VII

Rentré dans sa garçonnière, il arriva bien à Mathieu Delannes de penser

quelquefois à ces deux personnages rencontrés par hasard, mais des

réflexions plus personnelles, plus graves, l’occupaient, et bientôt M.

et Mme Boucbélère s’en furent rejoindre au fond de son souvenir d’autres

fantoches passagers qui l’avaient amusé un instant.

Six mois plus tard, il se décida... Durant ces six mois, Mathieu, sans

parvenir à rien préciser, tritura des projets multiples. Tout cela

restait confus, épais, quand une lettre de sa jeune amie encore absente

lui annonça un prochain retour. L’enveloppe du mauve le plus galant, le

papier trop parfumé, l’encre trop verte lui déplurent et aussi la façon

fleurie dont l’épistolière, qui s’ennuyait sur la côte, l’assurait d’une

tendresse renouvelée. Cette lettre joua le rôle de la goutte adventice

dont la chute clarifie soudain un mélange obscur. Il imagina la vie

qu’il serait forcé de mener: promenades au Bois, soirées au théâtre,

soupers, et tout ce bavardage auquel on n’échappe pas! et tout le temps

perdu!

Sa résolution était prise; l’exil, avec ses belles promesses, ne

s’offrait plus à lui sous les mêmes couleurs; l’installation à Villedon,

chez lui, paraissait plus simple, plus efficace, d’un rendement plus

sûr; il trouverait à s’employer là, tout aussi bien qu’autre part.

Hourgues lui avait souvent écrit, mais ne tâchait pas de le convaincre,

et d’ailleurs Mathieu lisait ses lettres distraitement, voulant se

décider seul. La chose était faite. Sans plus tarder, il envoya à Jérôme

Hourgues un télégramme lui annonçant son arrivée immédiate et s’occupa

des quelques problèmes ménagers que posait un si brusque départ.

Le dimanche soir, il trouva son ami qui l’attendait; sa joie était

manifeste. Ils dînèrent ensemble et l’on dut avouer qu’à passer du

service de l’oncle à celui du neveu, la cuisinière ne perdait rien de sa

délectable maîtrise. Delannes ne tarda pas à monter dans sa chambre,

plus fatigué peut-être que de raison, légèrement grisé par le choix

qu’il venait de faire (le choix de sa vie, en somme), et par la subtile

influence de certain sauterne réputé dont Jérôme Hourgues, pour fêter ce

beau jour, était allé cueillir à la cave, de ses mains pieuses, deux des

six bouteilles restantes.

Le lendemain, il se réveilla dans une vaste chambre grise où filtrait la

lumière du petit matin, et, tout de suite, il n’eut aucune envie de se

rendormir. D’abord, il resta immobile, charmé par un silence que seul,

de temps à autre, trouait le chant des coqs. Il songea aux bruits de ce

même petit matin à Paris; la comparaison l’amusa; puis il sauta du lit,

voulant voir le paysage à la fois bien connu et nouveau que dominaient

ses fenêtres. Il les ouvrit et s’assit dans une embrasure où,

sommairement vêtu, il se livra, fumant une cigarette, au si doux plaisir

de contempler.

La vaste prairie descendait vers une plage de galets ocre et jaune; plus

loin, la marée, basse à cette heure, découvrait du sable, et, plus loin

encore, c’était la mer, sous un voile de brumes épaisses à l’horizon,

légères sur le bord. A droite, à gauche de la prairie, des bois

s’étendaient, d’une verdure neuve et tendre. Tout se présentait ainsi en

teintes délicates qu’un peu de vapeur unissait. Le soleil, enveloppé à

l’orient, avait encore des lueurs assourdies, sans éclat, sans chaleur,

qui paraissaient parfois, écartant la buée d’alentour, en reflets de

nacre et d’opale. Un souffle de brise naissante animait l’air, faisait

bruire la cime des arbres, effilochait une traîne de buée sur la

prairie, apportait des parfums, des rumeurs, un oiseau.

Mathieu laissait errer son regard. Ce spectacle le ravissait

secrètement, l’enchantait peu à peu. Un grand repos se répandait en

lui, de cette sorte qui permet le rêve. Il sourit, pensant aux tons

crus, aux ardeurs, aux violences des pays qu’il avait voulu visiter, de

l’autre côté de la terre. Là-bas, durant ses heures de loisir, il aurait

admiré mille choses brillantes, étincelantes, inattendues, mais, ici

même, ne pouvait-il imaginer mieux? Les fruits à portée de sa main ne

valaient-ils pas la mangue ou le letchi?

«Mes beaux projets, se dit Delannes, malgré toutes leurs précisions,

étaient encore gâtés par trop de littérature... Romantisme déplorable!

Au panier! Je crois que je finirai par me plaire à Villedon, par m’y

faire une vie, et vraiment, ce matin, j’ai ouvert mes fenêtres sur un

bien aimable décor.»

Mathieu contemple les nuées grises, lentement mouvantes, les verdures

claires au léger friselis, le ciel où naissent des teintes roses, cette

prairie... Soudain, une touche de couleur vive sollicite son regard; il

prend une lorgnette pour mieux l’examiner: à la plus haute branche d’un

arbre du bois de droite, flotte une flamme triangulaire, mi-partie

verte et jaune.

Pourquoi cette flamme? il ne devine pas et, bientôt, pense à autre

chose, car le soleil se révèle, frappant la rosée de l’herbe d’un rayon

d’or éblouissant. L’impression est saisissante, magique; Mathieu ne

quitte plus des yeux ce tapis de lumière tendu sur la prairie... Oui,

tout à fait magique...

Et voici qu’il entend un cri joyeux, une clameur simple et forte,

l’appel, dirait-on, d’une jeune voix humaine... D’où vient cet appel et

qui le lance? Du seuil de la maison jusqu’à la mer, personne. Mathieu

reprend sa lorgnette. Rien entre les deux bois, rien sur l’herbe au

précieux tapis et cependant...

Un second appel, plus formé... Celui-là jaillit à coup sûr du bois de

droite, mais Mathieu s’étonne encore davantage, s’étonne éperdument,

quand, de ce bois, il voit sortir, image effarante, par trop

imprévisible, un grand cheval, blanc de neige, qu’enfourche un enfant

nu. La bête à la robe sans tache, baignée de soleil, s’encapuchonne en

galopant; son mince cavalier qui semble monté à cru la conduit au

bridon. Maintenant, elle s’éloigne, elle tourne, elle revient, elle

s’éloigne encore, foulant lourdement l’herbe lumineuse, et Mathieu,

transporté d’il ne sait quelle curiosité dont déborde son cœur, possédé

d’une étrange jubilation, a tout juste le temps de chausser des sandales

pour se précipiter comme un fou, vêtu de son seul pyjama de toile, dans

l’escalier, puis au dehors.

Il n’a pas interrogé le vieux domestique tôt levé qui balayait

l’antichambre et s’émeut de ce brusque passage: il veut voir, il veut

savoir... Il se rappelle qu’il était bon coureur, jadis; il retrouve son

élan, son allure, son haleine; il descend la prairie en pente douce,

comme par jeu, sans nul effort. Voilà le cheval blanc! Mathieu se hâte.

C’est bien un cheval blanc; c’est bien un enfant nu qui le monte.

Mathieu se rapproche, bondissant sur l’herbe humide. Le voici tout près;

le voici tout contre. Il touche le cheval blanc; il fait halte... Le

jeune cavalier saute à terre, d’un geste souple et facile, salue de la

tête, et souriant, riant plutôt, s’écrie:

«Vous avez du souffle, Monsieur!»

La conscience dans le mal: roman · 第 14 / 45 题