A cette proposition toute simple, si particulière néanmoins, bien
raisonnable, mais décevante en ce qu’elle détruisait un beau rêve
d’exil, Mathieu songeait encore, le lendemain, après qu’il fut allé
présenter au curé du village ses devoirs et remerciements. Le brave
homme lui avait dit d’excellentes choses, de façon trop soutenue.
L’ayant quitté sur la fin d’un résumé vraiment touchant des vertus de M.
Jacques Mesnard et las de ce ronron louangeur, il entra dans un petit
café où quelques habitués fumaient la pipe. Atmosphère moins pure mais
plus chaude qu’au dehors; de temps en temps, contre le plancher, un
bruit de souliers lourds: l’arrivée d’un client précédé d’une douche
horizontale d’air glacé; des paroles d’accueil, sonores, bien timbrées.
Tout cela, Mathieu le connaissait de longue date. Assis devant un verre
de café noir, il s’occupait de lui-même, se répétant, examinant, pesant
ce que Jérôme Hourgues lui disait, la veille.
Bientôt, il leva la tête: quelqu’un s’installait à côté de lui, un grand
et gros homme brun, moustachu, mal rasé, dont les cheveux passés à la
pommade dessinaient sur le front bas une plaque en accroche-cœur. Il
retenait au coin de sa bouche grasse un mégot éteint. Son costume, fait
pour attirer l’œil, se composait d’un audacieux complet marron, d’une
chemise de couleur que fermait une cravate à pois et, retournée sur le
dossier de la chaise, d’une très ample, très sérieuse peau de bique.
Pour commander son absinthe, il parla fort; sa voix était cuivrée,
retentissante; il prétendait à beaucoup d’importance, il prenait
beaucoup de place et ses larges mains poilues aux ongles sales furent
d’une abjecte majesté quand il les colla sur la table, les doigts
ouverts, afin que l’on vît mieux le travail barbare de deux bagues d’or.
Et puis Mathieu s’aperçut que ce personnage n’était pas seul: une toute
petite femme l’accompagnait, si petite qu’elle semblait moins femme que
poupée. De beaux yeux sombres, un nez lourd, des lèvres sèches, marquées
de fard, des cheveux roux, très abondants, dont la frisure bouffante
débordait un chapeau modeste, sans garniture; une poitrine triste,
plate, ornée d’un collier d’ambre, des bras maigres, à faire pitié, des
mains aux ongles vernis, à la peau travaillée, amollie et poudrée, et
beaucoup de bagues à ces mains. L’ensemble donnait une image surprenante
que la robe noire, étriquée, ascétique, mal portée, accentuait encore.
Elle parla, en réponse à un appel du gros homme, et ce fut, auprès d’un
bruit généreux de fanfare, la mélodie dépouillée d’une clarinette.
Intrigué par ce couple étrange, Mathieu, sans bouger, l’observa,
écouta.
«Tu n’as pas froid, Octave?
--Ici, pas trop, répondit l’homme, mais pour un sale pays, c’est un sale
pays!
--Nous serons rentrés demain; il faudra écrire à Randal, ce soir, pour
lui envoyer la liste et les renseignements.
--Les renseignements! comment veux-tu que je les trouve? C’est tout des
jésuites dans le patelin: on demande quelque chose, le bonhomme répond à
côté ou pas.
--Nous ne sommes plus à Toulouse!» dit la petite personne avec une mine
dégoûtée.
Puis, à mi-voix:
«Qu’y a-t-il sur la liste? demanda-t-elle.
--Rien de très gras: le colosse, mais on l’a déjà vu; l’homme
caoutchouc, une bonne affaire, celui-là; le cul-de-jatte casseur
d’assiettes qui ne plaira pas à Randal (ces protestants, ça a des
idées!) d’ailleurs, j’ai pas signé; et puis ceux de la foire de Hambourg
que tu connais: le nabot est crevé, ils sont encore sept.
--C’est pas mal, Octave; c’est un joli groupe... Alors, tu reviendras
pour les renseignements?
--Oui, dans six semaines. Je verrai le notaire. Il y a de belles
prairies qui feraient tout à fait l’affaire. Tu m’accompagneras: j’aurai
besoin de toi.
--Y penses-tu, Octave! Mme Salomon m’en voudra beaucoup si je la quitte
si tôt. Elle n’a confiance qu’en moi... cette rougeur la défigure. Mme
Salomon est une cliente merveilleuse.
--Ma bonne Rachel, il y a plus de galette à prendre chez Randal qu’en
t’éreintant à graisser des vieilles dames.
--Tais-toi, Octave! tu me fais honte!... Et n’oublie pas de laisser
notre adresse.
--T’as raison, ma poule!»
Il se tourna vers le tenancier du café:
«Brave homme! voici nos cartes. S’il venait des lettres pour ma femme ou
pour moi, vous seriez bien obligeant de les faire suivre.»
Il posa deux cartons sur la table, y jeta une pièce de cent sous et se
leva.
«Non, non, Rachel! dit-il à sa femme qui attendait la monnaie, il faut
avoir la main large. Partons.»
Et, cueillant sa peau de bique, il s’en vêtit.
* * * * *
«Drôles de gens!» dit le tenancier, quand ils eurent quitté la salle.
Il y eut un murmure d’approbation chez les habitués du café.
«Qui est-ce? demanda Delannes.
--Dieu sait, monsieur Mathieu! moi, je ne sais pas. J’en avais jamais vu
comme ça. Je ne comprends même pas leur métier. Tenez...»
Il tendit les deux cartons où Mathieu put lire:
OCTAVE BOUCBÉLÈRE
_Courtier en Singularités_
MADAME RACHEL
_Masseuse-Manucure_
«Manucure! s’écriait le tenancier en riant de bon cœur, c’est pas un
métier de chrétien, manucure! c’est quoi?»