III

Vêtu de blanc, l’œil vif et la mine dégagée, Mathieu s’en fut frapper,

plus tard, à la porte de son oncle. M. Jacques Mesnard était assis dans

un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte d’où l’on dominait une

vaste prairie dévalant jusqu’à la plage entre deux bois qui, de droite

et de gauche, étendaient leurs verdures. En face, c’était la mer, grise

et marquée de taches violettes, sous le ciel lumineux plein de grandes

nuées. Le vieil homme regardait ce paysage en fumant des cigarettes,

inlassablement. A ses pieds, une bassine de cuivre servait à recueillir

le rebut de son pétun. Sur ses genoux, un journal restait inutilisé;

parfois il se le faisait lire par Hourgues ou Mme Hourgues qu’il

interrompait, à chaque instant, pour placer des commentaires. Ils

étaient sarcastiques, toujours, et souvent grossiers.

Une figure en lame de couteau, des cheveux jaune sale, tombant en mèches

sur un front étroit; un long nez mince, une bouche dessinée pour émettre

des railleries, peu de dents, et celles-là presque noires, un menton

pointu, des mains, belles jadis, maintenant déformées par la goutte et

dont les doigts étaient marqués d’une indélébile teinture de tabac... Il

se présentait ainsi.

«Te voilà donc, dit-il sans bouger. Approche.

--Bonjour, mon oncle; comment vous portez-vous?

--A mon âge, cela ne change guère que pour de bon.

--Lucie Hourgues vient de me dire que votre dernière crise de goutte

remonte à quinze jours et ne fut pas forte.

--Pas forte! j’aimerais qu’elle l’eût sentie!... Mais parlons de toi.

Mathieu, tu fais grand honneur à la famille par tes succès

universitaires. Une lettre de ton professeur me les a appris et je t’ai

envoyé cinq cents francs, aussitôt, dont tu m’as d’ailleurs accusé

réception. Il convient, de plus, que je te félicite sur un ton

chaleureux.

--Ne vous donnez donc pas cette peine!

--Mais si! mais si!... Comptes-tu rester longtemps à Villedon?

--Le temps qu’il vous plaira de fixer, mon oncle.

--Mettons deux mois; tu ne me gêneras nullement et Jérôme, Lucie et la

petite Alice ont fort envie de te voir. Tu pourras monter à cheval,

chasser un peu, vers la fin de ton séjour, et me lire quelquefois les

feuilles parisiennes. Tu dois lire avec élégance... Laisse-moi te

regarder... Quelle santé! Cela aussi fait honneur à la famille.

--La famille?... où la prenez-vous, mon oncle? Je croyais n’avoir

d’autre parent que vous? Mes succès, mon aspect physique, vous

touchent-ils à ce point?

--Évidemment, j’exagérais pour te flatter et me concilier tes grâces;

par contre j’avoue que ta culture morale, si je puis dire, ne me laisse

pas indifférent... Fais-tu la noce?»

A cette question posée de façon brusque et sèche, Mathieu ne répondit

rien, tout d’abord, puis:

«Mon oncle, dit-il avec douceur, il me semble que ce sont là mes

affaires personnelles.

--Intransigeant! déjà!

--Je crois que le collège et, sans doute, une éducation peu surveillée

m’ont donné le goût de la liberté, de toutes les libertés, spécialement

celle de me réserver, en quelque sorte, au lieu de me répandre. C’est

une tournure d’esprit qui me rend les confidences difficiles. Je ne me

sens pas très sociable.

--Cela est fort bien dit. J’admets la réponse et sa critique incluse. En

tout cas, tu te portes à merveille et ne parais pas tenté par le

séminaire; si tu ne la fais déjà, tu feras donc la noce avant peu. En ma

qualité d’oncle dévoué, j’ai l’agréable devoir de t’en faciliter la

tâche. Après ton séjour ici, tu pourras t’installer à Paris dans un

rez-de-chaussée bien situé que je conserve depuis ma lointaine jeunesse

dont la période orageuse a été longue, très longue... tu le sais

peut-être. Cela te donnera le loisir de songer à ta carrière, s’il te

plaît d’en choisir une, fût-elle de rester les bras croisés, de t’y

préparer, de t’amuser en attendant l’heure de ton service militaire et

de goûter librement aux délices de la gastronomie nocturne et de

l’amour...

--C’est un joli programme, dit Mathieu.

--Il est entendu que je double ta pension et te donnerai de quoi

t’installer à ta guise dans ce pied-à-terre. Viens à Villedon vers la

fin de l’été; le reste du temps, ne laisse pas ton vieil oncle sans

nouvelles: envoie-lui des portraits commentés de tes petites amies, sur

des cartes postales. Elles orneront sa table de nuit et leur vue lui

réjouira le cœur... Maintenant, va te promener, laisse-moi seul. Tu

dîneras avec les Hourgues. Je dîne seul, dans cette pièce; je fume

ensuite un cigare, le second de la journée, et je me couche seul, comme

bien tu penses: le sage doit coucher seul, doit dormir... Au revoir...

Non, ne me serre pas la main, celle-là est encore douloureuse;

l’intention suffit. Bonsoir... homme libre!

--Excusez-moi, mon oncle. Bonsoir.»

Mathieu sortit et M. Jacques Mesnard, seul de nouveau dans la vaste

chambre qu’envahissait le crépuscule, jeta sa cigarette achevée, puis en

alluma une autre.

La conscience dans le mal: roman · 第 11 / 45 题