IX

«Je voudrais parler à M. Randal,» dit Mathieu.

Il s’adressait à un nègre géant qui faisait les cent pas, un cigare à la

bouche, devant une grille de fortune, peinte en vert. Le nègre émit un

grognement, poussa la grille et indiqua du doigt une tente auprès de

laquelle deux autres colosses noirs montaient la garde.

«Je voudrais parler à M. Randal.»

Mathieu donna son nom et fut introduit.

* * * * *

«Soyez bienvenu, dit M. Randal; prenez un siège et parlons... Je dois

établir beaucoup de questions avec vous.»

Cela fut dit lentement, par un homme de belle allure dont le visage

sévère semblait, en effet, taillé dans du bois. Les joues, les lèvres

étaient rasées; une mince et longue barbiche grise apportait quelque

chose de caricatural à cette noble face, mais les yeux très clairs

émouvaient aussitôt; ce n’était point là le regard fermé dont parlait

Hourgues, il se trompait: ces yeux bleus, ces yeux liquides, ne

cachaient rien. La bouche, d’un dessin sévère, se courbait en un sourire

sans ironie, quelque peu désabusé. Cet homme osseux, à la peau tannée

par le grand air, donnait une impression de force réservée, de calme

voulu. L’ensemble imposait. Comme il cherchait évidemment ses mots,

Mathieu l’interrompit et le pria de poursuivre en anglais. Ce fut donc

en anglais que se fit le reste de la conversation.

«Merci: pour discuter de façon claire, je me sens plus à l’aise, mais

mon ignorance est néanmoins trop honteuse; il convient que j’apprenne

votre langue; croyez que je n’y manquerai pas, car un interprète trahit

toujours: il ne sait pas être précis ou bien il fausse l’expression

d’un sentiment... J’espère que notre présence dans vos bois et vos

champs ne vous incommode pas exagérément. Jusqu’à présent j’ai traité

toutes ces affaires avec votre gérant, M. Hourgues, un homme de premier

ordre; il faut cependant que je vous les résume et vous demande quelques

signatures indispensables. Comptez-vous faire à Villedon un séjour

prolongé?»

Ils causèrent pendant près d’une heure.

* * * * *

«Enfin, dit James Randal, pour présenter le sujet dans sa vraie lumière,

qui me vient d’en haut, et pour vous permettre de bien comprendre, je

dois expliquer le caractère de mon entreprise.»

Il regardait au delà de son interlocuteur; ses yeux si clairs, si purs,

se fixaient sur un point très lointain et sa parole se ralentit...

«Je sais... directeur de cirque, ce n’est pas un très beau métier, et

vous jugez durement, je pense, l’homme qui gagne de l’argent en montrant

à ses semblables des acrobates, des clowns, des malheureux que Dieu a

mis sur terre défigurés, des cavaliers qui poussent des cris en

maîtrisant leurs chevaux difficiles, et qui tirent des coups de revolver

ou lancent le lasso, des équilibristes et des danseurs de corde, et

d’autres danseurs sur une scène, et des histoires sur un écran... (non,

monsieur Delannes, laissez-moi parler: ne soyez pas poli, puisque je

suis sincère)... tout ce monde que je traîne à ma suite, d’Amérique en

Europe, que je traînerai plus loin encore. Et puis, vous ne devez pas

aimer les moyens pratiques de l’entreprise: je veux dire les affiches de

toutes les couleurs; les drapeaux agités, les fanfares, les discours qui

servent à retenir, à rassembler, et les annonces qui occupent une page

entière des journaux, comme pour célébrer une eau purgative, des pilules

hépatiques ou un cirage nouveau, tous les procédés de propagande, de

diffusion, d’écriture dans la mémoire de la troupe James Randal, du

«Randal Circus», avec ses deux initiales qui se retrouvent dans les

villes, dans les champs, le long des chemins de fer, dans les gares,

les omnibus, les tramways et le métropolitain de Paris: R. C., en rouge,

en vert, en bleu, en noir, sur tous les murs... R. C. pour qu’on nous

attende impatiemment... R. C. pour qu’on se souvienne de nous, pour

qu’on nous regrette, R. C. partout! Oui, cela ne peut que vous déplaire,

et quand vous songez, ensuite, que le long de cette voie, j’amasse une

fortune, vous protestez en votre cœur.

--Si je protestais comme vous le dites, interjeta Mathieu, vous

aurais-je loué mes terres?

--Oui, quand même, je crois, car vous ne jugez pas mes manières d’agir

déshonorantes, elles vous sont simplement désagréables. Pourquoi manquer

une affaire, une bonne affaire, parce que l’homme qui vous la propose

s’habille, se présente d’autre façon que vous?... Laissons cela. J’ai

voulu me placer à votre point de vue; maintenant, permettez que je

définisse le mien.

--Parlez, monsieur Randal.»

Mathieu, surpris par ce discours, le fut encore plus quand, pour achever

ce qu’il avait à dire, James Randal se leva. Il marchait avec lenteur,

de long en large de la tente, sa voix grave tremblait d’émotion... peu

de gestes, mais ceux-là notifiaient bien sa pensée; une grande autorité,

sûre d’elle-même, et toujours un regard obstinément perdu, éclairé

peut-être par cette lumière venue d’en haut.

«Écoutez... Je suis un meneur d’hommes; ma mission, ici-bas, est de

mener des hommes; ils m’écoutent de préférence à tout autre; ils me

suivent, ils m’obéissent. En temps de guerre, j’aurais commandé des

soldats... Dieu m’a épargné cet affreux devoir: je ne mène pas mes

hommes à la mort, je les mène à la vie, à la vie complète; je les mène à

se connaître... Une nuit, il y a très longtemps, un ami m’invita à

l’accompagner dans un lieu public où l’on jouait, où l’on buvait, où des

femmes dansaient impudiquement, sous le rayon des réflecteurs, où des

acrobates faisaient frémir le peuple assemblé pour les voir, où des

clowns leur succédaient afin de faire rire, et c’était le vice,

alentour, l’ivresse, la luxure, et les hommes et les femmes semblaient

des bêtes, et le mal régnait sur eux, mais aucun d’eux n’en avait

conscience... Ils étaient perdus...

«Et alors, subitement, l’idée me vint de les sauver; l’idée, reçue ainsi

par grâce, descendit en moi, s’approfondit en moi, me pénétra tout

entier... Je me sentais devenu un être nouveau; ma vie se traçait devant

moi comme un chemin difficile, très caillouteux, possible cependant, où

il fallait être fortement chaussé, mais qui, je le savais, conduisait

droit où je devais me rendre.

«Les malheureux!... ah! quelle pitié! voués à la mort de l’âme, plongés

dans le vice et ne comprenant pas qu’ils s’y noyaient! Ils avaient

presque disparu; l’eau sale où ils se plaisaient leur emplissait la

bouche, leur fermait les yeux, pesait sur leurs oreilles. Comment

auraient-ils crié, la bouche pleine? comment auraient-ils vu de leurs

yeux aveugles, entendu de leurs oreilles sourdes?... Ils flottaient

encore, pas pour longtemps, à coup sûr!... Je me penchai sur l’eau

fétide dont la puanteur m’étouffait, je me penchai jusqu’à la limite

extrême de mon équilibre, et, résolument, je les tirai par les cheveux!

«Ce premier geste, ce premier effort, non, il ne me sera pas compté: il

était trop facile. On fait cela de tout son cœur, on y met toute sa

vigueur... ensuite vient la tâche vraiment ardue. Ah! monsieur Delannes!

réunir les éléments d’un music-hall modèle, d’un cirque gigantesque,

original, bien ordonné, luxueux, qui fasse oublier les autres, qui forme

le public, qui le blase, au besoin; entraîner cette tribu sur la vaste

terre, la nettoyer de ses souillures dans le vent du voyage, la

rajeunir, la maintenir au même point de haute moralité, de perfection

technique, afin de décourager toute concurrence, cela figure un grand

rêve, d’abord, puis un grand projet, mais qui suppose un robuste capital

«argent» pour étayer le capital «volonté». J’étais pauvre, j’ai dû

m’enrichir; le moyen, je l’ai cherché, je l’ai trouvé, enfin! dix ans de

travail obstiné, assidu, régulier... Aujourd’hui, je touche au but, au

seul but humain, car le but divin brille devant moi, très loin, comme

une radieuse aurore. Je marche vers cette aurore, suivi de ceux-là qui

me sont chers, qui sont les miens.

«Oui, nous passons par un monde où le vice règne en maître, or il ne

faut jamais ignorer le maître, il faut l’avoir vu de près, à l’œuvre,

dans son abjecte gloire. Puisque le mal se retrouve en tous lieux,

pourquoi le fuir? où le fuirait-on? Résignons-nous plutôt à vivre avec

lui, en gardant bien notre âme. Ainsi, ce temps d’épreuves, nous le

vivrons, mêlés au mal, mais qu’importe à un cœur pur! Seul périra d’une

mort honteuse celui qui eut le courage abominable d’avoir pleine

conscience du mal et de s’y employer néanmoins; seul connaîtra l’enfer,

sur terre et au delà, celui dont la conscience fut mise en éveil, et qui

se jette dans le mal par plaisir diabolique et pour y chercher sa

perdition...»

* * * * *

Il annonçait, il prophétisait; son dur visage exprimait une certitude

sereine, incluse au tréfonds de l’être, et l’on comprenait, à cet

instant, que Jérôme Hourgues eût parlé d’un regard fermé.

Des pas, au dehors, interrompirent le singulier discours, puis une voix

impatiente cria:

«James! avez-vous bientôt fini?

--Entrez,» dit-il.

Comme se relevait le rideau de la tente, il ajouta, en français:

«Ceci, monsieur Delannes, est ma femme, une compatriote de vous.»

X

«Je crains qu’il ne vous ait infligé sa conférence de propagande, disait

Mme Randal en sortant de la tente, une demi-heure plus tard. Il vous a

rasé, monsieur Delannes, avouez-le!

--Mais, non, Madame, pas du tout. Il m’a étonné d’abord: je ne

m’attendais guère à ce ton presque religieux, à tant de noblesse alliée

à tant de précision. Cela n’a rien d’ennuyeux, au contraire.

--Voyez-vous, mon mari est un type, un brave homme aussi. Vous vous

habituerez à lui. Ses discours, ses sermons... il n’y a qu’à le laisser

dire, à ne pas l’écouter. Ça vient par crises. En affaires, il est

remarquable. Oh! oui, un drôle de mélange et, je le répète, le brave

homme reparaît toujours.

--Je n’en doute pas... Votre troupe m’intéresse déjà prodigieusement,

Madame; je voudrais l’étudier de près.

--Vous y trouverez de quoi vous amuser. Tenez, promenons-nous un peu. Je

vous servirai de guide. Saviez-vous que j’étais française?... C’est bon

de se sentir en France, d’y rester quelques mois, sans bouger... Si

longtemps que je n’y étais revenue! Ça console de l’Amérique.

--M. Randal semble doué d’un rare instinct d’organisation; mon gérant

m’a donné certains détails vraiment surprenants.

--Une grosse boîte... Si James n’était pas là pour diriger, pour

surveiller, elle crèverait de partout... J’ai entrevu M. Hourgues; sa

fillette est bien gentille.

--Charmante; sa femme aussi.

--Attention! voilà un de nos courtiers: M. Boucbélère... Bonjour,

Boucbélère! Vous désirez parler à mon mari? Je devine à votre figure

que vous apportez du nouveau...»

Et, s’adressant à Mathieu:

«Quand Boucbélère fait une découverte, il prend l’expression accablée

qui convient: son trésor est trop lourd. Comme dit James, sans rire: il

arrive chargé des péchés du monde.

--Salut, Madame! ah!... bonjour, Monsieur! je crois vous avoir déjà

rencontré au café. Du nouveau? non, Madame, rien de nouveau, mais je

voudrais montrer à M. Randal l’intérêt qu’il aurait à changer d’avis à

propos du cul-de-jatte de Bordeaux: le bonhomme est libre depuis hier,

je me charge de l’engager à des conditions excellentes... un numéro

inédit et qui rapportera. Que M. Randal se montre moins intransigeant,

et je télégraphie à Bordeaux, ce soir.

--Faire changer James d’avis! ah! Boucbélère, vous y perdrez votre

accent toulousain! Comment va Rachel?

--Elle n’est pas à prendre avec des pincettes: graissée jusqu’au bout

des doigts et de très mauvaise humeur, elle invente une pommade

extraordinaire que nous lancerons un jour: «la bélériane». Les boîtes

porteront sur le couvercle un bouc qui, si j’ose dire, aura «bel air»...

Des bêtises! Tout de même, je vais voir le patron.

--Comme il vous plaira.

--Mais je tiens à rectifier quelque chose: M. Randal dit que je rentre

chargé de toute l’_horreur_ du monde et non pas de tous les _péchés_...

C’est très différent.

--Évidemment! Pardon, Boucbélère; bonne chance.

--Au revoir, Madame; salut, Monsieur.»

Il rétablit du doigt l’ordonnance de ses cheveux luisants, s’inclina,

sourit, boutonna son veston pour avantager sa taille et se dirigea vers

la tente du chef.

«Je vous prie de croire que nous n’en comptons pas beaucoup de ce

calibre, dit Mme Randal.

--Boucbélère est à tout le moins singulier.

--Oui, mais un, ça suffit. J’aurai mieux à vous montrer, plus tard.

Celui-là, je le trouve abject. Vous savez, sans doute, qu’il nous

procure nos monstres. J’avoue qu’il y met une habileté consommée: il a

le flair du chien de chasse, dès qu’il s’agit de dénicher un être

anormal, épouvantable, étonnant par sa taille, ou son poids, ou ses

traits. Et comment expliquer?... il les aime d’un amour paternel et

bizarre; il les soigne, il les protège avec une tendresse qui donne

froid dans le dos. Au demeurant, cet affreux individu est honnête...

Quant à sa femme, Rachel, on ne peut lui reprocher de gagner sa vie en

confectionnant des pommades, des lotions, des crèmes et des poudres...

Elle n’appartient pas officiellement à la troupe.

--Je l’ai vue.

--Je ne vous la décrirai donc pas... Mais voici Boucbélère qui revient;

la séance n’a pas été longue; et voici James.»

M. Randal semblait indigné, tristement indigné. Il s’appliquait à garder

un calme que démentait le trouble de sa voix.

«Boucbélère, dit-il d’abord, veuillez vous retirer.»

Puis, quand le délinquant fut parti, l’oreille basse:

«Ma chère Ida et vous, monsieur Delannes, je vous fais juges, tous deux,

d’un cas infâme. Présenter au peuple les images les plus désolantes de

la détresse humaine, cela ne se défend que par l’excellence du but que

l’on veut atteindre. Un pareil spectacle force à réfléchir, à rentrer en

soi-même; il apporte une leçon douloureuse et, par conséquent, un

bienfait. On oublie si vite sa santé! Être normal, cela paraît tout

naturel; on n’y songe pas... Je donne, ici, l’occasion d’y songer et

j’incite à en rendre grâces, un jour, à qui de droit. C’est une prière

qui monte, c’est une prière de plus. L’homme sain remercie Dieu de sa

santé, au lieu de le supplier seulement au cours d’une maladie. Je pense

que, pour sa rareté même, cette prière inattendue sera agréée, comme un

don gratuit... Et que vient de me proposer Boucbélère, pour la seconde

fois? un cul-de-jatte qui joue avec son infirmité, qui fait le singe,

qui fait le clown! qui dessine la caricature de sa déchéance et provoque

la gaieté par une parade sacrilège! A la façon de Ned Walkins, il casse

des douzaines d’assiettes, sans arrêt, avec un sourire surpris et cette

expression sottement ravie qui, chez Walkins, était une trouvaille...

A-t-on jamais vu un forçat jongler avec ses chaînes?... A coup sûr, ce

cas est infâme, et vous ne me contredirez pas!»

Il se tut, il s’éloigna d’un pas rapide, sentant qu’il ne se tenait plus

en main.

Mme Randal ne paraissait nullement émue.

«Vous le retrouverez souvent dans cet état. J’avoue que j’ai peine à le

comprendre, car, en somme... N’importe!... Au revoir, Monsieur.»

Il ne restait à Delannes que de prendre congé.

La conscience dans le mal: roman · 第 16 / 45 题