Car, dans le mélange, il y a un ferment efficace, le sentiment poétique
qui remue et anime l'érudition énorme, qui refuse de s'en tenir aux secs
catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y
devine une âme mystérieuse, et trouble tout l'homme en lui représentant
comme une énigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui.
Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu érudit et
observateur au lieu d'être acteur et poëte, qui, au lieu de créer,
s'occupe à comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses
vivantes, pénètre leur structure intime, s'attache à leurs lois réelles,
imprime passionnément et scrupuleusement en lui-même les moindres
linéaments de leur figure; qui en même temps projette au delà de
l'observation positive ses divinations pénétrantes, entrevoit derrière
les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et sublime, et
tressaille avec une sorte de vénération devant la grande noirceur vague
et peuplée à la surface de laquelle tremblote notre petit univers. Tel
est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, érudit, médecin et
moraliste, presque le dernier de la génération qui porta Jérémie Taylor
et Shakspeare. Nul penseur ne témoigne mieux de la flottante et
inventive curiosité du siècle. Nul écrivain n'a mieux manifesté la
splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parlé avec une émotion
plus éloquente de la mort, de l'énorme nuit de l'oubli, de
l'engloutissement où toute chose sombre, de la vanité humaine, qui, avec
de la gloire ou des pierres sculptées, essaye de se fabriquer une
immortalité éphémère. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus
éclatantes et plus originales, la séve poétique qui coule dans tous les
esprits du siècle. «L'injuste oubli, dit-il, secoue à l'aveugle ses
pavots, et traite la mémoire des hommes sans distinguer, entre leurs
droits à l'immortalité. Qui n'a pitié du fondateur des Pyramides?
Érostrate vit pour avoir détruit le temple de Delphes, et celui-là qui
l'a bâti est presque perdu. Le temps a épargné l'épitaphe du cheval
d'Adrien et anéanti la sienne.... Tout est folie, vanité nourrie de
vent. Les momies égyptiennes que Cambyse et le temps ont épargnées, sont
maintenant la proie de mains rapaces. Mizraïm guérit les blessures, et
Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand nombre doit
se contenter d'être comme s'il n'avait pas été et de subsister dans le
livre de Dieu, non dans la mémoire des hommes. Vingt-sept noms font
toute l'histoire des temps qui précèdent le déluge, et tous les noms
conservés jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un seul siècle de
vivants. Le nombre des morts excède de beaucoup tout ce qui vit; ce que
le monde a vécu dépasse beaucoup ce qui lui reste à vivre, et chaque
heure ajoute à ce nombre grandissant qui ne sait s'arrêter une seule
minute.... D'ailleurs l'oubli enlève au souvenir une large part de
nous-mêmes, même lorsque nous sommes vivants encore. Nous ne nous
rappelons que faiblement nos félicités, et les plus poignants coups des
afflictions ne laissent en nous que des cicatrices éphémères. La
sensibilité n'endure rien d'extrême, et les chagrins nous détruisent ou
se détruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos maux
passés par une miséricordieuse prévoyance de la nature, qui nous fait
digérer ainsi notre mélange de courts et mauvais jours, et qui,
délivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse à nos
plaies saignantes le temps de se refermer et de se guérir.» Ainsi de
toutes parts la mort nous entoure et nous presse. «Elle est
l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frère nous hante
journellement de ses avertissements funéraires; puisque le temps, qui
vieillit de lui-même, nous défend d'espérer une grande durée, c'est à
nous de regarder les longs espoirs comme des rêves et comme une attente
d'insensés[352].»
[Footnote 352: But the iniquity of oblivion blindly scattereth her
poppy, and deals with the memory of men without distinction to merit of
perpetuity: who can but pity the founder of the pyramids? Herostratus
lives that burnt the temple of Diana; he is almost lost that built it;
time hath spared the epitaph of Adrian's horse; confounded that of
himself. In vain we compute our felicities by the advantage of our good
names, since bad have equal durations; and Thersites is like to live as
long as Agamemnon, without the favour of the everlasting register. Who
knows whether the best of men be known? or whether there be not more
remarkable persons forgot than any that stand remembered in the known
account of time? Without the favour of the everlasting register, the
first man had been as unknown as the last, and Methuselah's long life
had been his only chronicle.
Oblivion is not to be hired: the greatest part must be content to be as
though they had not been; to be found in the register of God, not in the
record of man. Twenty-seven names make up the first story before the
flood; and the recorded names ever since contain not one living century.
The number of the dead long exceedeth all that shall live. The night of
time far surpasseth the day, and who knows when was the equinox? Every
hour adds unto that current arithmetic which scarce stands one moment.
And since death must be the Lucina of life: and even Pagans could doubt
whether thus to live were to die; since our longest sun sets at right
descensions, and makes but winter arches, and therefore it cannot be
long before we lie down in darkness, and have our light in ashes; since
the brother of death daily haunts us with dying mementos, and time, that
grows old in itself, bids us hope no long duration; diuturnity is a
dream, and folly of expectation.
Darkness and light divide the course of time, and oblivion shares with
memory a great part even of our living beings; we slightly remember our
felicities, and the smartest strokes of affliction leave but short smart
upon us. Sense endureth no extremities, and sorrows destroys us or
themselves. To weep into stones are fables. Afflictions induce
callosities; miseries are slippery, or fall like snow upon us, which,
notwithstanding, is no unhappy stupidity. To be ignorant of evils to
come, and forgetful of evils past, is a merciful provision in nature,
whereby we digest the mixture of our few and evil days; and our
delivered senses not relapsing into cutting remembrances, our sorrows
are not kept raw by the edge of repetitions.... All was vanity, feeding
the wind, and folly. The Egyptian mummies, which Cambyses or time hath
spared, avarice now consumeth. Mummy is become merchandise; Mizraim
cures wounds, and Pharaoh is sold for balzams.... Man is a noble animal,
splendid in ashes, and pompous in the grave, solemnising nativities and
deaths with equal lustre, nor omitting ceremonies of bravery in the
infamy of his nature.... Pyramids, arches, obelisks, were but the
irregularities of vain glory, and wild enormities of ancient
magnanimity.]
Voilà presque des paroles de poëte, et c'est justement cette
imagination de poëte qui le pousse en avant dans la science[353]. En
présence des productions naturelles, il fourmille de conjectures, de
rapprochements; il tâtonne à l'entour, proposant des explications,
essayant des expériences, portant ses divinations comme autant de palpes
flexibles et frémissantes aux quatre coins du monde, dans les plus
lointaines régions de la fantaisie et de la vérité. En regardant les
croûtes arborescentes et foliacées qui se forment à la surface des
liqueurs qui gèlent, il se demande si ce n'est point une résurrection
des essences végétales dissoutes dans le liquide. À la vue du sang ou du
lait qui caille, il cherche s'il n'y a point là quelque chose d'analogue
à la formation de l'oiseau dans l'oeuf, ou à cette coagulation du chaos
qui a enfanté notre monde. En présence de la force insaisissable qui
fait geler les liquides, il se demande si les apoplexies et les
cataractes ne sont pas l'effet d'une puissance semblable et n'indiquent
pas aussi la présence d'un esprit congélateur. Il est devant la nature
comme un artiste, un écrivain en présence d'un visage vivant, notant
chaque trait, chaque mouvement de physionomie pour parvenir à deviner
les passions et le caractère intérieur, corrigeant et défaisant sans
cesse ses interprétations, tout agité par l'idée des forces invisibles
qui opèrent sous l'enveloppe visible. Tout le moyen âge et l'antiquité
avec leurs théories et leurs imaginations, platonisme, cabale, théologie
chrétienne, formes substantielles d'Aristote, formes spécifiques de
l'alchimie, toutes les spéculations humaines enchevêtrées et
transformées l'une dans l'autre se rencontrent à la fois dans sa tête
pour lui ouvrir des percées sur ce monde inconnu. L'amas, l'entassement,
la confusion, la fermentation et le fourmillement intérieur, mêlé de
vapeurs et d'éclairs, le tumultueux encombrement de son imagination et
de son esprit, l'oppressent et l'agitent. Dans cette attente et dans
cette émotion, sa curiosité se prend à tout; à propos du moindre fait,
du plus spécial, du plus archaïque, du plus chimérique, il conçoit une
file d'investigations compliquées, calculant comment l'arche a pu
contenir toutes les créatures avec leur provision d'aliments; comment
Perpenna, dans son festin, rangea les invités afin de pouvoir frapper
Sertorius, son hôte; quels arbres ont pu bien pousser au bord de
l'Achéron, à supposer qu'il y en ait eu; si les plantations en quinconce
n'ont pas leur origine dans le paradis terrestre, et si les nombres et
les figures géométriques contenues dans le losange ne se rencontrent pas
dans tous les produits de la nature et de l'art. Vous reconnaissez ici
l'exubérance et les bizarres caprices d'une végétation intérieure trop
ample et trop forte. Archéologie, chimie, histoire, nature, il n'y a
rien qui ne l'intéresse jusqu'à la passion, qui ne fasse déborder sa
mémoire et son invention, qui n'éveille en lui l'idée de quelque force,
certainement admirable, peut-être infinie. Mais ce qui achève de le
peindre, et ce qui annonce l'approche de la science, c'est que son
imagination se fait contre-poids à elle-même. Il est fertile en doutes
autant qu'en explications. S'il voit les mille raisons qui poussent dans
un sens, il voit aussi les mille raisons qui poussent dans le sens
contraire. Aux deux bouts du même fait il entasse jusqu'aux nuages, mais
en piles égales, l'échafaudage des arguments contradictoires. La
conjecture faite, il sait qu'elle n'est qu'une conjecture, il s'arrête,
finit sur un _peut-être_, conseille de vérifier. Ses écrits ne sont que
des opinions qui se donnent pour des opinions; même le principal est une
réfutation des erreurs populaires. En somme, il fait des questions,
suggère des explications, suspend ses réponses; rien de plus, et c'est
assez; quand la recherche est si ardente, quand les voies où elle se
répand sont si nombreuses, quand elle est aussi scrupuleuse à s'assurer
de sa prise, l'issue de la chasse est sûre; on est à deux pas de la
vérité.
[Footnote 353: Consulter Milsand, étude sur sir Thomas Browne, _Revue
des Deux-Mondes_, 1858.]
V
C'est dans ce cortége d'érudits, de songeurs et de chercheurs que paraît
le plus compréhensif, le plus sensé, le plus novateur des esprits du
siècle, François Bacon; ample et éclatant esprit, l'un des plus beaux de
cette lignée poétique, et qui, comme ses devanciers, se trouva par
nature enclin à recouvrir ses idées de la plus magnifique parure; une
pensée ne semblait achevée en cet âge que lorsqu'elle avait pris un
corps et une couleur. Mais ce qui distingue celui-ci des autres, c'est
que chez lui l'image ne fait que concentrer la méditation. Il a réfléchi
longuement, il a imprimé en lui-même toutes les portions et toutes les
liaisons de son sujet; il le possède, et à ce moment, au lieu d'étaler
cette conception si pleine en une file de raisonnements gradués, il
l'enferme sous une comparaison si expressive, si exacte, si
transparente, qu'à travers la figure on aperçoit tous les détails de
l'idée, comme une liqueur dans un vase de beau cristal. Jugez de son
style par un seul exemple: «Comme l'eau, dit-il, soit qu'elle vienne de
la rosée du ciel, soit qu'elle sorte des sources de la terre, se
disperse et se perd dans le sol, à moins qu'elle ne soit rassemblée dans
quelque réceptacle où par son union elle peut se conserver et
s'entretenir, d'où il est arrivé que l'industrie de l'homme a construit
et disposé des bassins, des conduits, des citernes et des étangs que
l'on s'est accoutumé à parer et à embellir pour la magnificence et
l'apparat, comme pour l'usage et la nécessité; ainsi la science, soit
qu'elle descende de l'inspiration divine, soit qu'elle jaillisse de
l'observation humaine, périrait bientôt et s'évanouirait dans l'oubli,
si elle n'était point conservée dans des livres, dans des traditions,
dans des assemblées, dans des endroits disposés comme les universités,
les écoles et les colléges, pour sa réception et son entretien[354].»
C'est de cette façon qu'il pense, par des symboles, non par des
analyses; au lieu d'expliquer son idée, il la transpose et la traduit,
et il la traduit entière, jusque dans ses moindres parcelles, enfermant
tout dans la majesté d'une période grandiose ou dans la brièveté d'une
sentence frappante. De là un style[355] d'une richesse, d'une gravité,
d'une force admirables, tantôt solennel et symétrique, tantôt serré et
perçant, toujours étudié et coloré. Il n'y a rien dans la prose anglaise
de supérieur à sa diction.
[Footnote 354: As water, whether it be the dew of heaven or the springs
of the earth, doth scatter and lose itself in the ground, except it be
collected into some receptacle, where it may by union comfort and
sustain itself, and, for that cause, the industry of man hath framed and
made spring-heads, conduits, cisterns, and pools, which men have
accustomed likewise to beautify and adorn with accomplishments of
magnificence and state, as well as of use and necessity; so knowledge,
whether it descend from divine inspiration or spring from human sense,
would soon perish and vanish to oblivion, if it were not preserved in
books, conferences and places appointed, as universities, colleges and
schools, for the receipt and comforting the same....
The greatest error of all the rest, is the mistaking or misplacing of
the last or farthest end of knowledge: for men have entered into a
desire of learning and knowledge, sometimes upon a natural curiosity and
inquisitive appetite; sometimes to entertain their minds with variety
and delight; sometimes for ornament and reputation; and sometimes to
enable them to victory of wit and contradiction; and most times for
lucre and profession; and seldom sincerely to give a true account of
their gift of reason, to the benefit and use of men: as if there were
sought in knowledge a couch whereupon to rest a searching and restless
spirit; or a terrace, for a wandering and variable mind to walk up and
down with a fair prospect; or a tower of state, for a proud mind to
raise itself upon; or a fort or commanding ground, for strife and
contention; or a shop, for profit or sale; and not a rich storehouse,
for the glory of the Creator, and the relief of man's estate.]
[Footnote 355: _Voir_ surtout les _Essais_.]
De là aussi sa manière de concevoir les choses. Ce n'est point un
dialecticien, comme Hobbes ou Descartes, un homme habile à aligner les
idées, à les tirer les unes des autres, à conduire son lecteur du simple
au composé par toute la file des intermédiaires. C'est un producteur de
_conceptions_ et de _sentences_. La matière explorée, il nous dit: «Elle
est telle, n'y touchez point de ce côté, il faut l'aborder par cet
autre.» Rien de plus; nulle preuve, nul effort pour convaincre; il
affirme, et s'en tient là; il a pensé à la manière des artistes et des
poëtes, et parle à la façon des prophètes et des devins. _Cogitata et
visa_, ce titre d'un de ses livres pourrait être le titre de tous ses
livres. Le plus admirable de tous, le _Novum Organum_, est une suite
d'aphorismes, sortes de décrets scientifiques, comme d'un oracle qui
prévoit l'avenir et révèle la vérité. Et pour que la ressemblance soit
complète, c'est par des figures poétiques, par des abréviations
énigmatiques, presque par des vers sibyllins, qu'il les exprime: _Idola
specûs_, _Idola tribûs_, _Idola fori_, _Idola theatri_, chacun se
rappelle ces noms étranges qui désignent les quatre espèces d'illusions
auxquelles l'homme est soumis[356]. Shakspeare et les voyants n'ont pas
des condensations de pensées plus énergiques, plus expressives, qui
ressemblent mieux à l'inspiration, et Bacon en a partout de semblables.
En somme, son procédé est celui des créateurs, non l'argumentation, mais
l'_intuition_. Quand il a fait sa provision de faits, la plus vaste qui
se peut, sur quelque énorme sujet, sur quelque province entière de
l'esprit, sur toute la philosophie antérieure, sur l'état général des
sciences, sur la puissance et les limites de la raison humaine, il jette
sur tout cela une vue d'ensemble comme un grand filet, rapporte une idée
universelle, enclôt son idée dans une maxime, et nous la livre en
disant: «Vérifiez et profitez.»
[Footnote 356: Voyez aussi dans le _Novum Organum_, liv. I et liv. II,
les vingt-sept genres d'exemples, avec leurs noms métaphoriques.
_Instantiæ crucis_, _divortii_, _januæ_, _Instantiæ innuentes_,
_polychrestæ_, _magicæ_, etc. Voyez encore _les Géorgiques de l'esprit_,
_la première Vendange de l'induction_, et autres titres semblables.]