Mathieu réfléchissait, assis devant la fenêtre ouverte de son bureau,
mais le spectacle d’une mer nuancée sur laquelle passaient de grands
nuages ne le touchait en rien: il s’occupait de lui-même.
Que ferait-il à Villedon, puisque son propos d’y rester était bien
affermi? Quelle y serait sa vie?--Le cirque ne figurait qu’une
distraction de quelques semaines et pourtant, seule, pensait-il, cette
assemblée de gens étrangers par leur race, leur culture, leur morale et
leurs travaux, l’empêchait de s’ennuyer. Demain, il s’ennuierait, à coup
sûr, se sentant de nouveau maître de ses champs et de ses bois, maître
aussi de ses loisirs; demain, il se trouverait en exil, chez
lui.--Rentrer à Paris, il n’y songeait guère. Les gens qu’il y
fréquentait, ceux qu’il s’était habitué à voir, lui faisaient l’effet de
caricatures. Il ne pourrait plus supporter les papotages, les
protestations et les plaintes au sujet d’une robe, d’un souper mal
servi, d’une femme de chambre infidèle ou d’un vaudeville vraiment trop
lugubre. Hélas! l’on ne change pas son entourage comme l’on change de
veston. Il y a la rue où l’on se retrouve, le théâtre où l’on vous
aperçoit, le restaurant où Nicole s’installe par hasard à une table
toute proche... Et l’on ne peut cependant s’enfermer chez soi, se
boucler, vivre comme en prison. La prison où l’on se croit libre est
assez rigoureuse déjà!
Mathieu souffre de cette incertitude; des souvenirs lui rendent son mal
plus cuisant. Eh quoi! une enfance orpheline, une jeunesse enfermée, une
adolescence étroite, sans joie, où quelques visites à un vieil oncle
singulier accentuaient encore sa détresse; quelques années de plaisir à
Paris... qu’en avait-il retenu? des grimaces, de petits calculs
d’intérêt, de fausses larmes, de faux serments qui ne prétendaient même
pas à convaincre ni à toucher, étant de passage, comme tout le reste.
Lui serait-il donc défendu de goûter au sel de la vie, à ce que la vie
offre de grand et de sincère, à la belle amitié avec un être qui vous
comprend et vous ennoblit, au bel amour qui vous élève toujours plus
haut, qui dégage des nuées, qui rend limpide le ciel que l’on porte en
soi, et dont l’âme s’illumine?
Pourquoi ne pouvait-il toucher à ces fruits spirituels, à ces fleurs
secrètes? Pourquoi ne trouvait-il à portée de sa main que du rebut fait
de grappes gâtées et de corolles fausses?
Mathieu se posait la question, mais ne savait y répondre. Quant à ses
projets de voyage, il les avait écartés pour de bon: courir le monde
deviendrait vite un amusement de touriste; le voyage mieux entendu qu’il
rêvait naguère exigeait une préparation longue qu’il n’avait plus le
courage d’entreprendre; il était envahi de paresse... de quelle paresse
étrange, nouvelle, dont le goût lui semblait inconnu? Cela montait
insidieusement, comme ferait une peur sourde, cela l’écartait de toute
action immédiate, l’engageant à la remettre au lendemain, et surtout
cela lui faisait un malaise, une langueur inquiète, la stupeur que les
bêtes ressentent prostrées sous l’orage menaçant. Mais encore une fois,
où trouver une raison à tout cela, un allégement, un remède? et que
faire en attendant?... Continuer d’attendre?