Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que,
pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser
la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici
pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et
inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela
qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point
disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que
manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la
végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une
science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la
philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception
originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des figures
imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en vers
par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer en
prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes au
sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, c'était
l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils avaient
retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils l'avaient
exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes corps
florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en
Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et
de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre
une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la
curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la
vérité. La théorie enfermée dans les oeuvres d'imagination s'en dégage.
Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour l'admirer, mais
pour la comprendre. De la peinture on passe à l'anatomie, du drame à la
philosophie morale, des grandes divinations poétiques aux grandes vues
scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le même esprit
qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait représenté et ce
que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur
structure complexe et complète, remuées par leurs forces intérieures,
sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous
partent, sans s'en douter, de la même idée maîtresse, c'est que la
nature subsiste par elle-même, que chaque être enferme dans son sein la
source de son action, que les causes des événements sont des lois innées
dans les choses: idée toute-puissante d'où sortira la civilisation
moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois
en Grèce, à côté de l'art complet suscite les vraies sciences; après
Vinci et Michel Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des
naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonson et
Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent
Harvey.
Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette école; dans
l'interrègne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est
justement le sien. C'est le paganisme qui règne à la cour d'Elisabeth,
non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du
Nord, toujours sérieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du
Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez
quelques-uns tout christianisme est effacé; plusieurs vont jusqu'à
l'athéisme par excès de révolte et de débauche, comme Marlowe et Greene.
Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est à peine si l'idée de Dieu
apparaît; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe,
au delà le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'être,
tout au plus un gouffre obscur où l'homme plonge incertain de l'issue.
S'ils portent les yeux au delà, ils aperçoivent[348], non point l'âme
spirituelle reçue dans un monde plus pur, mais le cadavre abandonné
dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetière. Ils
parlent en incrédules ou en superstitieux, jamais en fidèles. Leurs
héros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le
crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la piété
et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et
Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumière idéale,
sublime fantôme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel,
rigide examinateur des moindres mouvements du coeur. Il apparaît au
sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne
pèse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait
que la tourner vers le beau. On ne connaît pas encore l'espèce de prison
étroite où le _cant_ officiel et les croyances bienséantes enfermeront
plus tard l'action et l'intelligence. Même les croyants, les sincères
chrétiens, comme Bacon et Browne, écartent tout rigorisme oppressif,
réduisent le christianisme à une sorte de poésie morale, et laissent le
naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrière si ample et
si ouverte, la spéculation peut se déployer. Avec lord Herbert apparaît
le déisme systématique; avec Milton et Algernon Sidney apparaîtra la
religion philosophique; Clarendon ira jusqu'à comparer les jardins de
lord Falkland à ceux der l'Académie. Contre le rigorisme des puritains,
Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de l'Église
anglicane, font à la raison naturelle une large place, si large que
jamais, même aujourd'hui, elle n'a retrouvé un tel essor.
[Footnote 348: Shakspeare: _Tempest_, _Measure for measure_, _Hamlet_;
Beaumond and Flechter: _Thierry and Theodoret_, acte 4e. Voyez aussi
Webster, _passim_.]
Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité
ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries
développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout
le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney,
Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et
Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de
tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas
More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et
Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de
collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et
trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley
emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des
moralistes, des peintres de moeurs, Thomas More, Joseph Hall, John
Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la
vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton,
jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des
controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor,
Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la
société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se
dégagent beaucoup de pensées, mais d'où sortent peu de beaux livres. La
belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez Pollion,
dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens et
sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas
l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des
idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais
ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs
moeurs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent
rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer,
ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne
quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils
ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate.
Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils
prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images
grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal
élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez
d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la
prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait
oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de
comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une
par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne
voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants,
encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et
subdivisent, ils posent des thèses, des définitions; ils argumentent
solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, et même en
grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment doctement
leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont jamais au
niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, au-dessus par
leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur éducation et
par la barbarie de leurs moeurs. Mais ils pensent sérieusement et par
eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et touchés de ce
qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une force et une
loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. Leurs écrits
ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des contemporains, aux
cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si instructives; leur
conception est poignante et précise; ils ont le don d'apercevoir chaque
objet non d'une façon générale, comme les classiques, mais en
particulier et singulièrement. Ce n'est point l'homme abstrait, le
citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi qu'ils se représentent;
mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle paroisse, dans tel
comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de tous les autres;
bref, ils voient non _l'idée_, mais _l'individu_. Figurez-vous le
remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la tête humaine,
combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé, comme chaque
objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses propriétés, de ses
appendices, va désormais s'accrocher par cent attaches imprévues aux
autres, et amener devant l'esprit une file et une famille; quel relief
en prendra le langage, quels mots familiers, pittoresques, saugrenus y
éclateront coup sur coup; comme la verve, l'imprévu, l'originalité, les
inégalités de l'invention y feront saillie. Figurez-vous en même temps
quelle prise cette forme d'esprit a sur les choses, combien de faits
elle concentre en chaque conception, quel amas de jugements personnels,
d'autorités étrangères, de suppositions, de divinations, d'imaginations
elle déverse sur chaque objet, avec quelle fécondité hasardeuse et
créatrice elle enfante les vérités et les conjectures. Il y a là un
fourmillement extraordinaire de pensées et de formes, souvent avortées,
plus souvent encore barbares, quelquefois grandioses. Mais dans cette
surabondance quelque chose de viable et de grand se dégage, la science,
et il n'y a qu'à regarder de près une ou deux de ces oeuvres pour voir
la créature nouvelle éclore parmi les ébauches et les débris.