VI

A cette proposition toute simple, si particulière néanmoins, bien

raisonnable, mais décevante en ce qu’elle détruisait un beau rêve

d’exil, Mathieu songeait encore, le lendemain, après qu’il fut allé

présenter au curé du village ses devoirs et remerciements. Le brave

homme lui avait dit d’excellentes choses, de façon trop soutenue.

L’ayant quitté sur la fin d’un résumé vraiment touchant des vertus de M.

Jacques Mesnard et las de ce ronron louangeur, il entra dans un petit

café où quelques habitués fumaient la pipe. Atmosphère moins pure mais

plus chaude qu’au dehors; de temps en temps, contre le plancher, un

bruit de souliers lourds: l’arrivée d’un client précédé d’une douche

horizontale d’air glacé; des paroles d’accueil, sonores, bien timbrées.

Tout cela, Mathieu le connaissait de longue date. Assis devant un verre

de café noir, il s’occupait de lui-même, se répétant, examinant, pesant

ce que Jérôme Hourgues lui disait, la veille.

Bientôt, il leva la tête: quelqu’un s’installait à côté de lui, un grand

et gros homme brun, moustachu, mal rasé, dont les cheveux passés à la

pommade dessinaient sur le front bas une plaque en accroche-cœur. Il

retenait au coin de sa bouche grasse un mégot éteint. Son costume, fait

pour attirer l’œil, se composait d’un audacieux complet marron, d’une

chemise de couleur que fermait une cravate à pois et, retournée sur le

dossier de la chaise, d’une très ample, très sérieuse peau de bique.

Pour commander son absinthe, il parla fort; sa voix était cuivrée,

retentissante; il prétendait à beaucoup d’importance, il prenait

beaucoup de place et ses larges mains poilues aux ongles sales furent

d’une abjecte majesté quand il les colla sur la table, les doigts

ouverts, afin que l’on vît mieux le travail barbare de deux bagues d’or.

Et puis Mathieu s’aperçut que ce personnage n’était pas seul: une toute

petite femme l’accompagnait, si petite qu’elle semblait moins femme que

poupée. De beaux yeux sombres, un nez lourd, des lèvres sèches, marquées

de fard, des cheveux roux, très abondants, dont la frisure bouffante

débordait un chapeau modeste, sans garniture; une poitrine triste,

plate, ornée d’un collier d’ambre, des bras maigres, à faire pitié, des

mains aux ongles vernis, à la peau travaillée, amollie et poudrée, et

beaucoup de bagues à ces mains. L’ensemble donnait une image surprenante

que la robe noire, étriquée, ascétique, mal portée, accentuait encore.

Elle parla, en réponse à un appel du gros homme, et ce fut, auprès d’un

bruit généreux de fanfare, la mélodie dépouillée d’une clarinette.

Intrigué par ce couple étrange, Mathieu, sans bouger, l’observa,

écouta.

«Tu n’as pas froid, Octave?

--Ici, pas trop, répondit l’homme, mais pour un sale pays, c’est un sale

pays!

--Nous serons rentrés demain; il faudra écrire à Randal, ce soir, pour

lui envoyer la liste et les renseignements.

--Les renseignements! comment veux-tu que je les trouve? C’est tout des

jésuites dans le patelin: on demande quelque chose, le bonhomme répond à

côté ou pas.

--Nous ne sommes plus à Toulouse!» dit la petite personne avec une mine

dégoûtée.

Puis, à mi-voix:

«Qu’y a-t-il sur la liste? demanda-t-elle.

--Rien de très gras: le colosse, mais on l’a déjà vu; l’homme

caoutchouc, une bonne affaire, celui-là; le cul-de-jatte casseur

d’assiettes qui ne plaira pas à Randal (ces protestants, ça a des

idées!) d’ailleurs, j’ai pas signé; et puis ceux de la foire de Hambourg

que tu connais: le nabot est crevé, ils sont encore sept.

--C’est pas mal, Octave; c’est un joli groupe... Alors, tu reviendras

pour les renseignements?

--Oui, dans six semaines. Je verrai le notaire. Il y a de belles

prairies qui feraient tout à fait l’affaire. Tu m’accompagneras: j’aurai

besoin de toi.

--Y penses-tu, Octave! Mme Salomon m’en voudra beaucoup si je la quitte

si tôt. Elle n’a confiance qu’en moi... cette rougeur la défigure. Mme

Salomon est une cliente merveilleuse.

--Ma bonne Rachel, il y a plus de galette à prendre chez Randal qu’en

t’éreintant à graisser des vieilles dames.

--Tais-toi, Octave! tu me fais honte!... Et n’oublie pas de laisser

notre adresse.

--T’as raison, ma poule!»

Il se tourna vers le tenancier du café:

«Brave homme! voici nos cartes. S’il venait des lettres pour ma femme ou

pour moi, vous seriez bien obligeant de les faire suivre.»

Il posa deux cartons sur la table, y jeta une pièce de cent sous et se

leva.

«Non, non, Rachel! dit-il à sa femme qui attendait la monnaie, il faut

avoir la main large. Partons.»

Et, cueillant sa peau de bique, il s’en vêtit.

* * * * *

«Drôles de gens!» dit le tenancier, quand ils eurent quitté la salle.

Il y eut un murmure d’approbation chez les habitués du café.

«Qui est-ce? demanda Delannes.

--Dieu sait, monsieur Mathieu! moi, je ne sais pas. J’en avais jamais vu

comme ça. Je ne comprends même pas leur métier. Tenez...»

Il tendit les deux cartons où Mathieu put lire:

OCTAVE BOUCBÉLÈRE

_Courtier en Singularités_

MADAME RACHEL

_Masseuse-Manucure_

«Manucure! s’écriait le tenancier en riant de bon cœur, c’est pas un

métier de chrétien, manucure! c’est quoi?»

La conscience dans le mal: roman · 第 13 / 45 题