plusieurs
fois le ruisseau, revint et frôla presque le cheval immobile. Mathieu en
ressentit un léger agacement, car elle n’avait plus tourné la tête; elle
semblait tout occupée de sa course et de cela seulement... Il admirait
sa grâce, sa vigueur, plus manifestes que jamais: cette danseuse se
révélait écuyère étonnante, et son costume peu féminin n’offrait
pourtant, si crânement, si simplement porté, rien de théâtral, malgré la
touche de romantisme, et surtout rien d’équivoque.
Flea piaffait, agacé lui aussi. Mme Randal acheva son tour. Que
n’invitait-elle Mathieu à la rejoindre?... Elle s’éloignait déjà. Il en
eut un surcroît de mauvaise humeur et, pour se justifier, inventa de
mauvaises raisons: ils galoperaient si bien de conserve! à rester seule,
ainsi, Mme Randal lui semblait faire de la parade, un numéro, un sketch
d’équitation! Pourquoi? pour le charmer? pour l’éblouir? Il n’avait
nulle envie de reprendre une promenade solitaire, de sentir la brise sur
son front, sur ses yeux... Mme Randal repassa encore... Subitement,
Mathieu ne put se tenir de toucher du talon le flanc jaune de Flea et de
rendre la main.
Flea n’en demandait pas tant pour faire un beau partir en coupant la
prairie, même il dépassa Mouse et, comme l’on se trouvait sur la pente
qui menait à la mer, par prudence, Mathieu ne voulut pas l’arrêter trop
court. Bientôt il s’aperçut que Mme Randal en profitait: elle avait
changé de direction et remontait vers le village. Il la suivit, poussant
Flea, l’excitant de son mieux. Quand l’amazone vit ce cavalier à ses
trousses, elle aussi entra dans le jeu, et Mouse étant vaillante, Flea
plus petit, moins robuste, moins bien monté, fut gagné de vitesse.
Course folle... Soudain, Mme Randal tourna dans le bois et, le ruisseau
franchi, disparut, entraînant Delannes après elle. Quelques instants
plus tard, il la revit, bricolant savamment entre les arbres et les
buissons. Mathieu se fatiguait, la tête perdue, les mains nerveuses,
grisé, non plus de vent et de vitesse, mais de chaude colère à sentir
que cette femme se moquait de lui. Il l’atteignit enfin. Elle avait
sauté à terre, sans aide, et caressait le museau de Mouse qui encensait
doucement.
«Bonne course, n’est-ce pas?» dit-elle.
Et tout de suite elle ajouta sur un ton de reproche:
«Mais il ne faut pas trop demander à des chevaux délicats...»
Mathieu aurait voulu parler d’autre chose.
«Et «fort comme un cheval» est une expression absurde, indigne d’un
cavalier.»
Allait-il entendre un cours d’équitation sentimentale? Il avait mis pied
à terre aussi et se tenait près d’elle, encore essoufflé, toujours
furieux. Il se reprit un peu, pour la complimenter sur son art
d’amazone; il dut le faire habilement, car elle sourit, mais il se
trouvait ridicule et en avait honte... Et puis, surtout, il eût voulu
savoir ce que pensait Mme Randal.
«Si je monte à peu près bien, dit-elle, ce n’est pas venu tout seul,
croyez-moi! les débuts furent pénibles; mais cela me plaisait et j’aime
les chevaux... Tiens! voilà Sam Harland... Sam! ramenez donc Mouse et
Flea à l’écurie; bouchonnez-les et mettez-leur des couvertures.»
Harland considéra d’un air scandalisé les deux bêtes en sueur.
«Oh!... c’est du joli! D’ailleurs, je le prévoyais: je venais pour cela,
Madame.»
Il passa les brides à ses bras et, comme il s’en allait, son regard
chargé de reproches s’appesantit sur Mathieu.
«Maintenant, regagnons chacun notre logis.
--Déjà, Madame! Vous n’attendrez pas un instant? Nous voilà seuls... Je
désirais tant vous revoir, vous serrer la main! Tout à l’heure, j’avais
l’impression que vous tentiez de m’échapper, quand vous galopiez devant
moi, sur la prairie... et j’en souffrais; je vous admirais parce que
vous me paraissiez si belle, et je vous détestais parce que vous tâchiez
de me fuir... car c’est bien cela que vous faisiez, n’est-ce pas?
--Oh! monsieur Delannes!... répondit la voix triste d’Ida.
--Mais la course est finie: je retrouve mon amie d’il y a huit jours, à
qui j’ai si souvent pensé depuis...»
Mathieu ressentit au même moment une gêne horrible qui dura juste le
temps d’une fulguration, pas assez pour qu’il interrompît sa phrase:
gêne d’avoir adressé maintes fois des paroles analogues, sur un ton très
passionné, à de petites Parisiennes accueillantes.
«... Si souvent, reprit-il, et avec tant de sollicitude!»
En achevant, Mathieu se découvrait de nouveau une âme obscure.
«Non, c’est faux!
--Oh! je sais bien! vous ne croirez pas un mot de ce que je dis, et cela
est tout naturel... Comment pourriez-vous me connaître?...»
Mathieu rendait la main au mensonge. Mieux encore que Flea traversant la
prairie ensoleillée, le mensonge était lancé pour une longue course.
Et Mathieu parla.
Il parla avec ferveur, avec subtilité, sur un ton de franchise ouverte
et parfois de supplication. Il ne parlait pas pour lui-même: il faisait
parler un homme épris qui avoue enfin son beau désir; il parlait bien.
Son inconsciente méthode fut retorse: trop évidente, trop simple, car on
ne ment pas aussi simplement, elle valait par l’accent. Il se trouvait à
ce tournant de la vie où un hasard vraiment divin fait apparaître cela
même qu’on attendait, dont la venue est un éblouissement: l’amour. Il
disait le premier soubresaut qui, devant la merveille, laisse interdit,
et la peur que cette présence donne et la déroute où elle jette qui la
brave... Mesure de la voix, sincérité, sobriété du geste, expressions de
la face allant du pathétique au douloureux, rien n’y manquait! même pas
l’aveu couvert de la mauvaise foi... (tant de brusque hardiesse était
inconcevable, on ne pouvait admettre la plénitude d’un tel cœur!... sans
doute... et cependant...), puis, ce fut une prière très humble, toute
basse, qui se troublait, qui s’égarait, qui ne s’affermissait que par
l’espérance lointaine d’être agréée enfin et qui, devant une chimère si
folle, renonçait aussitôt, ou faisait semblant.
«Taisez-vous, monsieur Delannes!»
Cri de colère? non: de détresse tout au plus.
Et Mme Randal parla à son tour.