XIV

Certaines paroles d’Ida Randal avaient dérouté Delannes. Il restait

silencieux, prêtant l’oreille, vaguement, aux bruits de la fête

finissante, regardant autour de lui les gestes exaltés ou comiques, mais

déjà lassés, illustrant une joie à son déclin que bientôt le sommeil

étouffera.

Ida s’était levée, elle se promenait de table en table, disait bonsoir à

chacun, causait un peu, posait quelque question, donnait un

encouragement, et, de nouveau, Mathieu fut frappé d’une expression

commune à tous ces hommes réunis... Elle ne se retrouvait pas chez les

femmes: miss Jones, la dactylographe, causait de ses affaires, la dame

interprète précisait avec autorité la prononciation d’un vocable

français, les trois écuyères échangeaient des potins à voix basse, seule

Joy-for-ever gardait cette béatitude vivante dont témoignaient sa bouche

ronde, ses joues roses et, sous le verre des lunettes, ses yeux bleus

d’enfant.

«Dormez bien, ma chère. C’est un plaisir de vous voir ici; j’aime vous

entendre rire. Je vous fais aussi mon compliment sur la façon

remarquable dont votre caisse est tenue.»

C’en était trop pour Joy-for-ever, trop d’émotion:

«_An angel!_ s’écria-t-elle, _an angel from heaven!_»

Leslie avait entendu... Il se pencha vers Mathieu et murmura:

«Oh! oui! un ange, un ange du ciel!»

Mme Randal continuait sa promenade et Mathieu la regardait. Cette

beauté, indéniable assurément, n’évoquait rien d’angélique ni de

céleste. Mince, fine, Ida paraissait grande, bien qu’elle fût de taille

moyenne. Ses mouvements avaient quelque chose d’élastique, d’aisé, de

facile, d’entraînant aussi, que l’on retrouve chez les bêtes de chasse

ou de course, et son visage aigu aux yeux jaunes rapprochés donnait une

impression de dureté cruelle, à cause du petit nez courbe et fin, de la

mâchoire obstinée et surtout d’une large bouche frémissante qui,

semblait-il, devait sourire difficilement, méchamment peut-être. De

légers cheveux noirs moussaient avec abondance sous le voile gris, et la

robe de même teinte, très simple, au dessin net, accentuait l’allure de

ce corps jeune, plein de santé, de vigueur. Mathieu avait déjà remarqué

les mains intelligentes, la cambrure du pied, la cheville... Oui, mais

que voyait-on là qui fût d’un ange ou vînt du ciel?

«Un ange du ciel, répétait Leslie à mi-voix, un ange descendu droit du

ciel!... n’est-ce pas, monsieur Delannes?»

Comment répondre à pareil propos?

Heureusement, Ida, qui allait franchir la porte, se retourna sur le

seuil même et fit signe à Mathieu. Il s’excusa auprès de ses voisins

par quelques paroles amicales et se hâta de la rejoindre.

«Vos bois sont merveilleux, à cette heure, dit-elle, et la nuit semble

très douce. J’ai envie de suivre jusqu’au bout le petit sentier, vous

savez bien, celui qui passe sous les chênes et coupe le ruisseau.

Accompagnez-moi.»

Sans dire mot, Delannes acquiesça par un salut, et ils sortirent.

La conscience dans le mal: roman · 第 20 / 45 题