II

Un vigoureux gaillard, très roux, très grand, les cheveux drus plantés

bas sur le front très large... Et quelle carrure! A cette impression de

force bien assise, trop sûre d’elle-même, le regard des yeux verts

apporte un tempérament par quelque chose de franc, d’une franchise

jeune, dont la physionomie est comme illuminée, par quelque chose de

très clair et de très pur. Il y a de la pitié dans ce regard.

Pour l’instant, Mathieu Delannes, rencogné dans un compartiment

poussiéreux de chemin de fer, s’ennuie fort. C’est une journée d’été, en

Normandie, et les stores baissés, battant sur les fenêtres ouvertes,

n’empêchent guère la chaleur de se manifester. Delannes suffoque et le

roman policier qu’il s’oblige à lire ne l’intéresse pas. Il s’est tiré

facilement, brillamment, paraît-il, de l’épreuve du baccalauréat et va

rendre compte de ses lauriers à M. Jacques Mesnard, son oncle, son seul

parent.

* * * * *

Depuis quelques moments, on aperçoit la mer. Voici que le train

s’arrête. Mathieu confie sa valise à un employé de la petite gare et

saute sur le quai. Bientôt après, une carriole l’emporte sur la route

blanche.

«Belle journée, monsieur Mathieu, pour votre arrivée!

--Un peu chaude, Louis... Comment va mon oncle?

--Oh! Monsieur est toujours de même: sa goutte, ses douleurs... Il ne

sort pas beaucoup. Rien de changé, comme vous voyez.

--Et mon ami Hourgues?

--M. Hourgues se porte bien, Madame et la petite aussi. Ah! des braves

gens, ceux-là, on peut le dire, et qui n’embêtent pas le monde. Un

gérant, voyez-vous, c’est tout bon ou tout mauvais. M. Hourgues, il me

parle comme à un ami, et j’ai beau être cocher, il me serre la main.

C’est pas monsieur votre oncle qui saluerait un domestique!»

* * * * *

Le trot vif du cheval, de légers tourbillons blancs, un ciel bleu pâle,

envahi de lumière, les champs longuement étendus, des bêtes, des

verdures légères, tout un paysage familier à Delannes et qu’il aime...

Une heure durant, les cahots coupent sa causerie avec Louis. Il est

heureux de retrouver le vieux cocher au parler franc qui, jadis, lui

apprit à grimper aux arbres, à marcher sur les mains, à nager, à monter

à cheval, à conduire, et sous la surveillance duquel il tua son premier

lapin.

Là-bas, ce bosquet touffu de marronniers marque la fin de la course. Il

jette de l’ombre sur un large gazon bordé de plates-bandes aux diverses

teintes, devant une haute façade grise, sans style, d’aspect sérieux et

bourgeois. C’est la maison natale de Mathieu. Les roues de la carriole

grincent contre le gravier avec un bruit connu, en franchissant la

grille, en contournant le bassin aux carpes, en s’arrêtant au seuil où

deux grands vases ornés ont presque disparu sous les entrelacs, festons

et guirlandes d’une somptueuse vigne vierge qui rougit déjà.

* * * * *

Delannes met pied à terre, sans se presser, tranquillement. Il a

pourtant un cri de joie en voyant paraître, les bras tendus, cet homme

grisonnant dont le regard bleu garde tant de jeunesse:

«Mon ami Hourgues!

--Mathieu, vous voilà dans une forme splendide! Vos succès ne vous ont

pas fatigué.

--On parlera de ça plus tard; embrassons-nous d’abord.

--Je sens que vous crevez de soif. Venez boire dans mon bureau; Lucie et

la petite nous y rejoindront; elles sont sur la plage; on ne vous

attendait pas si tôt... Mais j’oublie de dire que votre oncle est dans

sa bibliothèque, prêt à vous faire bon accueil.

--Quand je serai lavé, changé, j’irai le joindre. Maintenant, vous

devinez juste, Hourgues: il me suffira de boire frais.»

La conscience dans le mal: roman · 第 10 / 45 题