Durant les quelques années qui suivirent, Mathieu vécut à peu près comme
le lui avait proposé son oncle. Installé à Paris, en garçon, dans un
rez-de-chaussée qu’il orna d’accueillante manière, il fréquenta les
lieux où l’on s’amuse, soupa en compagnie joyeuse et suivit la carrière
de quelques demoiselles de music-hall. Sa figure d’un singulier attrait,
son entrain, son humeur égale et d’enviables rentes expliquaient
aisément le succès que ces jeunesses lui firent. Toutes, néanmoins, se
plaignaient de l’impossibilité manifeste qu’elles voyaient à le garder
longtemps. Non pas qu’il fût précisément volage: il souffrait mal une
contrainte, la moindre le mettait en éveil, amenant bientôt la plus
courtoise liquidation et la plus définitive.
«Ça va quelque temps, puis il rue dans les brancards.»
«On croit le tenir; un jour, il vous glisse entre les doigts.»
Deux formes données à la même pensée par deux de ses amies.
Pourtant Mlle Lily Bentham sut l’enchaîner pendant six mois, Mlle Gaby
Lesurques, environ cinq. Le charme de May Read ne dura qu’une saison,
mais la jeune Nicole du Théâtre Impérial l’enchanta de janvier à
septembre. Ils tentèrent de conserve un voyage à Venise qui détermina
leur rupture, Mathieu ayant montré, dans cette ville romantique, trop de
goût pour des Vénitiennes de petite naissance et Nicole s’en étant
plaint. D’autres aventures toutes pareilles menèrent avec douceur
Mathieu Delannes à ses vingt et un ans.
* * * * *
Chaque été, quand Paris devenait insupportable, il se rendait à
Villedon, sans jamais y prolonger son séjour. Aux premières feuilles
rousses, Mathieu se sentait las des conversations de M. Jacques Mesnard,
si sèches et piquées de trop de mots pointus. Celles de Jérôme Hourgues,
de sa femme, voire de sa fillette lui agréaient mieux; avec la petite
Alice, il s’oubliait à jouer des heures entières sur le sable de la
plage, mais bientôt l’influence de l’oncle toujours goutteux,
sarcastique et revêche se manifestait à nouveau. Déprimé, Mathieu ne
jouissait plus de ce paysage de la mer et des bois qu’il aimait tant:
d’un jour gris, il ne sentait que la tristesse, d’un jour lumineux et
chaud, le seul accablement. Pour le réconforter, Villedon, sa maison
natale, n’éveillait en lui que de trop lointains souvenirs.
Que savait-il de sa mère morte en couches, de son père qui n’avait
survécu que trois ans à sa femme? Il se les imaginait par des
photographies, par les bibelots de leurs chambres, par quelques
anecdotes, quelques lettres retrouvées, mais cela était si peu de chose,
et ce peu si peu vivant! Rentrant à Villedon, il ne rentrait pas chez
lui.
Paris lui donnait d’autres plaisirs très appréciables, mais Paris ne le
contentait guère. S’il avait jeté sa gourme avec toute l’ardeur d’un
jeune cheval échappé, Mathieu se doutait bien que cela ne durerait pas.
Ses compagnons de noce, ses camarades, les demoiselles de music-hall et
les dames trop poudrées, témoins de son plaisir, lui paraissaient former
une troupe d’esclaves évoquée autour de lui à seule fin de le
satisfaire. Il en arrivait presque à les plaindre.
«Moi seul, je m’amuse librement. Les autres, vous par exemple, ma chère,
travaillez à m’amuser.»
Ainsi parla-t-il à Gaby Lesurques (charmant visage, intelligence bornée)
qui, pour toute réponse, murmura d’une pauvre voix mince:
«Ben vrai, Mathieu, tu en dis des choses!»
Et vida d’un trait son cocktail.
Quelques incursions dans d’autres mondes lui donnèrent de l’ennui; la
préparation de deux examens utiles l’absorba insuffisamment. Pourtant,
son année de service militaire lui fut d’un réel bénéfice. Il acceptait
une discipline aussi ouvertement affichée; sa liberté n’en souffrait
pas. Il se plut à cette tâche qui l’occupait d’une façon nouvelle et la
ville de province qui l’accueillit faisait un bien joli cadre. Mais ces
haltes n’ont qu’un temps... Un jour, on s’en va... Dès lors, il semble
que les belles heures soient passées où l’on se sentait l’âme libre et
légère.
«D’ailleurs, expliquait-il, cela eût duré un mois de plus que je me
serais ennuyé à périr... ou jusqu’à tout casser.»
Mathieu a-t-il si peu changé depuis le collège?
* * * * *
Rentré à Paris, il s’aperçoit que les sorties nocturnes le tentent
moins. Des projets d’avenir se précisent en lui. Bientôt, il partira; il
s’installera pour quelques années dans une colonie lointaine...
laquelle? il ne sait encore, mais de ce choix il s’occupe avec
application.
Un soir d’hiver où la pluie tombe dru et que Mathieu étudie, dans un
gros livre, l’agrément et les inconvénients de vivre en Indo-Chine, on
sonne à sa porte. Il ouvre et reçoit des mains du télégraphiste
ruisselant un papier bleu. Persuadé que ce sont là des nouvelles de sa
jeune amie du jour qui soigne au soleil de Nice un rhume de cerveau, il
déchire la feuille sans hâte, mais ce papier bleu lui vaut une surprise,
car il lit:
_Votre oncle succombé ce matin à une attaque de goutte. Funérailles
lundi midi. Sincères condoléances, affections. Jérôme Hourgues._
«Il convient donc que je parte au plus tôt,» se dit Mathieu.
Ayant consulté l’indicateur, il sonna la femme de chambre et lui annonça
qu’il prendrait le train de 8 h. 12, le lendemain, dimanche.
«L’oncle est mort...»
Nulle émotion ne naissait. Il se fût étonné d’en ressentir une très
vive, mais ce vieillard qu’il n’aimait pas, qu’il n’admirait pas, dont
il estimait peu la vie d’égoïste brutal, cynique, parfois cruel, vivant
seul et sans amis, depuis que sa santé l’obligeait au repos des champs,
ce vieillard ne représentait pas moins quelque chose: tout ce qui
restait de famille à Mathieu Delannes... Mathieu serait plus seul
encore.
«Et, se disait-il en regardant la cheminée où s’alignaient des
photographies souriantes, je ne lui ai même pas fait tenir les portraits
de petites femmes qu’il me réclamait un jour. Pourtant, c’eût été
charitable et l’eût amusé... Tant pis... Trop tard!»
Il se coucha peu après et prit, le lendemain, à 8 h. 12, le train pour
Villedon.
V
M. Jacques Mesnard dormait son dernier sommeil, sous une plaque de
marbre gris, dans un cimetière qui n’avait rien de la grâce du cimetière
de village, tel qu’on se l’imagine volontiers. Monsieur le Maire le
déclarait hygiénique et moderne; c’est tout dire en deux mots.
D’ailleurs, Mathieu n’avait pu s’empêcher de penser que ce petit enclos,
sec, propret, fermé de murs blancs dont le faîte se défendait de
l’escalade par des tessons agressifs, convenait fort bien au vieillard
défunt.
Nulle occupation pressante ne le rappelant, Mathieu ne rentra pas
aussitôt à Paris. La lourde chute de neige de la veille et, sur ce
linceul, un soleil radieux, le dessin net et nu des bois qu’il revoyait
encore vêtus de vert ou de roux, la mer d’une teinte si fine et quelque
chose de léger qui flottait dans l’air froid, donnaient au paysage un
attrait nouveau qui faisait oublier Paris battu par les averses.
* * * * *
«Je ne l’aimais pas, vous le saviez, mon ami. Pour quelle raison
l’aurais-je aimé? Cependant je perds avec lui tout ce que d’autres
appellent leur famille. Me voilà tout seul. Ma famille, c’est vous qui
me la ferez, vous et les vôtres... J’y compte.
--Avec raison, répondit Jérôme Hourgues, mais n’oubliez pas que lui vous
aimait bien, à sa façon, sans doute, qui était contrainte et désagréable
(comme il pouvait aimer), sincère néanmoins. Il tenait à vous savoir
très entouré, chéri de tous, heureux de vivre, heureux par l’ambition et
le succès, heureux par l’amour.»
Et comme Mathieu l’interrompait, Hourgues reprit:
«Pas explicitement, non; il ne se fût pas permis d’être explicite et il
lui déplaisait de parler longtemps de quelqu’un qui lui était cher. Ses
phrases confuses me semblaient parfois d’une insupportable amertume...
Un homme dur, je l’accorde, mais si perspicace! Se rendant compte de son
aridité, de sa solitude de vieil arbre tordu, de sa stérilité, il vous
souhaitait une vie abondante et féconde.
--Voyons, Hourgues! répondit Mathieu, d’une voix assez coupante, il est
mort: n’en profitez pas pour le glorifier tout de suite, comme font les
bourgeois.
--Je vais croire, dit Hourgues, que vous le regrettez vraiment.»
Ils parlèrent d’autre chose.
* * * * *
«Et quels sont vos projets pour l’avenir? demandait Hourgues.
--Oh! je ne sais pas encore. Aller aux colonies, peut-être; y
travailler. Là-bas, on trouve à s’occuper de tous côtés et de mille
manières.
--C’est choisir une villégiature bien lointaine, lorsque, ici où nous
sommes, vous en avez une sous la main.
--Vous voulez dire que mon oncle...
--Il m’en a fait part lui-même. Je me souviens de ses paroles:
«Puisqu’il tient tant à être libre, ce gaillard, au moins que je lui en
procure les moyens!» M. Mesnard vous a donc laissé Villedon et toute sa
considérable fortune... Le bout du monde, c’est loin, mon cher Mathieu,
le climat y fût-il incomparable... Installez-vous dans votre famille,
car je n’oublie pas votre affectueux propos; installez-vous à Villedon.
--Afin d’y mener la vie de son dernier propriétaire? Ah! non, par
exemple! Vous continuerez à gérer cette terre que vous aimez, n’est-ce
pas, Hourgues? ainsi tout sera pour le mieux, et le Tonkin, le Tchad ou
Tahiti sont des lieux d’exil d’où l’on revient sans peine.
--Je serai toujours votre gérant, Mathieu, puisque vous m’en priez. J’ai
succédé à mon père dans cet emploi et vous remercie de m’y maintenir,
mais je vous assure qu’il y a du travail, et de reste, du travail pour
plus d’un, si l’on veut faire rendre à Villedon tout ce qu’il peut
donner.
--Nous en recauserons,» dit Mathieu.
La dernière phrase de Hourgues l’avait surpris.