«Mon cher Mathieu, je vous l’ai répété vingt fois: votre mémoire se
gâte, se perd. Est-ce en souvenir de votre oncle que vous fumez
trop?...»
Quelques semaines auparavant, par une lettre fort explicite, Hourgues,
semblait-il, avait correctement demandé à Delannes l’autorisation de
louer une partie de la propriété (le bois Martin et les deux prairies
attenantes) à un certain James Randal au sujet duquel il avait obtenu
les meilleurs renseignements. Que le papier fût parvenu entre les mains
de Mathieu, une réponse le certifiait; qu’il en eût pris connaissance
autrement que d’un œil distrait, on pouvait en douter puisqu’il
ignorait tout de cette affaire. Elle paraissait bonne. Hourgues avait
signé. Il hésitait d’abord, l’intermédiaire lui ayant déplu, mais il
reprit confiance dès qu’il put traiter avec Randal lui-même.
Il le décrivait de façon intéressante. Le premier abord ne laissait pas
de surprendre: une figure de cinquantenaire que l’austérité ravage, des
traits taillés à coups de serpe, un regard fermé, une bouche close, aux
lèvres dures, nulle bonhomie, mais de la bonté s’exprimant par des
actes, jamais par des phrases.
«Il me tarde que vous le voyiez; vous l’apprécierez, j’en suis sûr. Son
entourage le respecte, le vénère. A moi, il me fait presque peur et
Lucie va plus loin: elle avoue naïvement qu’il l’épouvante. Certes, on
l’imagine mieux à la tête d’une troupe de moines guerriers que dirigeant
un cirque, mais il y a des vocations inattendues, d’étranges rencontres
et, somme toute, James Randal est bien à sa place.»
Cela réveillait en Mathieu un vague souvenir: le cirque Randal, une
troupe organisée à l’américaine avec de puissants capitaux. Elle
parcourait le monde de bout en bout, se faisant précéder par des
fanfares sonores et une escouade de colleurs d’affiches qui recouvraient
les murs des villes et des villages de placards annonciateurs devant
lesquels le passant interdit, bientôt émerveillé, stationnait longtemps.
Mais pourquoi le cirque Randal se trouvait-il à Villedon?
Hourgues le lui expliqua.
«Randal vient d’accomplir en Europe une magnifique tournée dont les
résultats furent excellents. Il a dû s’arrêter, beaucoup de chevaux
ayant eu la morve. D’autres viendront d’Amérique, dans quelques
semaines; encore faudra-t-il les dresser, ce qui n’est pas une besogne
facile. Pour le moment, on se repose ou l’on fait en Bretagne, en
Normandie, de petites expéditions à frais réduits, sans importance... Et
voilà pourquoi, cher ami, vos terres sont occupées, présentement, par
cette horde nomade.»
Il rassura Mathieu sur les inconvénients possibles.
«L’affaire est bonne, je vous l’ai dit: ils paient bien. J’ai obtenu,
dans notre bail, qu’ils ne mettent aucune affiche dans les villages
d’alentour, aucun placard en pleins champs; ce sont d’effroyables choses
qui offensent le regard. Vous en avez vu, n’est-ce pas, de ces
rectangles flamboyants, verts et rouges, coupés d’une croix blanche et
portant le nom du cirque en lettres démesurées? Je n’ai permis aucun
signe extérieur, chez vous, certain que vous en seriez horripilé, sauf
une flamme bien modeste sur un des arbres du bois Martin. Elle ne vous
gênera guère.»
Hourgues donna ensuite de la troupe une description détaillée. Il
commençait à la connaître et, chaque jour, y découvrait un aspect
nouveau, un trait de mœurs surprenant. S’il n’avait fait qu’entrevoir
Mme Randal, la femme du chef, du moins causait-il souvent avec le jeune
cavalier dont l’apparition subite fut si fantastique, le matin même, et
cela l’amusait de penser qu’une scène des mille et une nuits s’offrait
tout de suite, dès l’aube, en Normandie, à Mathieu qui, récemment,
songeait à la chercher, cette scène, au cours de voyages difficiles, en
quelque pays lointain.
Avery Leslie n’était d’ailleurs pas écuyer de son métier, mais, pour se
distraire, il menait parfois les bêtes à l’eau. Il lui plaisait de se
baigner comme un centaure. Sa profession? danseur de corde; un vrai
artiste dans sa partie. Il donnait le vertige à Hourgues et à Lucie par
ses audaces d’équilibre. Lui aussi valait la peine qu’on le fréquentât,
n’étant point de qualité ordinaire ni de commerce banal.
Du bruyant Boucbélère qu’il avait vu de près, lors des premières
tractations avec Randal, il parlait sans estime.
«Heureusement, ni ce monsieur, ni l’ineffable Mme Rachel, sa compagne,
ne sont souvent avec nous. Son métier de courtier oblige Boucbélère à de
fréquents voyages: il va chercher à Vienne, à Constantinople, à Anvers,
à Hambourg, partout où l’on en trouve, des monstres, des
_singularités_, comme il dit, _monstre_ étant, à son avis, un vocable
vulgaire... Ah! les pauvres gens! ce sont pourtant bien des monstres!
Ils forment ici une classe à part, qui dort à part, qui mange à part. Si
jamais vous tenez à vous assurer une mauvaise nuit, Mathieu, passez
quelques instants en leur compagnie.»
Les autres, les normaux ayant un rôle actif, formaient une réunion peu
commune de cent cinquante individus: pour la plupart des Américains du
Nord; cependant Boucbélère avait vu le jour à Toulouse, et la troupe
comptait aussi un Portugais, une famille japonaise, deux Italiens, un
Chinois, d’autres encore. Leurs emplois étaient strictement délimités,
avec une rigueur qui donnait à rêver. Randal jouait le rôle du grand
chef, du grand maître; cela se comprenait qu’une troupe de ce genre eût
besoin d’être dirigée sans faiblesse. Randal ne plaisantait pas, mettant
une pareille conscience, la même application sérieuse, à régler les
détails d’une parade comique de trois clowns, qu’à décider, étape par
étape, un itinéraire à travers l’Europe, ou à s’engager dans une affaire
de plusieurs centaines de mille francs. Il s’occupait aussi de
l’éducation morale de ses hommes et leur faisait des conférences qui,
souvent, prenaient tournure de prêche.
«Vous trouverez chez ces gens plus d’un sujet d’étude et beaucoup de
délassement; ils ne sont point ennuyeux: vous vous divertirez en leur
compagnie, je le gage, car ils vous paraîtront vivants et c’est une
qualité que vous prisez. Leurs chevaux sont à notre disposition, bien
entendu; ils ne furent pas tous contaminés. Je vous signale mon ami Sam
Harland, merveilleux écuyer et brave homme. Il connaît à fond les
écuries et saura choisir un poney qui vous convienne. Tout ce petit
monde forme un ensemble qui, d’abord, surprend un peu, mais que j’ai
fini par aimer. Vous ferez de même et votre science de l’anglais vous
servira. Pour ma part, j’ai dû perdre toute pudeur et baragouiner
honteusement, afin de me faire entendre. Les Boucbélère sont français,
hélas! mais de quoi parler avec Mme Rachel sinon de massage, d’onguents,
de pâtes et de crèmes, tous sujets où je ne brille pas? et que dire à
Boucbélère?... l’écouter, parfois, suffit à soulever le cœur! Mme Randal
aussi est française, m’a-t-on dit, mais le hasard a fait que je n’ai
presque jamais causé avec cette belle personne d’expression bizarre.
Randal a quelque teinture de notre langue, Avery Leslie se perfectionne
chaque jour, mais le reste de la troupe sait tout juste les mots _cidre_
et _tabac_. Il m’a donc fallu me procurer un précis de grammaire
anglaise avec son vocabulaire; je l’étudie tous les soirs et vous aurez
beau jeu à vous moquer de mes honnêtes efforts.
--J’admire tout au contraire, mon cher Hourgues, le scrupule que vous
mettez dans vos moindres actions! Pour mieux gérer la propriété d’un
ami, occupée par une horde barbare, devenir polyglotte, cela touche au
sublime!
--A propos de barbares, dit Hourgues afin de couper court, je ne vous
ai pas encore parlé de nos peaux-rouges, car nous avons ici des Indiens
peaux-rouges. Ils n’ont pas rang de citoyens; comme les nègres, ils
vivent ensemble et, comme les monstres, on les fréquente peu. Ils se
saoulent, ils sentent mauvais, ils chapardent, mais la police est bien
faite; nous n’avons pas encore eu le moindre ennui. Je les voyais selon
l’image que m’en donnait jadis Fenimore Cooper: vaillance, noblesse de
cœur, loyauté... Il faut en rabattre: des sauvages de décadence; c’est à
pleurer! et même le type se perd, s’avilit.
«Voilà de quoi vous occuper, Mathieu, quand vous sentirez l’ennui venir
et que les travaux campagnards vous rebuteront. Un cirque... peut-on
même l’appeler un cirque? On y joint un music-hall démontable et un
cinéma... Le music-hall réunira sur son programme des numéros
rigoureusement inédits ou très célèbres (croyez bien que Randal ne me
paye pas pour faire de la réclame!) quant au cinéma, il nous réserve des
surprises: ses films feront courir le monde! Tout cela, mon ami! tout
cela pour distraire Monsieur!...
--Hourgues, je vous rends grâces de m’avoir assuré tant de plaisirs. J’y
goûterai.»