Rien de plus hasardeux, de plus voisin de la fantaisie que cette façon
de penser, quand elle n'a pas pour frein le bon sens instinctif et
positif. Ce bon sens, cette espèce de divination naturelle, cet
équilibre stable d'un esprit qui gravite incessamment vers le vrai,
comme l'aiguille vers le nord, Bacon le possède au plus haut degré. Il a
par excellence l'esprit pratique, utilitaire même, tel qu'il se
rencontrera plus tard dans Bentham, tel que l'habitude des affaires va
de plus en plus l'imprimer dans les Anglais. Dès l'âge de seize ans, à
l'Université, la philosophie d'Aristote lui déplut[357], non qu'il fît
peu de cas de l'auteur; au contraire, il l'appelait un grand génie; mais
parce qu'elle lui semblait inutile pour la vie, «incapable de produire
des oeuvres qui servissent au bien-être de l'homme.» On voit que dès son
début il tomba sur son idée maîtresse; tout le reste chez lui en dérive,
le dédain de la philosophie antérieure, la conception d'une philosophie
différente, la réforme entière des sciences par l'indication d'un but
nouveau, par la définition d'une méthode distincte, par l'ouverture
d'espérances inattendues[358]. Nulle part ce n'est la spéculation qu'il
goûte, partout c'est l'application. Il a les yeux tournés non vers le
ciel, mais vers la terre, non vers les choses «abstraites et vides,»
mais vers les choses palpables et solides, non vers les vérités
curieuses, mais vers les vérités profitables. Il veut «améliorer la
condition humaine,» «travailler au bien-être de l'homme,» «doter la vie
humaine de nouvelles inventions et de nouvelles ressources,» «munir le
genre humain de nouvelles puissances et de nouveaux instruments
d'action.» Sa philosophie n'est elle-même qu'un instrument, _organum_,
une sorte de machine ou de levier construit pour que l'esprit puisse
soulever des poids, rompre des barrières, ouvrir des percées, exécuter
des travaux qui jusqu'ici dépassaient sa force. À ses yeux, chaque
science particulière, comme la science tout entière, doit être un outil.
Il engage les mathématiciens à quitter leur géométrie pure, à n'étudier
les nombres qu'en vue de la physique, à ne chercher des formules que
pour calculer les quantités réelles et les mouvements naturels. Il
recommande aux moralistes d'observer l'âme, les passions, les habitudes,
les tentations, non en oisifs, mais en vue de la guérison ou de
l'atténuation du vice, et donne pour but à la science des moeurs la
réformation des moeurs. Toujours pour lui l'objet d'une science est
l'établissement d'un art, c'est-à-dire la production d'une chose active
et utile; quand il veut rendre sensible par un roman la nature efficace
de sa philosophie, il décrit dans sa _Nouvelle Atlantide_, avec une
hardiesse de poëte et une justesse de devin, presque en propres termes,
les applications modernes et l'organisation présente des sciences,
académies, observatoires, aérostats, bateaux sous-marins, amendements
des terres, transformations des espèces, reviviscences, découverte des
remèdes, conservation des aliments. Aussi bien, dit son principal
personnage, «le but de notre Institut est la découverte des causes et la
connaissance de la nature intime des forces primordiales et des
principes des choses, en vue d'étendre les limites de l'empire de
l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est
possible.» Et ce possible est l'infini.
[Footnote 357: _The Works of Francis Bacon_. London, 1824. Tome VII, p.
2. _Biographie latine_, par Rawley.]
[Footnote 358: Ce point a été mis en évidence par l'admirable _Étude_ de
lord Macaulay.--_Critical and historical Essays_, tome III.]
D'où vient-elle, cette idée si grande et si juste? Sans doute il a fallu
pour l'atteindre du bon sens et aussi du génie; mais ni le bon sens ni
le génie n'ont manqué aux hommes; il y en a eu plus d'un qui,
remarquant comme Bacon le progrès des industries particulières, a pu,
comme lui, concevoir l'industrie universelle, et, de certaines
améliorations limitées, conclure l'amélioration sans limites. C'est ici
que la puissance des alentours se manifeste; l'homme croit tout faire
par la force de sa pensée personnelle, et il ne fait rien que par le
concours des pensées environnantes; il s'imagine suivre la petite voix
qui parle au dedans de lui, et il ne l'écoute que parce qu'elle est
grossie de mille voix bruissantes et impérieuses qui, parties de toutes
les circonstances voisines ou lointaines, viennent se confondre avec
elle en vibrant à l'unisson. Le plus souvent, comme Bacon, il l'a
entendue dès le premier éveil de sa réflexion; mais elle a disparu sous
les sons contraires qui du dehors sont arrivés pour la recouvrir. Cette
confiance en l'élargissement infini de la puissance humaine, cette
glorieuse idée de la conquête universelle de la nature, cette ferme
espérance en l'augmentation continue du bien-être et du bonheur,
croyez-vous qu'elle eût pu germer, grandir, occuper tout un esprit, et
de là s'enraciner, se propager et se déployer dans les intelligences
voisines, en un temps de découragement et de décadence, quand on croyait
la fin du monde prochaine, quand les ruines se faisaient tout autour de
l'homme, quand le mysticisme chrétien comme aux premiers siècles, quand
la tyrannie ecclésiastique comme au quatorzième siècle, lui démontraient
son impuissance en pervertissant son invention ou en écrasant sa
liberté? Bien loin de là: de telles espérances devaient paraître alors
des révoltes de l'orgueil ou des suggestions de la chair. Elles parurent
telles, et les derniers représentants de la science antique, comme les
premiers représentants de la science moderne, furent exilés ou enfermés,
assassinés ou brûlés. Pour se développer, il faut qu'une idée soit en
harmonie avec la civilisation qui l'entoure; pour que l'homme espère
l'empire des choses et travaille à refondre sa condition, il faut que de
toutes parts l'amélioration ait commencé, qu'autour de lui les
industries grandissent, que les connaissances s'amassent, que les
beaux-arts se déploient, que cent mille témoignages irrécusables
viennent incessamment lui donner la preuve de sa force et la certitude
de son progrès. «L'enfantement viril du siècle[359],» ce titre que Bacon
décerne à son oeuvre, est le véritable. En effet, tout le siècle y a
coopéré; c'est par cette création qu'il s'achève. Le sentiment de la
puissance et de la prospérité humaine a fourni à la Renaissance son
premier ressort, son modèle idéal, sa matière poétique, son caractère
propre, et maintenant il lui fournit son expression définitive, sa
doctrine scientifique et son objet final.
[Footnote 359: _Temporis partus masculus_.]
Ajoutez encore sa méthode. Car une fois le but d'un voyage marqué, la
route est désignée, puisque partout c'est le but qui désigne la route;
quand le point d'arrivée devient nouveau, la voie pour arriver devient
nouvelle, et la science, changeant d'objet, change de procédé. Tant
qu'elle bornait son effort à contenter la curiosité oisive, à fournir
des perspectives, à établir une sorte d'opéra dans les cervelles
spéculatives, elle pouvait s'élancer au bout d'un instant dans les
abstractions et les distinctions métaphysiques; c'était assez pour elle
d'effleurer l'expérience; elle en sortait aussitôt; elle arrivait tout
de suite aux grands mots, aux quiddités, au principe d'individuation,
aux causes finales. Les demi-preuves lui suffisaient; au fond, elle ne
s'occupait pas d'établir une vérité, mais d'arracher une conviction, et
son instrument, le syllogisme, n'était bon que pour les réfutations, non
pour les découvertes; il prenait les lois générales pour point de départ
au lieu de les prendre pour point d'arrivée; au lieu d'aller les
trouver, il les supposait trouvées; il servait dans les écoles, non dans
la nature, et faisait des disputeurs, non des inventeurs. Du moment
qu'une science a pour but un art, et qu'on étudie pour agir, tout est
retourné; car on n'agit pas sans une connaissance indubitable et
précise. Pour employer des forces, il faut qu'elles soient mesurées,
vérifiées; pour bâtir une maison, il faut savoir avec exactitude la
résistance des poutres, autrement la maison croulera; pour guérir un
malade, il faut savoir avec certitude l'effet d'un remède, autrement le
malade mourra. La pratique impose à la science la certitude et
l'exactitude, parce que la pratique est impossible quand elle n'a pour
appuis que des conjectures et des à-peu-près. Comment faire pour sortir
des à-peu-près et des conjectures? Comment importer dans la science la
solidité et la précision? Il faut imiter les cas où la science,
aboutissant à la pratique, s'est montrée précise et solide, et ces cas
sont les industries. Il faut, comme dans les industries, observer,
essayer, tâtonner, vérifier, tenir son esprit fixé «sur des choses
sensibles et particulières,» n'avancer que pas à pas vers les règles
générales, «ne point anticiper» sur l'expérience, mais la suivre, ne
point supposer la nature, mais «l'interpréter.» Il faut, pour chaque
effet général, comme la chaleur, la blancheur, la dureté, la liquidité,
chercher une condition générale, en telle façon qu'en produisant la
condition on puisse produire l'effet. Et pour cela il faut, «par des
rejets et des exclusions convenables,» extraire la condition cherchée de
l'amas de faits où elle gît enfouie, construire la table des cas où
l'effet est absent, la table des cas où l'effet est présent, la table
des cas où l'effet se montre avec des degrés divers, afin d'isoler et de
mettre au jour la condition qui le produit[360]. Alors paraîtront non
les axiomes universels inutiles, mais «les axiomes moyens efficaces,»
véritables lois d'où l'on pourra tirer des oeuvres, et qui sont des
sources de puissance au même degré que des sources de lumière[361].
Bacon décrit et prédit ici la science et l'industrie moderne, leur
correspondance, leur méthode, leurs ressources, leur principe, et après
plus de deux siècles, c'est encore chez lui que nous allons chercher
aujourd'hui la théorie de ce que nous tentons et de ce que nous
faisons.
[Footnote 360: _Novum Organum_, lib. II, 15 et 16.]
[Footnote 361: _Novum Organum_, liv. I, 1 et 3.]
Au delà de cette grande vue, il n'a rien trouvé. Cowley, un de ses
admirateurs, disait justement que, pareil à Moïse sur le mont Phisgah,
il avait le premier annoncé la terre promise; mais il aurait pu ajouter
aussi justement que, comme Moïse, il s'était arrêté sur le seuil. Il a
indiqué la route et ne l'a point parcourue; il a enseigné à découvrir
les lois naturelles, et n'a découvert aucune loi naturelle. Sa
définition de la chaleur est grossièrement imparfaite. Son histoire
naturelle est remplie d'explications chimériques[362]. À la façon des
poëtes, il peuple la nature d'instincts et d'inclinations; il attribue
aux corps une véritable voracité, à l'air une sorte de soif pour les
clartés, les sons, les odeurs, les vapeurs qu'il absorbe; aux métaux,
une sorte de hâte pour s'incorporer les eaux-fortes. Il explique la
durée des bulles d'air qui flottent à la surface des liquides, en
supposant que d'air n'a qu'un appétit médiocre ou nul pour les hauteurs.
Il voit dans chaque qualité, la pesanteur, la ductilité, la dureté, une
essence distincte qui a sa cause particulière, de telle façon que
lorsqu'on connaîtra la cause de chaque qualité de l'or, on pourra mettre
toutes ces causes ensemble et faire de l'or. En somme, avec les
alchimistes, avec Paracelse et Gilbert, avec Kepler lui-même, avec tous
les hommes de son temps, gens d'imagination et élevés dans Aristote, il
se représente la nature comme un composé d'énergies secrètes et
vivantes, de forces inexplicables et primordiales, d'essences distinctes
et indécomposables, affectées chacune, par la volonté du Créateur, à la
production d'un effet distinct. Peu s'en faut qu'il n'y voie des âmes
douées de répugnances sourdes et de penchants occultes, qui aspirent ou
résistent à certaines directions, à certaines mixtures et à certaines
habitations. C'est pour cela encore que dans ses recherches il confond
tout en un monceau, propriétés végétatives et médicinales, mécaniques et
curatives[363], physiques et morales, sans considérer les plus complexes
comme des dépendances des plus simples, au contraire, chacune d'elles en
soi et prise à part comme un être irréductible et indépendant. Aheurtés
à cette erreur, les penseurs de ce temps piétinent en place. Ils
aperçoivent bien avec Bacon le grand champ des découvertes, mais ils n'y
peuvent pénétrer. Il leur manque une idée, et, faute de cette idée, ils
n'avancent pas. La forme d'esprit, qui tout à l'heure était un levier,
maintenant est un obstacle; il faut qu'elle change pour que l'obstacle
disparaisse. Car les idées, j'entends les grandes et les efficaces, ne
naissent point à volonté et au hasard, par l'effort d'un individu ou par
l'accident d'une rencontre. Comme les littératures et les religions, les
méthodes et les philosophies sortent de l'esprit du siècle; et c'est
l'esprit du siècle qui fait leur impuissance comme leur pouvoir. Il y a
tel état de l'intelligence publique qui exclût tel genre littéraire; et
il y a tel état de l'intelligence publique qui exclut telle conception
scientifique. Quand il en est ainsi, les écrivains et les penseurs ont
beau se travailler, le genre avorte et la conception n'apparaît pas. En
vain ils tournent alentour, essayant de soulever le poids qui les
arrête; quelque chose de plus fort qu'eux énerve leurs mains et frustre
leurs tentatives. Il faut que le pivot central de l'énorme roue par
laquelle tournent toutes les affaires humaines se déplace d'un cran, et
que par son mouvement tout soit mû. Le pivot tourne en ce moment, et
voici qu'une révolution de la grande roue commence, apportant une
nouvelle conception de la nature, et par suite la portion de méthode qui
manquait. Aux divinateurs, aux créateurs, aux esprits compréhensifs et
passionnés qui saisissaient les objets en blocs et par masses, ont
succédé les discoureurs, les méthodiques, es ordonnateurs de
raisonnements gradués et clairs qui, disposant les idées par séries
continues, conduisent insensiblement l'auditeur de la plus simple à la
plus composée par des passages aisés et unis. Descartes a remplacé
Bacon; l'âge classique vient d'effacer la Renaissance; la poésie et la
grande imagination se retirent devant la rhétorique, l'éloquence et
l'analyse. Dans cette transformation de l'esprit, les idées se
transforment. Tout se dessèche et se simplifie. L'univers, comme le
reste, se réduit à deux ou trois notions, et la conception de la nature,
qui était _poétique_, devient _mécanique_. Au lieu d'âmes, de forces
vivantes, de répugnances et d'appétits, on y voit des poulies, des
leviers et des chocs. Le monde, qui paraissait un amas de puissances
instinctives, ne semble plus qu'une machine de rouages engrenés. Au fond
de cette supposition hasardeuse gît une grande vérité certaine: c'est
qu'il y a une échelle de faits, les uns au sommet, très-compliqués, les
autres au bas, très-simples, ceux d'en haut ayant leur cause dans ceux
d'en bas; en sorte que les inférieurs expliquent les supérieurs, et que
c'est dans les lois du mouvement qu'il faut chercher les premières lois
des choses. On les cherche, Galilée les trouve; désormais l'oeuvre de la
Renaissance, dépassant le point extrême où Bacon l'a poussée et laissée,
peut s'étendre seule, et va s'étendre à l'infini.
[Footnote 362: _Natural history_, 800, 24, etc. _De Augmentis_, lib.
III, 1.]
[Footnote 363: Voyez là-dessus presque tous les écrits de Bacon, et
notamment son _Histoire naturelle_.]