Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de
lune et cette longue veillée.
Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux,
devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet;
certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles,
marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire;
certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus
sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui
s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.--Peu de femmes:
miss Jones, la dactylographe du chef, trois écuyères mariées, la
caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage
souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le
monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et
facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa
casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes
les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance!
enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air
mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un
tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier
d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une
expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue.
Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts.
Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie.
«Vous auriez dû arriver plus tôt, dit Harland, notre camarade
Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien
comprise, mais qui...
--Ah! c’est qu’il y avait de l’argot de Paris, s’écria Boucbélère d’une
voix alliacée, si vous voulez...
--Merci, je dois la connaître, interrompit Mathieu, craignant qu’il ne
recommençât.
--Un de ces soirs, fit Avery Leslie, moi aussi, je vous chanterai une
chanson. Je l’ai entendue, d’abord, en me promenant sur les quais du
Havre, la nuit, devant les bateaux, et je n’ai pas été long à
l’apprendre... Je ne sais pas qui la chantait. C’est une chanson pour
monter le long de la corde oblique, avec le balancier ou le parasol.
Elle exprime le danger, la joie, l’espoir d’arriver et la prudence qu’il
faut garder jusqu’au bout, et l’impatience qui me travaille à
mi-chemin... Je la chanterai en moi-même, pour moi-même; elle sera mon
guide... Non, je ne vous la chanterai pas ici, car vous n’entendriez
rien du tout; c’est une chanson pour le cœur.
--Et comment avez-vous senti que cette chanson vous était destinée?
--Je vais vous le dire, monsieur Mathieu, mais il ne faudra pas vous
moquer... Tous ces cordages, n’est-ce pas, tendus devant la mer,
éclairés par la lune et les feux, et qui s’entre-croisaient, cela me
faisait tourner la tête; je souffrais de ce vertige dont j’ai peur quand
je travaille... Mais la chanson montait si droit, malgré les ficelles et
les lumières, qu’elle me rendait toute ma confiance, tout mon équilibre;
le malaise disparut et j’appris la chanson.
--Mon cher Leslie, répondit Mathieu, chacun de nous a besoin d’une
chanson pareille pour les passages difficiles de sa vie, mais certains
ne la trouvent jamais; il faut, je crois, la mériter d’abord, à votre
façon.
--Tu vois, Avery, dit Sam Harland, que M. Mathieu n’avait pas envie de
se moquer de toi.»
Auprès des autres causeries, plus bruyantes, celle-ci, à voix presque
basse, se perpétuait entre Mathieu, le danseur de corde et l’écuyer.
«Déjà, dit Mathieu, quand vous montez le long de la corde, vous avez
soin de fixer votre regard à son extrémité. Vous ne faites pas autre
chose, quand vous chantez en vous-même: vous fixez votre pensée...
--Oh! oui!...
--Moi aussi, monsieur Mathieu, dit Sam Harland, je fixe ma pensée. Le
métier d’écuyer, ce n’est pas une route unie. Il faut prendre garde à la
bouteille de gin sur la droite, à la bouteille de whisky sur la gauche,
qui vous font signe, toutes deux, de descendre et de goûter, et puis il
y a des fossés et des caniveaux que l’on ne voit pas d’abord, où le
cheval s’embronche, et surtout, il y a la fatigue de rester en selle si
longtemps, quand on pourrait être mieux assis dans un bar, avec des
camarades et des compagnes, ce qui ne servirait qu’à mener ces hommes et
ces femmes dans la même prison... Alors, moi, pour ne pas trop pécher,
je fixe ma pensée, comme vous dites, je fixe ma pensée sur une belle
image, et, tout de suite, je n’ai plus envie de boire ni de toucher au
vice.»
Il parlait simplement, tranquillement, semblant avoir peur de faire des
phrases ou de paraître trop sérieux. Afin de s’excuser un peu, il
accompagna ses dernières paroles d’un sourire...
* * * * *
Mais un incident sut distraire tout le monde. La porte du fond s’ouvrit,
chacun se leva. On se mit à chanter de nouveau, un chœur cette fois, que
l’on eût dit entonné par ordre ou pour faire honneur.
Quelqu’un entrait.
Le chant montait, unanime, véritable hymne de salutation. Les amateurs
de bilboquet haussèrent leurs boules à bout de bras et John Plug,
étreignant passionnément sa citrouille, la délivra d’un cri de petit
pourceau...
«Ratée! pour la septième fois!» gémit Rachel Boucbélère en brouillant
ses cartes...
Alors, on vit s’avancer, coiffée d’un voile gris qui serrait ses
cheveux, vêtue d’un tailleur gris de coupe nette, une badine à la main,
souriante, élégante, élancée, le regard posé devant elle comme sur des
sujets de sa dépendance, la reine de la troupe, son idole peut-être: Ida
Randal.