XIII

Cette entrée fit sensation. Mathieu songeait à des scènes de cinéma où

l’héroïne, impatiemment attendue, paraît enfin; et pourtant, quoi de

plus naturel? Ida Randal se joignait aux réjouissances de sa troupe

réunie, un soir de fête.

«Plug! s’écria-t-elle en riant clair, n’oubliez surtout pas ce que vous

avez inventé, à l’instant: ce cri nouveau, sorti de votre citrouille! Je

vous promets un beau succès si vous le retrouvez au cirque, dans un

sketch!

--On inventerait bien autre chose pour l’amuser, dit Avery Leslie à

mi-voix.

--Ah! pour sûr! affirma Sam Harland, en passant sa pipe dans le coin

gauche de sa bouche.

--Et tous, mes amis, je vous remercie de cet accueil... Bonsoir,

Boucbélère, Leslie, Harland; bonsoir, Joy-for-ever.»

Ravie, les yeux au ciel, la caissière soupira:

«_Dear lady!_

--Bonsoir, Rachel! Ah! monsieur Delannes, c’est gentil de nous rendre

visite.

--Madame, je passe une soirée excellente...»

* * * * *

En somme, Mathieu se sentait content de la revoir. Leur première

rencontre, leur seule conversation, devant la tente de Randal, lui

laissait un souvenir trouble, et il disait vrai en affirmant à Hourgues

qu’il ne connaissait pas cette femme dont certains propos l’avaient

gêné, l’avaient surpris... Elle l’intriguait: qui était-elle?

Poussant sa chaise, il fit à Ida Randal une place auprès de lui.

«Votre mari viendra-t-il, Madame?

--Non,» dit-elle...

Et, tout de suite après, mais plus bas:

«Il suffit de moi pour tuer l’entrain d’une réunion comme celle-ci.»

* * * * *

Sans avoir disparu, la joie de cette fête n’était cependant plus la

même: on s’entendait mieux, le bavardage sonore s’assourdissait, et il

semblait aussi que chacun, tout en parlant, chantant ou riant, ne

perdait pas de vue celle qui venait de s’asseoir et qui causait avec

Mathieu, tantôt en anglais, tantôt en français, mais toujours d’une

façon rapide, impersonnelle et dégagée, qui passait inaperçue.

«Il faudra revenir souvent, monsieur Delannes. On vous aime bien dans la

troupe.

--J’en suis heureux, Madame, et je compte me faire, au Cirque Randal,

des amis.

--Vous en avez déjà. On apprécie votre bonne camaraderie, votre

simplicité.

--A fréquenter tout ce petit monde dans son décor, je m’instruis et

m’amuse mieux qu’en traînant mes guêtres à Paris. Être simple et bon

camarade, cela ne souffre, ici, pas de difficulté.

--Je le conçois; encore faut-il y mettre du sien, ce que vous faites

avec aisance.»

Ils ne se regardaient pas; ils parlaient, en quelque sorte, devant eux.

Ils ne ressentaient nul besoin de se communiquer leurs pensées autrement

que par des phrases dites sur un ton banal.

Boucbélère se levait. Il chanta de nouveau, et ce fut une lamentable

romance parfumée de roses, palpitante d’hirondelles. Des gloussements

émus, des gestes pathétiques accentuaient les beaux passages amoureux.

«Oh! s’écria Rachel, quand mon Octave dit qu’il aime, moi, je l’adore!

--Elle montre de la vaillance, murmura Mme Randal.

--Comment pouvez-vous chanter ces choses, Boucbélère? demanda Leslie sur

un ton de parfaite candeur.

--Plus tard, petit garçon, tu les chanteras aussi pour plaire aux

femmes!

--Je ne pense pas, grogna Sam Harland.

--Mais... vous croyez à tout cela que vous racontez?»

Une explosion de gaîté bruyante fut la seule réponse du chanteur.

«Si vous ne le croyez pas, Boucbélère, alors, c’est vilain! déclara

Leslie qui semblait souffrir.

--Une leçon? à moi! oh! mon petit, va danser sur ta corde!...

--Fichez donc la paix à cet enfant,» interrompit Mme Randal d’une voix

nette.

Boucbélère, ayant pris le ciel à témoin de la pureté de ses intentions,

se rassit, le visage marqué d’une grimace excessive d’ironie. Rachel,

très nerveuse, mais qui n’osait intervenir, le flatta d’un long regard,

comme elle eût déclaré: «Je suis de cœur avec toi, mon bel Octave!»

Et la fête continua, coupée d’intermèdes.

* * * * *

«Avez-vous repensé au discours de mon mari? demanda Mme Randal.

--Souvent, Madame, répondit Mathieu, mais je n’ai guère eu l’occasion

de m’entretenir avec lui; une fois seulement, avant-hier, où il m’a

défini et développé, avec beaucoup de bienveillance, la règle morale de

sa troupe. Cela m’a paru, tout ensemble, très judicieux et très élevé.

--Oui... une police de protestant.

--Si vous voulez, mais qui explique son influence acceptée par chacun.

--Et dont certains ne se félicitent pas!

--La vôtre aussi est intéressante à étudier, Madame.

--La mienne?

--... Si manifeste: elle se retrouve partout et toujours.

--Je l’ignorais.

--Non, Madame, vous la sentez fort bien: votre entrée, il y a deux

heures, dans cette salle où nous sommes, la montrait clairement et

prouvait même que vous en aviez conscience! Il suffisait de suivre votre

regard dominateur. Tous vos sujets tournaient les yeux vers vous, vers

vous seule, et vous leur en saviez à peine gré...

--Sans doute écrivez-vous des romans psychologiques, cher Monsieur...

des romans français!

--Je n’y ai jamais songé, je vous assure, mais il m’arrive de prendre

des notes, de remarquer ceci ou cela, de me souvenir aussi, quand il

faut.»

Ce fut à cet instant qu’il considéra le visage d’Ida Randal et s’aperçut

que le beau visage était pâle.

Malgré lui, avec la maladresse que l’on met souvent à réparer, il

ajouta:

«Pardon, Madame!»

Sans broncher, elle répondit:

«Je vous pardonne.»

La conscience dans le mal: roman · 第 19 / 45 题