XII

Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de

lune et cette longue veillée.

Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux,

devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet;

certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles,

marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire;

certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus

sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui

s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.--Peu de femmes:

miss Jones, la dactylographe du chef, trois écuyères mariées, la

caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage

souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le

monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et

facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa

casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes

les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance!

enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air

mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un

tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier

d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une

expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue.

Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts.

Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie.

«Vous auriez dû arriver plus tôt, dit Harland, notre camarade

Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien

comprise, mais qui...

--Ah! c’est qu’il y avait de l’argot de Paris, s’écria Boucbélère d’une

voix alliacée, si vous voulez...

--Merci, je dois la connaître, interrompit Mathieu, craignant qu’il ne

recommençât.

--Un de ces soirs, fit Avery Leslie, moi aussi, je vous chanterai une

chanson. Je l’ai entendue, d’abord, en me promenant sur les quais du

Havre, la nuit, devant les bateaux, et je n’ai pas été long à

l’apprendre... Je ne sais pas qui la chantait. C’est une chanson pour

monter le long de la corde oblique, avec le balancier ou le parasol.

Elle exprime le danger, la joie, l’espoir d’arriver et la prudence qu’il

faut garder jusqu’au bout, et l’impatience qui me travaille à

mi-chemin... Je la chanterai en moi-même, pour moi-même; elle sera mon

guide... Non, je ne vous la chanterai pas ici, car vous n’entendriez

rien du tout; c’est une chanson pour le cœur.

--Et comment avez-vous senti que cette chanson vous était destinée?

--Je vais vous le dire, monsieur Mathieu, mais il ne faudra pas vous

moquer... Tous ces cordages, n’est-ce pas, tendus devant la mer,

éclairés par la lune et les feux, et qui s’entre-croisaient, cela me

faisait tourner la tête; je souffrais de ce vertige dont j’ai peur quand

je travaille... Mais la chanson montait si droit, malgré les ficelles et

les lumières, qu’elle me rendait toute ma confiance, tout mon équilibre;

le malaise disparut et j’appris la chanson.

--Mon cher Leslie, répondit Mathieu, chacun de nous a besoin d’une

chanson pareille pour les passages difficiles de sa vie, mais certains

ne la trouvent jamais; il faut, je crois, la mériter d’abord, à votre

façon.

--Tu vois, Avery, dit Sam Harland, que M. Mathieu n’avait pas envie de

se moquer de toi.»

Auprès des autres causeries, plus bruyantes, celle-ci, à voix presque

basse, se perpétuait entre Mathieu, le danseur de corde et l’écuyer.

«Déjà, dit Mathieu, quand vous montez le long de la corde, vous avez

soin de fixer votre regard à son extrémité. Vous ne faites pas autre

chose, quand vous chantez en vous-même: vous fixez votre pensée...

--Oh! oui!...

--Moi aussi, monsieur Mathieu, dit Sam Harland, je fixe ma pensée. Le

métier d’écuyer, ce n’est pas une route unie. Il faut prendre garde à la

bouteille de gin sur la droite, à la bouteille de whisky sur la gauche,

qui vous font signe, toutes deux, de descendre et de goûter, et puis il

y a des fossés et des caniveaux que l’on ne voit pas d’abord, où le

cheval s’embronche, et surtout, il y a la fatigue de rester en selle si

longtemps, quand on pourrait être mieux assis dans un bar, avec des

camarades et des compagnes, ce qui ne servirait qu’à mener ces hommes et

ces femmes dans la même prison... Alors, moi, pour ne pas trop pécher,

je fixe ma pensée, comme vous dites, je fixe ma pensée sur une belle

image, et, tout de suite, je n’ai plus envie de boire ni de toucher au

vice.»

Il parlait simplement, tranquillement, semblant avoir peur de faire des

phrases ou de paraître trop sérieux. Afin de s’excuser un peu, il

accompagna ses dernières paroles d’un sourire...

* * * * *

Mais un incident sut distraire tout le monde. La porte du fond s’ouvrit,

chacun se leva. On se mit à chanter de nouveau, un chœur cette fois, que

l’on eût dit entonné par ordre ou pour faire honneur.

Quelqu’un entrait.

Le chant montait, unanime, véritable hymne de salutation. Les amateurs

de bilboquet haussèrent leurs boules à bout de bras et John Plug,

étreignant passionnément sa citrouille, la délivra d’un cri de petit

pourceau...

«Ratée! pour la septième fois!» gémit Rachel Boucbélère en brouillant

ses cartes...

Alors, on vit s’avancer, coiffée d’un voile gris qui serrait ses

cheveux, vêtue d’un tailleur gris de coupe nette, une badine à la main,

souriante, élégante, élancée, le regard posé devant elle comme sur des

sujets de sa dépendance, la reine de la troupe, son idole peut-être: Ida

Randal.

La conscience dans le mal: roman · 第 18 / 45 题