II

Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que,

pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser

la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici

pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et

inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela

qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point

disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que

manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la

végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une

science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la

philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception

originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des figures

imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en vers

par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer en

prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes au

sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, c'était

l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils avaient

retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils l'avaient

exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes corps

florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en

Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et

de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre

une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la

curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la

vérité. La théorie enfermée dans les oeuvres d'imagination s'en dégage.

Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour l'admirer, mais

pour la comprendre. De la peinture on passe à l'anatomie, du drame à la

philosophie morale, des grandes divinations poétiques aux grandes vues

scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le même esprit

qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait représenté et ce

que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur

structure complexe et complète, remuées par leurs forces intérieures,

sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous

partent, sans s'en douter, de la même idée maîtresse, c'est que la

nature subsiste par elle-même, que chaque être enferme dans son sein la

source de son action, que les causes des événements sont des lois innées

dans les choses: idée toute-puissante d'où sortira la civilisation

moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois

en Grèce, à côté de l'art complet suscite les vraies sciences; après

Vinci et Michel Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des

naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonson et

Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent

Harvey.

Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette école; dans

l'interrègne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est

justement le sien. C'est le paganisme qui règne à la cour d'Elisabeth,

non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du

Nord, toujours sérieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du

Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez

quelques-uns tout christianisme est effacé; plusieurs vont jusqu'à

l'athéisme par excès de révolte et de débauche, comme Marlowe et Greene.

Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est à peine si l'idée de Dieu

apparaît; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe,

au delà le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'être,

tout au plus un gouffre obscur où l'homme plonge incertain de l'issue.

S'ils portent les yeux au delà, ils aperçoivent[348], non point l'âme

spirituelle reçue dans un monde plus pur, mais le cadavre abandonné

dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetière. Ils

parlent en incrédules ou en superstitieux, jamais en fidèles. Leurs

héros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le

crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la piété

et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et

Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumière idéale,

sublime fantôme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel,

rigide examinateur des moindres mouvements du coeur. Il apparaît au

sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne

pèse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait

que la tourner vers le beau. On ne connaît pas encore l'espèce de prison

étroite où le _cant_ officiel et les croyances bienséantes enfermeront

plus tard l'action et l'intelligence. Même les croyants, les sincères

chrétiens, comme Bacon et Browne, écartent tout rigorisme oppressif,

réduisent le christianisme à une sorte de poésie morale, et laissent le

naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrière si ample et

si ouverte, la spéculation peut se déployer. Avec lord Herbert apparaît

le déisme systématique; avec Milton et Algernon Sidney apparaîtra la

religion philosophique; Clarendon ira jusqu'à comparer les jardins de

lord Falkland à ceux der l'Académie. Contre le rigorisme des puritains,

Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de l'Église

anglicane, font à la raison naturelle une large place, si large que

jamais, même aujourd'hui, elle n'a retrouvé un tel essor.

[Footnote 348: Shakspeare: _Tempest_, _Measure for measure_, _Hamlet_;

Beaumond and Flechter: _Thierry and Theodoret_, acte 4e. Voyez aussi

Webster, _passim_.]

Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité

ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries

développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout

le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney,

Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et

Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de

tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas

More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et

Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de

collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et

trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley

emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des

moralistes, des peintres de moeurs, Thomas More, Joseph Hall, John

Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la

vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton,

jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des

controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor,

Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la

société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se

dégagent beaucoup de pensées, mais d'où sortent peu de beaux livres. La

belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez Pollion,

dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens et

sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas

l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des

idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais

ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs

moeurs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent

rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer,

ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne

quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils

ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate.

Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils

prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images

grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal

élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez

d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la

prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait

oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de

comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une

par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne

voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants,

encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et

subdivisent, ils posent des thèses, des définitions; ils argumentent

solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, et même en

grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment doctement

leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont jamais au

niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, au-dessus par

leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur éducation et

par la barbarie de leurs moeurs. Mais ils pensent sérieusement et par

eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et touchés de ce

qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une force et une

loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. Leurs écrits

ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des contemporains, aux

cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si instructives; leur

conception est poignante et précise; ils ont le don d'apercevoir chaque

objet non d'une façon générale, comme les classiques, mais en

particulier et singulièrement. Ce n'est point l'homme abstrait, le

citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi qu'ils se représentent;

mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle paroisse, dans tel

comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de tous les autres;

bref, ils voient non _l'idée_, mais _l'individu_. Figurez-vous le

remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la tête humaine,

combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé, comme chaque

objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses propriétés, de ses

appendices, va désormais s'accrocher par cent attaches imprévues aux

autres, et amener devant l'esprit une file et une famille; quel relief

en prendra le langage, quels mots familiers, pittoresques, saugrenus y

éclateront coup sur coup; comme la verve, l'imprévu, l'originalité, les

inégalités de l'invention y feront saillie. Figurez-vous en même temps

quelle prise cette forme d'esprit a sur les choses, combien de faits

elle concentre en chaque conception, quel amas de jugements personnels,

d'autorités étrangères, de suppositions, de divinations, d'imaginations

elle déverse sur chaque objet, avec quelle fécondité hasardeuse et

créatrice elle enfante les vérités et les conjectures. Il y a là un

fourmillement extraordinaire de pensées et de formes, souvent avortées,

plus souvent encore barbares, quelquefois grandioses. Mais dans cette

surabondance quelque chose de viable et de grand se dégage, la science,

et il n'y a qu'à regarder de près une ou deux de ces oeuvres pour voir

la créature nouvelle éclore parmi les ébauches et les débris.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 78 / 92 题