VIII

«Mon cher Mathieu, je vous l’ai répété vingt fois: votre mémoire se

gâte, se perd. Est-ce en souvenir de votre oncle que vous fumez

trop?...»

Quelques semaines auparavant, par une lettre fort explicite, Hourgues,

semblait-il, avait correctement demandé à Delannes l’autorisation de

louer une partie de la propriété (le bois Martin et les deux prairies

attenantes) à un certain James Randal au sujet duquel il avait obtenu

les meilleurs renseignements. Que le papier fût parvenu entre les mains

de Mathieu, une réponse le certifiait; qu’il en eût pris connaissance

autrement que d’un œil distrait, on pouvait en douter puisqu’il

ignorait tout de cette affaire. Elle paraissait bonne. Hourgues avait

signé. Il hésitait d’abord, l’intermédiaire lui ayant déplu, mais il

reprit confiance dès qu’il put traiter avec Randal lui-même.

Il le décrivait de façon intéressante. Le premier abord ne laissait pas

de surprendre: une figure de cinquantenaire que l’austérité ravage, des

traits taillés à coups de serpe, un regard fermé, une bouche close, aux

lèvres dures, nulle bonhomie, mais de la bonté s’exprimant par des

actes, jamais par des phrases.

«Il me tarde que vous le voyiez; vous l’apprécierez, j’en suis sûr. Son

entourage le respecte, le vénère. A moi, il me fait presque peur et

Lucie va plus loin: elle avoue naïvement qu’il l’épouvante. Certes, on

l’imagine mieux à la tête d’une troupe de moines guerriers que dirigeant

un cirque, mais il y a des vocations inattendues, d’étranges rencontres

et, somme toute, James Randal est bien à sa place.»

Cela réveillait en Mathieu un vague souvenir: le cirque Randal, une

troupe organisée à l’américaine avec de puissants capitaux. Elle

parcourait le monde de bout en bout, se faisant précéder par des

fanfares sonores et une escouade de colleurs d’affiches qui recouvraient

les murs des villes et des villages de placards annonciateurs devant

lesquels le passant interdit, bientôt émerveillé, stationnait longtemps.

Mais pourquoi le cirque Randal se trouvait-il à Villedon?

Hourgues le lui expliqua.

«Randal vient d’accomplir en Europe une magnifique tournée dont les

résultats furent excellents. Il a dû s’arrêter, beaucoup de chevaux

ayant eu la morve. D’autres viendront d’Amérique, dans quelques

semaines; encore faudra-t-il les dresser, ce qui n’est pas une besogne

facile. Pour le moment, on se repose ou l’on fait en Bretagne, en

Normandie, de petites expéditions à frais réduits, sans importance... Et

voilà pourquoi, cher ami, vos terres sont occupées, présentement, par

cette horde nomade.»

Il rassura Mathieu sur les inconvénients possibles.

«L’affaire est bonne, je vous l’ai dit: ils paient bien. J’ai obtenu,

dans notre bail, qu’ils ne mettent aucune affiche dans les villages

d’alentour, aucun placard en pleins champs; ce sont d’effroyables choses

qui offensent le regard. Vous en avez vu, n’est-ce pas, de ces

rectangles flamboyants, verts et rouges, coupés d’une croix blanche et

portant le nom du cirque en lettres démesurées? Je n’ai permis aucun

signe extérieur, chez vous, certain que vous en seriez horripilé, sauf

une flamme bien modeste sur un des arbres du bois Martin. Elle ne vous

gênera guère.»

Hourgues donna ensuite de la troupe une description détaillée. Il

commençait à la connaître et, chaque jour, y découvrait un aspect

nouveau, un trait de mœurs surprenant. S’il n’avait fait qu’entrevoir

Mme Randal, la femme du chef, du moins causait-il souvent avec le jeune

cavalier dont l’apparition subite fut si fantastique, le matin même, et

cela l’amusait de penser qu’une scène des mille et une nuits s’offrait

tout de suite, dès l’aube, en Normandie, à Mathieu qui, récemment,

songeait à la chercher, cette scène, au cours de voyages difficiles, en

quelque pays lointain.

Avery Leslie n’était d’ailleurs pas écuyer de son métier, mais, pour se

distraire, il menait parfois les bêtes à l’eau. Il lui plaisait de se

baigner comme un centaure. Sa profession? danseur de corde; un vrai

artiste dans sa partie. Il donnait le vertige à Hourgues et à Lucie par

ses audaces d’équilibre. Lui aussi valait la peine qu’on le fréquentât,

n’étant point de qualité ordinaire ni de commerce banal.

Du bruyant Boucbélère qu’il avait vu de près, lors des premières

tractations avec Randal, il parlait sans estime.

«Heureusement, ni ce monsieur, ni l’ineffable Mme Rachel, sa compagne,

ne sont souvent avec nous. Son métier de courtier oblige Boucbélère à de

fréquents voyages: il va chercher à Vienne, à Constantinople, à Anvers,

à Hambourg, partout où l’on en trouve, des monstres, des

_singularités_, comme il dit, _monstre_ étant, à son avis, un vocable

vulgaire... Ah! les pauvres gens! ce sont pourtant bien des monstres!

Ils forment ici une classe à part, qui dort à part, qui mange à part. Si

jamais vous tenez à vous assurer une mauvaise nuit, Mathieu, passez

quelques instants en leur compagnie.»

Les autres, les normaux ayant un rôle actif, formaient une réunion peu

commune de cent cinquante individus: pour la plupart des Américains du

Nord; cependant Boucbélère avait vu le jour à Toulouse, et la troupe

comptait aussi un Portugais, une famille japonaise, deux Italiens, un

Chinois, d’autres encore. Leurs emplois étaient strictement délimités,

avec une rigueur qui donnait à rêver. Randal jouait le rôle du grand

chef, du grand maître; cela se comprenait qu’une troupe de ce genre eût

besoin d’être dirigée sans faiblesse. Randal ne plaisantait pas, mettant

une pareille conscience, la même application sérieuse, à régler les

détails d’une parade comique de trois clowns, qu’à décider, étape par

étape, un itinéraire à travers l’Europe, ou à s’engager dans une affaire

de plusieurs centaines de mille francs. Il s’occupait aussi de

l’éducation morale de ses hommes et leur faisait des conférences qui,

souvent, prenaient tournure de prêche.

«Vous trouverez chez ces gens plus d’un sujet d’étude et beaucoup de

délassement; ils ne sont point ennuyeux: vous vous divertirez en leur

compagnie, je le gage, car ils vous paraîtront vivants et c’est une

qualité que vous prisez. Leurs chevaux sont à notre disposition, bien

entendu; ils ne furent pas tous contaminés. Je vous signale mon ami Sam

Harland, merveilleux écuyer et brave homme. Il connaît à fond les

écuries et saura choisir un poney qui vous convienne. Tout ce petit

monde forme un ensemble qui, d’abord, surprend un peu, mais que j’ai

fini par aimer. Vous ferez de même et votre science de l’anglais vous

servira. Pour ma part, j’ai dû perdre toute pudeur et baragouiner

honteusement, afin de me faire entendre. Les Boucbélère sont français,

hélas! mais de quoi parler avec Mme Rachel sinon de massage, d’onguents,

de pâtes et de crèmes, tous sujets où je ne brille pas? et que dire à

Boucbélère?... l’écouter, parfois, suffit à soulever le cœur! Mme Randal

aussi est française, m’a-t-on dit, mais le hasard a fait que je n’ai

presque jamais causé avec cette belle personne d’expression bizarre.

Randal a quelque teinture de notre langue, Avery Leslie se perfectionne

chaque jour, mais le reste de la troupe sait tout juste les mots _cidre_

et _tabac_. Il m’a donc fallu me procurer un précis de grammaire

anglaise avec son vocabulaire; je l’étudie tous les soirs et vous aurez

beau jeu à vous moquer de mes honnêtes efforts.

--J’admire tout au contraire, mon cher Hourgues, le scrupule que vous

mettez dans vos moindres actions! Pour mieux gérer la propriété d’un

ami, occupée par une horde barbare, devenir polyglotte, cela touche au

sublime!

--A propos de barbares, dit Hourgues afin de couper court, je ne vous

ai pas encore parlé de nos peaux-rouges, car nous avons ici des Indiens

peaux-rouges. Ils n’ont pas rang de citoyens; comme les nègres, ils

vivent ensemble et, comme les monstres, on les fréquente peu. Ils se

saoulent, ils sentent mauvais, ils chapardent, mais la police est bien

faite; nous n’avons pas encore eu le moindre ennui. Je les voyais selon

l’image que m’en donnait jadis Fenimore Cooper: vaillance, noblesse de

cœur, loyauté... Il faut en rabattre: des sauvages de décadence; c’est à

pleurer! et même le type se perd, s’avilit.

«Voilà de quoi vous occuper, Mathieu, quand vous sentirez l’ennui venir

et que les travaux campagnards vous rebuteront. Un cirque... peut-on

même l’appeler un cirque? On y joint un music-hall démontable et un

cinéma... Le music-hall réunira sur son programme des numéros

rigoureusement inédits ou très célèbres (croyez bien que Randal ne me

paye pas pour faire de la réclame!) quant au cinéma, il nous réserve des

surprises: ses films feront courir le monde! Tout cela, mon ami! tout

cela pour distraire Monsieur!...

--Hourgues, je vous rends grâces de m’avoir assuré tant de plaisirs. J’y

goûterai.»

La conscience dans le mal: roman · 第 15 / 45 题