Rentré dans sa garçonnière, il arriva bien à Mathieu Delannes de penser
quelquefois à ces deux personnages rencontrés par hasard, mais des
réflexions plus personnelles, plus graves, l’occupaient, et bientôt M.
et Mme Boucbélère s’en furent rejoindre au fond de son souvenir d’autres
fantoches passagers qui l’avaient amusé un instant.
Six mois plus tard, il se décida... Durant ces six mois, Mathieu, sans
parvenir à rien préciser, tritura des projets multiples. Tout cela
restait confus, épais, quand une lettre de sa jeune amie encore absente
lui annonça un prochain retour. L’enveloppe du mauve le plus galant, le
papier trop parfumé, l’encre trop verte lui déplurent et aussi la façon
fleurie dont l’épistolière, qui s’ennuyait sur la côte, l’assurait d’une
tendresse renouvelée. Cette lettre joua le rôle de la goutte adventice
dont la chute clarifie soudain un mélange obscur. Il imagina la vie
qu’il serait forcé de mener: promenades au Bois, soirées au théâtre,
soupers, et tout ce bavardage auquel on n’échappe pas! et tout le temps
perdu!
Sa résolution était prise; l’exil, avec ses belles promesses, ne
s’offrait plus à lui sous les mêmes couleurs; l’installation à Villedon,
chez lui, paraissait plus simple, plus efficace, d’un rendement plus
sûr; il trouverait à s’employer là, tout aussi bien qu’autre part.
Hourgues lui avait souvent écrit, mais ne tâchait pas de le convaincre,
et d’ailleurs Mathieu lisait ses lettres distraitement, voulant se
décider seul. La chose était faite. Sans plus tarder, il envoya à Jérôme
Hourgues un télégramme lui annonçant son arrivée immédiate et s’occupa
des quelques problèmes ménagers que posait un si brusque départ.
Le dimanche soir, il trouva son ami qui l’attendait; sa joie était
manifeste. Ils dînèrent ensemble et l’on dut avouer qu’à passer du
service de l’oncle à celui du neveu, la cuisinière ne perdait rien de sa
délectable maîtrise. Delannes ne tarda pas à monter dans sa chambre,
plus fatigué peut-être que de raison, légèrement grisé par le choix
qu’il venait de faire (le choix de sa vie, en somme), et par la subtile
influence de certain sauterne réputé dont Jérôme Hourgues, pour fêter ce
beau jour, était allé cueillir à la cave, de ses mains pieuses, deux des
six bouteilles restantes.
Le lendemain, il se réveilla dans une vaste chambre grise où filtrait la
lumière du petit matin, et, tout de suite, il n’eut aucune envie de se
rendormir. D’abord, il resta immobile, charmé par un silence que seul,
de temps à autre, trouait le chant des coqs. Il songea aux bruits de ce
même petit matin à Paris; la comparaison l’amusa; puis il sauta du lit,
voulant voir le paysage à la fois bien connu et nouveau que dominaient
ses fenêtres. Il les ouvrit et s’assit dans une embrasure où,
sommairement vêtu, il se livra, fumant une cigarette, au si doux plaisir
de contempler.
La vaste prairie descendait vers une plage de galets ocre et jaune; plus
loin, la marée, basse à cette heure, découvrait du sable, et, plus loin
encore, c’était la mer, sous un voile de brumes épaisses à l’horizon,
légères sur le bord. A droite, à gauche de la prairie, des bois
s’étendaient, d’une verdure neuve et tendre. Tout se présentait ainsi en
teintes délicates qu’un peu de vapeur unissait. Le soleil, enveloppé à
l’orient, avait encore des lueurs assourdies, sans éclat, sans chaleur,
qui paraissaient parfois, écartant la buée d’alentour, en reflets de
nacre et d’opale. Un souffle de brise naissante animait l’air, faisait
bruire la cime des arbres, effilochait une traîne de buée sur la
prairie, apportait des parfums, des rumeurs, un oiseau.
Mathieu laissait errer son regard. Ce spectacle le ravissait
secrètement, l’enchantait peu à peu. Un grand repos se répandait en
lui, de cette sorte qui permet le rêve. Il sourit, pensant aux tons
crus, aux ardeurs, aux violences des pays qu’il avait voulu visiter, de
l’autre côté de la terre. Là-bas, durant ses heures de loisir, il aurait
admiré mille choses brillantes, étincelantes, inattendues, mais, ici
même, ne pouvait-il imaginer mieux? Les fruits à portée de sa main ne
valaient-ils pas la mangue ou le letchi?
«Mes beaux projets, se dit Delannes, malgré toutes leurs précisions,
étaient encore gâtés par trop de littérature... Romantisme déplorable!
Au panier! Je crois que je finirai par me plaire à Villedon, par m’y
faire une vie, et vraiment, ce matin, j’ai ouvert mes fenêtres sur un
bien aimable décor.»
Mathieu contemple les nuées grises, lentement mouvantes, les verdures
claires au léger friselis, le ciel où naissent des teintes roses, cette
prairie... Soudain, une touche de couleur vive sollicite son regard; il
prend une lorgnette pour mieux l’examiner: à la plus haute branche d’un
arbre du bois de droite, flotte une flamme triangulaire, mi-partie
verte et jaune.
Pourquoi cette flamme? il ne devine pas et, bientôt, pense à autre
chose, car le soleil se révèle, frappant la rosée de l’herbe d’un rayon
d’or éblouissant. L’impression est saisissante, magique; Mathieu ne
quitte plus des yeux ce tapis de lumière tendu sur la prairie... Oui,
tout à fait magique...
Et voici qu’il entend un cri joyeux, une clameur simple et forte,
l’appel, dirait-on, d’une jeune voix humaine... D’où vient cet appel et
qui le lance? Du seuil de la maison jusqu’à la mer, personne. Mathieu
reprend sa lorgnette. Rien entre les deux bois, rien sur l’herbe au
précieux tapis et cependant...
Un second appel, plus formé... Celui-là jaillit à coup sûr du bois de
droite, mais Mathieu s’étonne encore davantage, s’étonne éperdument,
quand, de ce bois, il voit sortir, image effarante, par trop
imprévisible, un grand cheval, blanc de neige, qu’enfourche un enfant
nu. La bête à la robe sans tache, baignée de soleil, s’encapuchonne en
galopant; son mince cavalier qui semble monté à cru la conduit au
bridon. Maintenant, elle s’éloigne, elle tourne, elle revient, elle
s’éloigne encore, foulant lourdement l’herbe lumineuse, et Mathieu,
transporté d’il ne sait quelle curiosité dont déborde son cœur, possédé
d’une étrange jubilation, a tout juste le temps de chausser des sandales
pour se précipiter comme un fou, vêtu de son seul pyjama de toile, dans
l’escalier, puis au dehors.
Il n’a pas interrogé le vieux domestique tôt levé qui balayait
l’antichambre et s’émeut de ce brusque passage: il veut voir, il veut
savoir... Il se rappelle qu’il était bon coureur, jadis; il retrouve son
élan, son allure, son haleine; il descend la prairie en pente douce,
comme par jeu, sans nul effort. Voilà le cheval blanc! Mathieu se hâte.
C’est bien un cheval blanc; c’est bien un enfant nu qui le monte.
Mathieu se rapproche, bondissant sur l’herbe humide. Le voici tout près;
le voici tout contre. Il touche le cheval blanc; il fait halte... Le
jeune cavalier saute à terre, d’un geste souple et facile, salue de la
tête, et souriant, riant plutôt, s’écrie:
«Vous avez du souffle, Monsieur!»