XV

Douce, tiède, surprenante par sa tranquille pureté, après une telle

atmosphère de tabagie, mais très obscure, la nuit ne portait à son front

qu’un mince croissant mouillé. Ce trait courbe d’argent se découpait

seul, à mi-hauteur du ciel noir, la brume offusquant les étoiles,

au-dessus du rideau des arbres d’un noir plus mat.

Le bois lui-même était opaque et tiède; on y voyait à peine; peu

importait aux deux promeneurs qui semblaient bien connaître le chemin.

Saisis par cette ombre embuée, ils se turent, d’abord, écoutant le bruit

de leurs pas. On n’entendait d’ailleurs que ce bruit mou et, parfois, au

sein des feuilles, un frisson furtif: réveil d’oiseau? battement

d’ailes? passage d’écureuil? Puis Mme Randal se mit à parler, sur un ton

très simple, très posé; elle reprit au point où elle voulait reprendre:

«Un jour, dit-elle, il vous parlera de moi, sans préambule, à sa manière

que je qualifiais de protestante: il me citera, comme il citerait un

personnage quelconque de la Bible ou de l’histoire, pour servir

d’exemple à ce qu’il raconte... Il vous expliquera que, moi aussi, j’ai

été ramenée au bien, qu’il m’a trouvée sur une scène de music-hall, au

Canada, où je dansais des danses singulières, de mon invention, qui lui

plurent, dont il escomptait, je pense, le succès sur un de ses

programmes... qu’il voulut me parler, après la représentation, et

qu’aussitôt il comprit qu’il m’aimait, qu’il ne pouvait me laisser là,

que je devais le suivre... Trois mois plus tard, je m’appelais Mme

Randal... Et c’est toute mon histoire: une rencontre fortuite, à

Toronto, une conversation dans un bar avec un directeur de cirque, un

engagement signé sur le bord d’une table sale... un engagement pour la

vie! Parfois, quand il me regarde, je sens que je suis sa proie, celle

qu’il a sauvée du marécage. Il ne ment pas: il m’a sauvée du marécage...

mais pourquoi le dire? et s’il ne vous l’a pas dit, hier, il vous le

dira demain... pourquoi le dire à tout le monde, puisqu’il m’aime?»

Sans violence encore, sans éclats, sa voix s’était cependant réchauffée.

Ida, marchant à côté de Mathieu, ne le voyait pas. Eût-elle osé parler

ainsi à une autre heure, en d’autres lieux? Ses mots, sitôt prononcés,

se perdaient dans la nuit; elle n’en pouvait noter l’effet, elle n’en

devinait pas l’action; elle laissait tomber son aveu comme en un puits

sourd.

Sur un ton presque timide, un peu hésitant, Mathieu demanda:

«Du moins, êtes-vous heureuse, Madame?

--Je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne suis pas libre!

--Comment l’entendez-vous?»

Elle répéta:

«Je ne suis pas libre! Vous ne sentez donc pas ce que cela veut dire?

Oh! j’ai toute liberté d’agir à ma guise, d’aller à droite, à gauche, où

il me plaît, mais puis-je penser et sentir à ma guise?... Ma tête n’est

pas libre! En ce cas, il vaut mieux être enchaîné pour de bon, comme les

forçats.

--Chacun de nous est retenu par quelque lien, Madame...»

Il rougit d’avoir proféré une banalité si plate.

«Oui, oui, mais la contrainte a des moments trop insupportables! James

est un maître d’une bonté terrible: il force ceux qui dépendent de lui à

se rendre compte de tout... il veut que l’on vive ainsi, pas autrement.

Tout, à ses yeux, se dessine en blanc et noir, clairement, tout devient

évident. Il faut avoir conscience de tout pour vivre bien. Ah! que de

fois ai-je entendu cette phrase! Vraiment, elle donne envie de vivre

mal! Elle enlève à l’existence tout son imprévu, tout son hasard, tout

ce qui intéresse et qui amuse, tout ce qui a du goût: la surprise qui

fait sourire. Vous concevez bien que, parfois, l’on veuille ignorer un

peu le menu de son repas? Ici, chaque jour apporte un devoir annoncé,

une peine inscrite, comme à la table d’hôte en province, où le vendredi

apporte le plat de morue et de pommes de terre... Cela me fait perdre

l’appétit, même du plaisir!... Et maintenant, dites que je suis folle,

si vous voulez!»

Mathieu ne dit rien d’approchant. La dernière plainte de Mme Randal le

touchait: il s’en fallait de peu qu’il ne sympathisât.

«Non, Madame... Sachez seulement que vous avez, à Villedon, un

compatriote. Je parle votre langue et la gêne que vous ressentez n’a

pour moi rien de mystérieux. La liberté de l’esprit et du cœur me semble

un bien suprême; je conçois que l’on tâche d’y atteindre. A l’occasion,

nous reviendrons sur ce pénible sujet... Oui, reine d’une tribu

d’étrangers, astreinte à suivre les usages de la cour, vous ne cessez

d’être en exil. En somme, vous restez trop française.»

Elle ajouta d’une voix plus gaie:

«Et je vous ai bien dit, n’est-ce pas, que je me trouvais au Canada par

le hasard d’un engagement? Je suis née française, de parents français, à

Château-Thierry (Aisne). Plus tard, j’ai beaucoup, j’ai trop voyagé.

Parfois, je me sens un peu américaine.»

Elle conclut en riant:

«N’importe! le fond demeure, le fond... théodoricien!»

Mais ce rire sonnait faux.

* * * * *

On sortait du bois, l’ombre était moins épaisse, sur la prairie flottait

comme un reste de clarté confuse, des étoiles étincelaient au ciel

dégagé de brume. Alors Mme Randal revit la figure réelle de cet homme

qui, par occasion, avait reçu sa confidence, tandis qu’elle s’appuyait à

son bras, et de nouveau Mathieu aperçut le souple contour d’une femme

auprès de lui... Ils n’étaient plus seulement deux voix, sous les arbres

obscurs. Ils ne pouvaient parler ainsi davantage, ils se séparèrent, ils

reprirent leurs distances.

Puis Mathieu dit encore:

«Nous avons fait le tour du bois et sommes à quelques pas de chez vous,

Madame; permettez que je vous accompagne jusqu’au camp.

--Vous plaisantez! répliqua-t-elle. Je ne suis pas de ces personnes que

l’on accompagne ou que l’on met en voiture: non, non! je rentre par mes

propres moyens... Bonsoir, cher Monsieur; grâce à vous, j’ai fait une

excellente promenade.»

Ils se serrèrent la main par une prise vigoureuse et franche. Un instant

d’arrêt... peut-être pour se rendre bien compte du point où l’on se

trouve...

«Amis?... tout de même? demanda-t-elle.

--Amis?... certes!»

Il était sincère.

La conscience dans le mal: roman · 第 21 / 45 题