Certaines paroles d’Ida Randal avaient dérouté Delannes. Il restait
silencieux, prêtant l’oreille, vaguement, aux bruits de la fête
finissante, regardant autour de lui les gestes exaltés ou comiques, mais
déjà lassés, illustrant une joie à son déclin que bientôt le sommeil
étouffera.
Ida s’était levée, elle se promenait de table en table, disait bonsoir à
chacun, causait un peu, posait quelque question, donnait un
encouragement, et, de nouveau, Mathieu fut frappé d’une expression
commune à tous ces hommes réunis... Elle ne se retrouvait pas chez les
femmes: miss Jones, la dactylographe, causait de ses affaires, la dame
interprète précisait avec autorité la prononciation d’un vocable
français, les trois écuyères échangeaient des potins à voix basse, seule
Joy-for-ever gardait cette béatitude vivante dont témoignaient sa bouche
ronde, ses joues roses et, sous le verre des lunettes, ses yeux bleus
d’enfant.
«Dormez bien, ma chère. C’est un plaisir de vous voir ici; j’aime vous
entendre rire. Je vous fais aussi mon compliment sur la façon
remarquable dont votre caisse est tenue.»
C’en était trop pour Joy-for-ever, trop d’émotion:
«_An angel!_ s’écria-t-elle, _an angel from heaven!_»
Leslie avait entendu... Il se pencha vers Mathieu et murmura:
«Oh! oui! un ange, un ange du ciel!»
Mme Randal continuait sa promenade et Mathieu la regardait. Cette
beauté, indéniable assurément, n’évoquait rien d’angélique ni de
céleste. Mince, fine, Ida paraissait grande, bien qu’elle fût de taille
moyenne. Ses mouvements avaient quelque chose d’élastique, d’aisé, de
facile, d’entraînant aussi, que l’on retrouve chez les bêtes de chasse
ou de course, et son visage aigu aux yeux jaunes rapprochés donnait une
impression de dureté cruelle, à cause du petit nez courbe et fin, de la
mâchoire obstinée et surtout d’une large bouche frémissante qui,
semblait-il, devait sourire difficilement, méchamment peut-être. De
légers cheveux noirs moussaient avec abondance sous le voile gris, et la
robe de même teinte, très simple, au dessin net, accentuait l’allure de
ce corps jeune, plein de santé, de vigueur. Mathieu avait déjà remarqué
les mains intelligentes, la cambrure du pied, la cheville... Oui, mais
que voyait-on là qui fût d’un ange ou vînt du ciel?
«Un ange du ciel, répétait Leslie à mi-voix, un ange descendu droit du
ciel!... n’est-ce pas, monsieur Delannes?»
Comment répondre à pareil propos?
Heureusement, Ida, qui allait franchir la porte, se retourna sur le
seuil même et fit signe à Mathieu. Il s’excusa auprès de ses voisins
par quelques paroles amicales et se hâta de la rejoindre.
«Vos bois sont merveilleux, à cette heure, dit-elle, et la nuit semble
très douce. J’ai envie de suivre jusqu’au bout le petit sentier, vous
savez bien, celui qui passe sous les chênes et coupe le ruisseau.
Accompagnez-moi.»
Sans dire mot, Delannes acquiesça par un salut, et ils sortirent.