Deux écrivains surtout manifestent cet état d'esprit, le premier, Robert
Burton, ecclésiastique et solitaire d'Université, qui passa sa vie dans
les bibliothèques et feuilleta toutes les sciences, aussi érudit que
Rabelais, d'une mémoire inépuisable et débordante; inégal d'ailleurs,
doué de verve et gai par saccades, mais le plus souvent triste et
morose, jusqu'à confesser dans son épitaphe que la mélancolie a fait sa
vie et sa mort; avant tout original, amateur de son propre sens et l'un
des premiers modèles de ce singulier tempérament anglais qui, retirant
l'homme en lui-même, développe en lui tantôt l'imagination, tantôt le
scrupule, tantôt la bizarrerie, et fait de lui, selon les circonstances,
un poëte, un excentrique, un humoriste, un fou ou un puritain. Trente
ans durant il a lu, il s'est mis une encyclopédie dans la tête, et
maintenant pour s'amuser et se décharger, il prend un in-folio de papier
blanc. Vingt vers d'un poëte, douze lignes d'un traité sur
l'agriculture, une colonne d'in-folio sur les armoiries, la description
des poissons rares, un paragraphe d'un sermon sur la patience, le compte
des accès de fièvre dans l'hypocondrie, l'histoire de la particule
_que_, un morceau de métaphysique, voilà ce qui a passé dans son cerveau
en un quart d'heure: c'est un carnaval d'idées et de phrases grecques,
latines, allemandes, françaises, italiennes, philosophiques,
géométriques, médicales, poétiques, astrologiques, musicales,
pédagogiques, entassées les unes sur les autres, pêle-mêle énorme,
prodigieux fouillis de citations entre-croisées, de pensées heurtées,
avec la vivacité et l'entrain d'une fête de fous. «J'apprends, dit-il,
de nouvelles nouvelles tous les jours,--et les rumeurs ordinaires de
guerre, pestes, incendies, inondations, vols, meurtres, massacres,
météores, comètes, spectres, prodiges, apparitions, villes prises, cités
assiégées en France, en Germanie, en Turquie, en Perse, en Pologne,
etc.; les levées et préparatifs journaliers de guerre et autres choses
semblables qu'amène notre temps orageux, batailles livrées, tant
d'hommes tués, monomachies, naufrages, pirateries, combats sur mer,
paix, ligues, stratagèmes et nouvelles alarmes,--une vaste confusion de
voeux, désirs, actions, édits, pétitions, procès, défenses,
proclamations, plaintes, griefs,--sont chaque jour apportés à nos
oreilles.--De nouveaux livres chaque jour, pamphlets, nouvelles,
histoires, catalogues entiers de volumes de toute sorte, paradoxes
nouveaux, opinions, schismes, hérésies, controverses en philosophie, en
religion, etc. Puis viennent des nouvelles de mariages, mascarades,
fêtes, jubilés, ambassades, joutes et tournois, trophées, triomphes,
galas, jeux, pièces de théâtre. Aujourd'hui nous apprenons qu'on a créé
de nouveaux seigneurs et officiers, demain qu'il y a des grands déposés,
puis que de nouveaux honneurs ont été conférés. L'un est mis en liberté,
l'autre est emprisonné. L'un achète, l'autre ne peut payer; celui-ci
fait fortune; son voisin fait, banqueroute. Ici l'abondance, là la
cherté et la famine. L'un court, l'autre chevauche, querelle, rit,
pleure, etc. Ainsi tous les jours j'apprends des nouvelles publiques et
privées[349].»--«Quel monde de livres ne s'offre pas, en tous les
sujets, arts et sciences, pour le contentement et selon la capacité du
lecteur? En arithmétique, géométrie, perspective, optique, astronomie,
architecture, _sculptura_, _pictura_, sciences sur lesquelles on a
dernièrement écrit tant de traités si élaborés; dans la mécanique et ses
mystères, dans l'art de la guerre, de la navigation, de l'équitation, de
l'escrime, de la natation, des jardins, de la culture des arbres; de
grands volumes sur l'économie domestique, la cuisine, l'art d'élever des
faucons, de chasser, de pêcher, de prendre les oiseaux, etc.; avec des
peintures exactes de tous les jeux, exercices; que n'y a-t-il pas? En
musique, métaphysique, philosophie naturelle et morale, philologie,
politique, chronologie, dans les généalogies, dans le blason, etc.: il y
a de grands volumes ou ces traités des anciens, etc. _Et quid subtilius
arithmeticis inventionibus_? _Quid jucundius musicis rationibus_? _Quid
divinius astronomicis_? _Quid rectius geometricis demonstrationibus_?
Quel plus grand plaisir que de lire ces fameuses expéditions de
Christophe Colomb, Améric Vespuce, Marc-Paul le Vénitien, Vertomannus,
Aloysius Cadamustus, etc.? ces journaux exacts des Portugais, des
Hollandais, de Bartison, d'Olivier à Nort, etc.? les voyages d'Hakluit,
les décades de Pierre Martyr, les récits de Linschoten, les
Hodoeporicons de Jodocus à Meggen, de Brocarde le Moine, de
Bredenbachius, de Sands, de J. Dubinius à Jérusalem, en Égypte et autres
endroits reculés du monde? ces agréables itinéraires de Paulus
Hentzerus, de Jocodus Sincerus, de Dux Polonus, etc.? ces parties de
l'Amérique, curieusement dessinées et gravées par les frères A. Bry? de
voir un herbier gravé, les herbes, les arbres, les fleurs, les plantes,
tous les végétaux représentés, avec les couleurs naturelles de la vie,
comme dans Matthiolus sur Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, et
ce dernier herbier volumineux et énorme de Besler de Nuremberg, où
presque toute plante est figurée avec sa vraie grandeur? devoir les
oiseaux, les bêtes, les poissons de la mer, les araignées, les
moucherons, les serpents, les mouches, etc., toutes les créatures
figurées par le même art et représentées exactement en vives, couleurs,
avec une fidèle description de leurs natures, vertus et qualités, etc.,
comme l'ont fait soigneusement Ælien, Gesner, Ulysse Aldrovandus,
Bellonus, Rondoletius, Hippolytus Salvianus, etc.[350]?» Il ne finit
pas; les mots, les phrases regorgent, s'accumulent, se recouvrent, et
roulent emportant le lecteur assourdi, étourdi, demi-noyé, incapable de
trouver terre au milieu de ce déluge. Burton est intarissable. Il n'est
point d'idées qu'il ne répète sous cinquante formes; quand il a épuisé
les siennes, il verse sur nous celles des autres; les classiques, les
auteurs plus rares, connus seulement des savants, les auteurs plus rares
encore, connus seulement des érudits, il prend chez tous. Sous ces
profondes cavernes d'érudition et de science, il en est une plus noire
et plus inconnue que toutes les autres, comblée d'auteurs ignorés, de
noms rébarbatifs, Besler de Nuremberg, Adricomius, Linschoten, Brocarde,
Bredenbachius. Parmi tous ces monstres antédiluviens, hérissés de
terminaisons latines, il est à son aise; il se joue, il rit, il saute
de l'un sur l'autre, il les mène de front. Il a l'air du vieux Protée,
hardi coureur, qui en une heure, sur son attelage d'hippopotames, fait
le tour de l'Océan.
[Footnote 349: This roving humour (though not with like success) I have
ever had, and, like a ranging spaniel, that barks at every bird he sees,
leaving his game, I have followed all, saving that which I should, and
may justly complain, and truly, _qui ubique est_, _nusquam est_, which
Gesner did in modesty: that I have read many books, but to little
purpose, for want of good method; I have confusedly tumbled over divers
authors in our libraries with small profit, for want of art, order,
memory, judgment. I never travelled but in map or card, in which my
unconfined thoughts have freely expatiated, as having ever been
especially delighted with the study of cosmography. Saturn was lord of
my geniture, culminating, etc., and Mars principal significator of
manners, in partile conjunction with mine ascendent; both fortunate in
their houses, etc. I am not poor, I am not rich; _nihil est_, _nihil
deest_; I have little, I want nothing: all my treasure is in Minerva's
tower. Greater preferment as I could never get, so am I not in debt for
it. I have a competency (_laus Deo_) from my noble and munificent
patrons. Though I live still a collegiate student, as Democritus in his
garden, and lead a monastic life, _ipse mihi theatrum_ sequestered from
those tumults and troubles of the world, _et tanquam in specula positus_
(as he said) in some high place above you all, like _stoicus sapiens_,
_omnia sæcula præterita præsentiaque videns_, _uno velut intuitu_, I
hear and see what is done abroad, how others run, ride, turmoil, and
macerate themselves in court and country. Far from those wrangling
law-suits, _aulæ vanitatem_, _fori ambitionem_, _ridere mecum soleo_: I
laugh at all, "only secure, lest my suit go amiss, my ships perish, corn
and cattle miscarry, trade decay, I have no wife nor children, good or
bad, to provide for;" a mere spectator of other men's fortunes and
adventures, and how they act their parts, which methinks are diversely
presented unto me, as from a common theatre or scene. I hear new news
every day: and those ordinary rumours of war, plagues, fires,
inundations, thefts, murders, massacres, meteors, comets; spectrums,
prodigies, apparitions; of towns taken, cities besieged in France,
Germany, Turkey, Persia, Poland, etc., daily musters and preparations,
and such like, which these tempestuous times afford, battles fought, so
many men slain, monomachies, shipwrecks, piracies and sea-fights, peace,
leagues, stratagems, and fresh alarms--a vast confusion of vows, wishes,
actions, edicts, petitions, lawsuits, pleas, laws, proclamations,
complaints, grievances--are daily brought to our ears: new books every
day, pamphlets, currantoes, stories, whole catalogues of volumes of all
sorts, new paradoxes, opinions, schisms, heresies, controversies in
philosophy, religion, etc. Now come tidings of weddings, maskings,
mummeries, entertainments, jubilees, embassies, tilts, and tournaments,
trophies, triumphs, revels, sports, plays: then again, as in a new
shifted scene, treasons, cheating tricks, robberies, enormous villanies,
in all kinds, funerals, burials, death of princes, new discoveries,
expeditions; now comical, then tragical matters. To-day we hear of new
lords and officers created, tomorrow of some great men deposed, and then
again of fresh honours conferred: one is let loose, another imprisoned:
one purchaseth, another breaketh: he thrives, his neighbour turns
bankrupt; now plenty, then again dearth and famine; one runs, another
rides, wrangles, laughs, weeps, etc. Thus I daily hear, and such like,
both private and public news.]
[Footnote 350: For what a world of books offers itself, in all subjects,
arts, and sciences, to the sweet content and capacity of the reader? In
arithmetic, geometry, perspective, optic, astronomy, architecture,
_sculptura_, _pictura_, of which so many and such elaborate treatises
are of late written: in mechanics and their mysteries, military matters,
navigation, riding of horses, fencing, swimming, gardening, planting,
great tomes of husbandry, cookery, falconry, hunting, fishing, fowling,
etc., with exquisite pictures of all sports, games, and what not? In
music, metaphysics, natural and moral philosophy, philology, in policy,
heraldry, genealogy, chronology, etc., they afford great tomes, or those
studies of antiquity, etc., _et quid subtilius arithmeticis
inventionibus_? _quid jucundius musicis rationibus_? _quid divinius
astronomicis_? _quid rectius geometricis demonstrationibus_? What so
sure, what so pleasant? he that shall but see that geometrical tower of
Garizenda at Bologna in Italy, the steeple and clock at Strasburgh, will
admire the effects of art, or that engine of Archimedes to remove the
earth itself, if he had but a place to fasten his instrument?
_Archimedis cochlea_, and rare devises to corrivate waters, music
instruments, and trisyllable echoes again, again, and again repeated,
with myriads of such. What vast tomes are extant in law, physic, and
divinity for profit, pleasure, practice, speculation, in verse or prose,
etc.? Their names alone are the subject of whole volumes: we have
thousands of authors of all sorts, many great libraries full well
furnished, like so many dishes of meat, served out for several palates;
and he is a very block that is affected with none of them. Some take an
infinite delight to study the very languages wherein these books are
written, Hebrew, Greek, Syriac, Chaldee, Arabic, etc. Methinks it would
well please any man to look upon a geographical map (_suavi animum
delectatione allicere_, _ob incredibilem rerum varietatem et
jucunditatem et ad pleniorem sui cognitionem excitare_) chorographical,
topographical delineations; to behold, as it were, all the remote
provinces, towns, cities of the world, and never to go forth of the
limits of his study; to measure, by the scale and compass, their extent,
distance, examine their site. Charles the great (as Platina writes) had
three fair silver tables, in one of which superficies was a large map of
Constantinople, in the second Rome neatly engraved, in the third an
exquisite description of the whole world; and much delight he took in
them. What greater pleasure can there now be, than to view those
elaborate maps of Ortelius, Mercator, Hondius, etc., to peruse those
books of cities, put out by Braunus, and Hogenbergius? to read those
exquisite descriptions of Maginus, Munster, Herrera, Laet, Merula,
Boterus, Leander Albertus, Camden, Leo Afer, Adricomius, Nic. Gerbelius,
etc.? those famous expeditions of Christopher Columbus, Americus
Vespucius, Marcus Polus the Venitian, Vertomannus, Aloysius Cadamustus,
etc.? those accurate diaries of Portugals, Hollanders, of Bartison,
Oliver à Nort, etc., Hacluit's voyages, Pet. Martyr's Decades, Benzo,
Lerius, Linschoten's relations, those Hodoeporicons of Jod. à Meggen,
Brocarde the Monk, Bredenbachius, Jo. Dublinius, Sands, etc., to
Jerusalem, Egypt, and other remote places of the world? those pleasant
itineraries of Paulus Hentzerus, Jodocus Sincerus, Dux Polonus, etc., to
read Bellonius's observations, P. Gillius his surveys; those parts of
America, set out, and curiously cut in pictures, by Fratres à Bry? to
see a well cut herbal, herbs, trees, flowers, plants, all vegetals,
expressed in their proper colours to the life, as that of Matthiolus
upon Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, and that last voluminous
and mighty herbal of Besler of Noremberge; wherein almost every plant is
to his own bigness. To see birds, beasts, and fishes of the sea,
spiders, gnats, serpents, flies, etc., all creatures set out by the same
art, and truly expressed in lively colours, with an exact description of
their natures, virtues, qualities, etc., as hath been accurately
performed by Ælian, Gesner, Ulysses Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius,
Hippolytus Salvianus, etc.]
Quel sujet prend il? La mélancolie[351], son propre état d'esprit, et il
le prend en homme d'école. Nul traité de saint Thomas, n'est plus
régulièrement construit que le sien. Ce torrent d'érudition vient se
distribuer en canaux géométriquement tracés qui divergent à angles
droits sans dévier d'une seule ligne. En tête de chaque partie vous
apercevez un tableau synoptique et analytique, avec tirets, accolades,
chaque division engendrant des subdivisions, chaque subdivision
engendrant des sections, chaque section engendrant des sous-sections: de
la maladie en général, de la mélancolie en particulier, de sa nature, de
son siége, de ses espèces, de ses causes, de ses symptômes, de son
pronostic; de la cure par moyens permis, par moyens défendus, par moyens
diététiques, par moyens pharmaceutiques: selon la méthode scolastique,
il descend du général au particulier, et dispose chaque émotion et
chaque idée dans une case numérotée. Dans ce cadre fourni par le moyen
âge, il entasse tout, en homme de la Renaissance, la peinture littéraire
des passions et la description médicale de l'aliénation mentale, les
détails d'hôpital avec la satire des sottises humaines, les documents
physiologiques à côté des confidences personnelles, les recettes
d'apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur l'amour avec
l'histoire des évacuations. Le triage des idées n'a pas encore été fait:
médecin et poëte, lettré et savant, l'homme est tout à la fois; fauté de
digues, les idées viennent comme des liqueurs différentes se déverser
dans la même cuve avec des pétillements et des bouillonnements étranges,
avec une odeur déplaisante et des effets baroques. Mais la cuve est
pleine, et de ce mélange naissent des composés puissants que nul âge
n'avait encore connus.
[Footnote 351: _Anatomy of melancoly_, 1621.]