Vêtu de blanc, l’œil vif et la mine dégagée, Mathieu s’en fut frapper,
plus tard, à la porte de son oncle. M. Jacques Mesnard était assis dans
un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte d’où l’on dominait une
vaste prairie dévalant jusqu’à la plage entre deux bois qui, de droite
et de gauche, étendaient leurs verdures. En face, c’était la mer, grise
et marquée de taches violettes, sous le ciel lumineux plein de grandes
nuées. Le vieil homme regardait ce paysage en fumant des cigarettes,
inlassablement. A ses pieds, une bassine de cuivre servait à recueillir
le rebut de son pétun. Sur ses genoux, un journal restait inutilisé;
parfois il se le faisait lire par Hourgues ou Mme Hourgues qu’il
interrompait, à chaque instant, pour placer des commentaires. Ils
étaient sarcastiques, toujours, et souvent grossiers.
Une figure en lame de couteau, des cheveux jaune sale, tombant en mèches
sur un front étroit; un long nez mince, une bouche dessinée pour émettre
des railleries, peu de dents, et celles-là presque noires, un menton
pointu, des mains, belles jadis, maintenant déformées par la goutte et
dont les doigts étaient marqués d’une indélébile teinture de tabac... Il
se présentait ainsi.
«Te voilà donc, dit-il sans bouger. Approche.
--Bonjour, mon oncle; comment vous portez-vous?
--A mon âge, cela ne change guère que pour de bon.
--Lucie Hourgues vient de me dire que votre dernière crise de goutte
remonte à quinze jours et ne fut pas forte.
--Pas forte! j’aimerais qu’elle l’eût sentie!... Mais parlons de toi.
Mathieu, tu fais grand honneur à la famille par tes succès
universitaires. Une lettre de ton professeur me les a appris et je t’ai
envoyé cinq cents francs, aussitôt, dont tu m’as d’ailleurs accusé
réception. Il convient, de plus, que je te félicite sur un ton
chaleureux.
--Ne vous donnez donc pas cette peine!
--Mais si! mais si!... Comptes-tu rester longtemps à Villedon?
--Le temps qu’il vous plaira de fixer, mon oncle.
--Mettons deux mois; tu ne me gêneras nullement et Jérôme, Lucie et la
petite Alice ont fort envie de te voir. Tu pourras monter à cheval,
chasser un peu, vers la fin de ton séjour, et me lire quelquefois les
feuilles parisiennes. Tu dois lire avec élégance... Laisse-moi te
regarder... Quelle santé! Cela aussi fait honneur à la famille.
--La famille?... où la prenez-vous, mon oncle? Je croyais n’avoir
d’autre parent que vous? Mes succès, mon aspect physique, vous
touchent-ils à ce point?
--Évidemment, j’exagérais pour te flatter et me concilier tes grâces;
par contre j’avoue que ta culture morale, si je puis dire, ne me laisse
pas indifférent... Fais-tu la noce?»
A cette question posée de façon brusque et sèche, Mathieu ne répondit
rien, tout d’abord, puis:
«Mon oncle, dit-il avec douceur, il me semble que ce sont là mes
affaires personnelles.
--Intransigeant! déjà!
--Je crois que le collège et, sans doute, une éducation peu surveillée
m’ont donné le goût de la liberté, de toutes les libertés, spécialement
celle de me réserver, en quelque sorte, au lieu de me répandre. C’est
une tournure d’esprit qui me rend les confidences difficiles. Je ne me
sens pas très sociable.
--Cela est fort bien dit. J’admets la réponse et sa critique incluse. En
tout cas, tu te portes à merveille et ne parais pas tenté par le
séminaire; si tu ne la fais déjà, tu feras donc la noce avant peu. En ma
qualité d’oncle dévoué, j’ai l’agréable devoir de t’en faciliter la
tâche. Après ton séjour ici, tu pourras t’installer à Paris dans un
rez-de-chaussée bien situé que je conserve depuis ma lointaine jeunesse
dont la période orageuse a été longue, très longue... tu le sais
peut-être. Cela te donnera le loisir de songer à ta carrière, s’il te
plaît d’en choisir une, fût-elle de rester les bras croisés, de t’y
préparer, de t’amuser en attendant l’heure de ton service militaire et
de goûter librement aux délices de la gastronomie nocturne et de
l’amour...
--C’est un joli programme, dit Mathieu.
--Il est entendu que je double ta pension et te donnerai de quoi
t’installer à ta guise dans ce pied-à-terre. Viens à Villedon vers la
fin de l’été; le reste du temps, ne laisse pas ton vieil oncle sans
nouvelles: envoie-lui des portraits commentés de tes petites amies, sur
des cartes postales. Elles orneront sa table de nuit et leur vue lui
réjouira le cœur... Maintenant, va te promener, laisse-moi seul. Tu
dîneras avec les Hourgues. Je dîne seul, dans cette pièce; je fume
ensuite un cigare, le second de la journée, et je me couche seul, comme
bien tu penses: le sage doit coucher seul, doit dormir... Au revoir...
Non, ne me serre pas la main, celle-là est encore douloureuse;
l’intention suffit. Bonsoir... homme libre!
--Excusez-moi, mon oncle. Bonsoir.»
Mathieu sortit et M. Jacques Mesnard, seul de nouveau dans la vaste
chambre qu’envahissait le crépuscule, jeta sa cigarette achevée, puis en
alluma une autre.