Pendant le jour, Mathieu errait souvent aux abords du camp, et le soir,
après la fermeture des grilles, s’attardait en de longues causeries,
jusqu’à l’heure où un tintement de cloche annonçait pour tous la fin de
la veillée.
«Je trouve là, disait-il à son ami Hourgues, des gens qui m’intéressent,
avec qui je m’entends bien: Sam Harland me parle de ses chevaux; je les
connais presque tous et plus d’un m’a déjà fait mordre la poussière. On
se moque de moi qui prétendais être bon cavalier; on me donne des
conseils pratiques; je les suis.
--Avery Leslie me plaît beaucoup: il me décrit ses premiers essais sur
la corde, ses projets, ses tentatives, ses erreurs et ses réussites. Le
ton sincère qu’il met à m’expliquer tout cela finit par me convaincre.
Je partage bientôt ses peines et ses plaisirs... Il m’arrive de chercher
avec lui quelque perfectionnement nouveau à la construction de son
balancier, quelque façon inédite de mettre en valeur son périlleux
passage aérien. J’y réussis parfois. D’autres me racontent de belles
histoires, simples comme des images d’Épinal, mais un peu longues...
d’autres me disent leur vie; tous, ils s’efforcent de se faire
comprendre, ce qui attire la sympathie. Assurément, il y a Boucbélère
qu’il faut subir de temps en temps, mais on finit par excuser sa
bassesse: ses discours ont tant de naïveté comique! tant d’abandon! Cela
désarme.
--Oh! s’écria Hourgues, le Boucbélère: un bouffon lugubre! Et que
pensez-vous des patrons de la troupe, du couple Randal?
--Le vieux m’ahurit: il est tellement particulier, étranger... comment
dire?... unique en son genre! Pas bête, certes, assez noble, et, tout
de même, effarant! Quant à sa femme, elle paraît intelligente, mais, en
quelque sorte, pas à sa place. Je la connais peu. Qu’en dites-vous?
--J’ai rarement causé avec elle... Une expression bizarre, n’est-ce pas?
Elle a beaucoup déplu à Alice, tout de suite, parce qu’elle s’entend mal
avec les enfants. Vous savez que ma femme a des opinions très
particulières, certains préjugés: elle se méfiera volontiers de
quelqu’un que les enfants ni les bêtes n’aiment.
--Alice a raison.
--D’ailleurs, Mme Randal est une curieuse figure. Elle exerce sur sa
troupe une influence très forte, dont elle se doute à peine, dirait-on,
ou dont elle a peur... On respecte Randal, on l’admire; elle, on ne la
perd jamais de vue, on obéit à son moindre signe, on a l’air de la
considérer comme un fétiche... le porte-bonheur... le porte-guigne du
Randal Circus... Comment savoir?...
--Sa façon si brusque de s’exprimer me gêne, dit Mathieu, un mélange de
réserve et de passion assez inquiétant: on ignore où l’on va...
--Parlez d’Ida Randal aux hommes de la troupe et vous jugerez de
l’importance de son rôle.
--Que faites-vous, ce soir, Hourgues?
--Des écritures indispensables, puisqu’il nous faut cette machine
agricole dont je vous parlais hier... et vous?
--Je vais me promener un peu, regarder la lune... Elle s’arrondit
délicieusement.
--Rendez donc visite à vos amis du camp. C’est je ne sais quelle fête
d’anniversaire, en Amérique. Ici, l’on veillera jusqu’à minuit, pour
commémorer.
--Excellente idée. Vous ne m’accompagnez pas?
--Non: cette lettre, quelques papiers à classer, et je me couche.
--Tant pis; dormez bien, mon ami.
--Belle promenade, Mathieu!»
Ils se quittent.
Le paysage vaut, en effet, d’être contemplé longuement. Immobiles, sans
un frisson de feuilles, les arbres se dressent, tout argentés, devant
leurs ombres bleues, et le gazon prend d’étranges teintes mauves. Enfin,
sur la mer, c’est une vaste scintillation de féerie, une piste
éblouissante, poudrée de diamants pour quelque divine chevauchée.
Le camp, moins silencieux que d’habitude, ne dort pas encore. Des feux
brillent de-ci, de-là, on entend parfois sonner des rires... Un peu de
musique passe, poussive ou grêle, qui n’offre rien d’émouvant mais qui
n’inquiète pas trop l’oreille.--Sans doute, Sam Harland joue-t-il de
l’accordéon, sa pipe à la bouche, l’œil malin, l’air bonhomme et
satisfait, puis ce sera John Plug, palefrenier de son état, acrobate à
ses heures et connu par sa virtuosité sur un instrument soufflé en
figure obèse de citrouille, dont il se sert à merveille au cours d’un
numéro de clowneries fantasques. De ce fruit démesuré qu’il lui faut
saisir à pleins bras, il tire une toute petite mélodie dessinée en fil
de fer, qui monte et se tortille, anormale et falote, presque plaisante.
On chante aussi: chansons populaires, sentimentales, souvenirs du pays
natal, évocations d’images lointaines... près du foyer, là-bas, une mère
tricote, elle attend; penchée à sa fenêtre, une fiancée rêve; sujets de
cartes postales. Aucun hymne: la fête gardera, ce soir, un ton laïque,
un ton très moral aussi, car personne, bien entendu, ne boit de vin, à
l’intérieur du camp, et toute joie grossière est interdite par un
règlement signé James Randal, dûment affiché, qui, en paragraphes
précis, loue ou réprouve, conseille ou blâme les formes diverses du
plaisir. On s’y conforme; on ne s’amuse pas moins.
Mathieu reste debout devant une barrière de bois, non loin du hangar
illuminé, ruche de chants et de rires. On l’aperçoit, on crie aussitôt à
l’ami «français» d’entrer au plus vite; il est reçu avec des paroles
bruyantes de bon accueil où le «_welcome!_» domine.