Douce, tiède, surprenante par sa tranquille pureté, après une telle
atmosphère de tabagie, mais très obscure, la nuit ne portait à son front
qu’un mince croissant mouillé. Ce trait courbe d’argent se découpait
seul, à mi-hauteur du ciel noir, la brume offusquant les étoiles,
au-dessus du rideau des arbres d’un noir plus mat.
Le bois lui-même était opaque et tiède; on y voyait à peine; peu
importait aux deux promeneurs qui semblaient bien connaître le chemin.
Saisis par cette ombre embuée, ils se turent, d’abord, écoutant le bruit
de leurs pas. On n’entendait d’ailleurs que ce bruit mou et, parfois, au
sein des feuilles, un frisson furtif: réveil d’oiseau? battement
d’ailes? passage d’écureuil? Puis Mme Randal se mit à parler, sur un ton
très simple, très posé; elle reprit au point où elle voulait reprendre:
«Un jour, dit-elle, il vous parlera de moi, sans préambule, à sa manière
que je qualifiais de protestante: il me citera, comme il citerait un
personnage quelconque de la Bible ou de l’histoire, pour servir
d’exemple à ce qu’il raconte... Il vous expliquera que, moi aussi, j’ai
été ramenée au bien, qu’il m’a trouvée sur une scène de music-hall, au
Canada, où je dansais des danses singulières, de mon invention, qui lui
plurent, dont il escomptait, je pense, le succès sur un de ses
programmes... qu’il voulut me parler, après la représentation, et
qu’aussitôt il comprit qu’il m’aimait, qu’il ne pouvait me laisser là,
que je devais le suivre... Trois mois plus tard, je m’appelais Mme
Randal... Et c’est toute mon histoire: une rencontre fortuite, à
Toronto, une conversation dans un bar avec un directeur de cirque, un
engagement signé sur le bord d’une table sale... un engagement pour la
vie! Parfois, quand il me regarde, je sens que je suis sa proie, celle
qu’il a sauvée du marécage. Il ne ment pas: il m’a sauvée du marécage...
mais pourquoi le dire? et s’il ne vous l’a pas dit, hier, il vous le
dira demain... pourquoi le dire à tout le monde, puisqu’il m’aime?»
Sans violence encore, sans éclats, sa voix s’était cependant réchauffée.
Ida, marchant à côté de Mathieu, ne le voyait pas. Eût-elle osé parler
ainsi à une autre heure, en d’autres lieux? Ses mots, sitôt prononcés,
se perdaient dans la nuit; elle n’en pouvait noter l’effet, elle n’en
devinait pas l’action; elle laissait tomber son aveu comme en un puits
sourd.
Sur un ton presque timide, un peu hésitant, Mathieu demanda:
«Du moins, êtes-vous heureuse, Madame?
--Je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne suis pas libre!
--Comment l’entendez-vous?»
Elle répéta:
«Je ne suis pas libre! Vous ne sentez donc pas ce que cela veut dire?
Oh! j’ai toute liberté d’agir à ma guise, d’aller à droite, à gauche, où
il me plaît, mais puis-je penser et sentir à ma guise?... Ma tête n’est
pas libre! En ce cas, il vaut mieux être enchaîné pour de bon, comme les
forçats.
--Chacun de nous est retenu par quelque lien, Madame...»
Il rougit d’avoir proféré une banalité si plate.
«Oui, oui, mais la contrainte a des moments trop insupportables! James
est un maître d’une bonté terrible: il force ceux qui dépendent de lui à
se rendre compte de tout... il veut que l’on vive ainsi, pas autrement.
Tout, à ses yeux, se dessine en blanc et noir, clairement, tout devient
évident. Il faut avoir conscience de tout pour vivre bien. Ah! que de
fois ai-je entendu cette phrase! Vraiment, elle donne envie de vivre
mal! Elle enlève à l’existence tout son imprévu, tout son hasard, tout
ce qui intéresse et qui amuse, tout ce qui a du goût: la surprise qui
fait sourire. Vous concevez bien que, parfois, l’on veuille ignorer un
peu le menu de son repas? Ici, chaque jour apporte un devoir annoncé,
une peine inscrite, comme à la table d’hôte en province, où le vendredi
apporte le plat de morue et de pommes de terre... Cela me fait perdre
l’appétit, même du plaisir!... Et maintenant, dites que je suis folle,
si vous voulez!»
Mathieu ne dit rien d’approchant. La dernière plainte de Mme Randal le
touchait: il s’en fallait de peu qu’il ne sympathisât.
«Non, Madame... Sachez seulement que vous avez, à Villedon, un
compatriote. Je parle votre langue et la gêne que vous ressentez n’a
pour moi rien de mystérieux. La liberté de l’esprit et du cœur me semble
un bien suprême; je conçois que l’on tâche d’y atteindre. A l’occasion,
nous reviendrons sur ce pénible sujet... Oui, reine d’une tribu
d’étrangers, astreinte à suivre les usages de la cour, vous ne cessez
d’être en exil. En somme, vous restez trop française.»
Elle ajouta d’une voix plus gaie:
«Et je vous ai bien dit, n’est-ce pas, que je me trouvais au Canada par
le hasard d’un engagement? Je suis née française, de parents français, à
Château-Thierry (Aisne). Plus tard, j’ai beaucoup, j’ai trop voyagé.
Parfois, je me sens un peu américaine.»
Elle conclut en riant:
«N’importe! le fond demeure, le fond... théodoricien!»
Mais ce rire sonnait faux.
* * * * *
On sortait du bois, l’ombre était moins épaisse, sur la prairie flottait
comme un reste de clarté confuse, des étoiles étincelaient au ciel
dégagé de brume. Alors Mme Randal revit la figure réelle de cet homme
qui, par occasion, avait reçu sa confidence, tandis qu’elle s’appuyait à
son bras, et de nouveau Mathieu aperçut le souple contour d’une femme
auprès de lui... Ils n’étaient plus seulement deux voix, sous les arbres
obscurs. Ils ne pouvaient parler ainsi davantage, ils se séparèrent, ils
reprirent leurs distances.
Puis Mathieu dit encore:
«Nous avons fait le tour du bois et sommes à quelques pas de chez vous,
Madame; permettez que je vous accompagne jusqu’au camp.
--Vous plaisantez! répliqua-t-elle. Je ne suis pas de ces personnes que
l’on accompagne ou que l’on met en voiture: non, non! je rentre par mes
propres moyens... Bonsoir, cher Monsieur; grâce à vous, j’ai fait une
excellente promenade.»
Ils se serrèrent la main par une prise vigoureuse et franche. Un instant
d’arrêt... peut-être pour se rendre bien compte du point où l’on se
trouve...
«Amis?... tout de même? demanda-t-elle.
--Amis?... certes!»
Il était sincère.