Voilà pour le coeur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par
excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus
naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet
état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est
une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un
bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre,
chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au
bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un
massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une
action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, de personnages et
de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par un
développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous
contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se
déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes
vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours _il
imagine_; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore
ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui,
elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les
prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées.
Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs
qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient,
entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous
d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là
d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se
ternir ou s'arrêter.
Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il
imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et
par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, _se prennent_ tout
d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants,
perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces
accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des
objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes
environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de
l'invention, Spenser reste serein. Les visions qui donneraient la
fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se
déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans
secousses. Il est épique, c'est-à-dire _narrateur_, et non point
chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul
moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands
narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque
classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et
sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il
ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du
sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme
Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit
tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées
d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent
qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un
détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur
de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les
contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se
ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à
s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en
vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur
ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre
antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont
l'acier tranchant a déchiré le coeur, et qui, fléchissant tout d'un
coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec un fracas
épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art perfide,
s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours exhaussées et
accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus lourde[324]. Il développe
toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes ses phrases en périodes.
Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour porter cette ample pensée
et son cortége, il ne lui faut pas moins que la stance immense,
incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux rimes répétées,
dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits majestueux qui
roulent éternellement dans les bois et dans les campagnes. Pour déployer
ces facultés épiques, et pour les déployer dans la région sublime où
cette âme se trouve naturellement portée, il ne faut pas moins que
l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel, avec des personnages
qui existent à peine et dans un monde qui ne peut être nulle part.
[Footnote 324:
As an aged tree
High growing on the top of rocky clift,
Whose hart-strings with keene steele nigh hewen be,
The mightie trunck half rent with ragged rift
Doth roll adowne the rocks, and fall with fearefull drift.
Or as a castle, reared high and round,
By subtile engins and malitious slight,
Is undermined from the lowest ground,
And her foundation forst and feebled quight,
At last downe falles; and with her heaped hight
Her hastie ruine does more heavie make,
And yields itselfe unto the victours might.
Such was this gyaunt's fall, that seemed to shake
The stedfast globe of earth, as it for feare did quake.
(_Fairie Queene_, liv. I, ch. VIII, 42, 43.)]
Plusieurs fois il a tâtonné alentour, parmi des sonnets, des élégies,
des pastorales, des hymnes d'amour, de petites épopées souriantes[325];
ce ne sont là que des essais, incapables pour la plupart de porter son
génie. Déjà pourtant la magnifique imagination y déborde; dieux, hommes,
paysages, le monde qu'il fait mouvoir est à mille lieues du monde où
nous vivons. Son _Calendrier du Berger_[326] est une pastorale pensive
et tendre, pleine de délicates amours, de nobles tristesses, de hautes
idées, où ne parlent que des penseurs et des poëtes. Ses _Visions de
Pétrarque et de Du Bellay_ sont d'admirables songes, où des palais, des
temples d'or, des paysages splendides, des fleuves étincelants, des
oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup comme dans une féerie
orientale. S'il chante un épithalame[327], il voit venir deux beaux
cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants des nymphes,
parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau transparente baise leurs
plumes de soie et murmure de plaisir. S'il pleure la mort de Sidney,
Sidney devient un berger; il est tué comme Adonis; autour de lui
s'assemblent les nymphes gémissantes. Il est changé, avec sa maîtresse,
en une fleur «rouge et bleue, qui est d'abord rouge, puis qui pâlit
comme lui et devient bleue. Alors, au milieu d'elle paraît une étoile,
aussi belle qu'étoile aux cieux, pareille à Stella dans ses plus
fraîches années, quand ses yeux dardaient des rayons de beauté. Tout le
jour elle est debout, pleine de rosée; ce sont les larmes qui coulèrent
de ses yeux[328].» Ses sentiments les plus vrais se changent ainsi en
féeries. La magie est le moule de son esprit, et imprime sa forme à tout
ce qu'il imagine comme à tout ce qu'il pense. Involontairement il ôte
aux objets leur figure ordinaire. S'il regarde un paysage, au bout d'un
instant il le voit tout autre. Il le transporte, sans s'en douter, dans
une terre enchantée; l'azur du ciel resplendit comme un dôme de
diamants, des buissons de fleurs couvrent les prairies, un peuple
d'oiseaux voltige dans l'air suave, des palais de jaspe resplendissent
entre les arbres, des dames rayonnantes apparaissent aux balcons
ouvragés sur les galeries d'émeraudes. Ce sourd travail de l'esprit
ressemble aux lentes cristallisations de la nature. On jette une branche
humide au fond d'une mine, et on en retire une girandole de diamants.
[Footnote 325: _The Shepheard's Calendar_, _Amoretti_, _Sonnets_,
_Prothalamion_, _Epithalamion_, _Muiopotmos_, _Virgil's Gnat_, _the
Ruins of time_, _the Tears of the Muses_, etc.]
[Footnote 326: Publié en 1589; dédié à Philipp Sidney.]
[Footnote 327:
There in a meadow, by the river's side,
A flock of nymphes I chaunced to espy,
All lovely daughters of the Flood thereby,
With goodly greenish locks, all loose untyde,
As each had bene a bryde.
And each one had a little wicker basket,
Made of fine twigs, entrayled curiously,
In which they gathered flowers to fill their flasket,
And with fine fingers cropt full featously
The tender stalkes on hye.
Of every sort which in that meadow grew
They gathered some: the violet pallid blew,
The little dazie that at evening closes,
The virgin lilie, and the primrose trew,
With store of vermeil roses,
To deck their bridegroomes posies
Against the brydale-day, which was not long,
Sweet Themmes, runne softly till I end my song!
With that I saw two swannes of goodly hewe
Come softly swimming down along the lee.
Two fairer birds I yet did never see;
The snow which doth the top of Pindus strew
Did never whiter shew....
So purely white they were,
That even the gentle stream, the which them bare,
Seem'd foul to them, and bad his billowes spare
To wet their silken feathers, least they might
Soyle their fayre plumes with water not so fayre,
And marre their beauties bright,
That shone as heavens light,
Against their brydale day, which was not long.
Sweet Themmes! runne softly till I end my song.
(_Prothalamion_.)]
[Footnote 328:
The gods, which all things see, this same beheld,
And pittying this paire of lovers trew,
Transformed them there lying on the field,
Into one flower that is both red and blew.
It first growes red, and then to blew doth fade,
Like Astrophel, which there into was made.
And in the midst thereof a star appeares,
As fairly formed as any star in skyes;
Ressembling Stella in her freshest yeares,
Forth darting beames of beautie from her eyes;
And all the day it standeth full of deow,
Which is the teares that from her eyes did flow.
(_Astrophel_.)]
Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand
bonheur qui soit donné à un artiste. Il retire l'épopée du terrain
ordinaire, celui où, sous la main d'Homère et de Dante, elle exprime des
croyances effectives et peint des héros nationaux. C'est au plus haut du
pays des fées qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de
l'histoire. C'est plus haut que le pays des fées, à cette limite extrême
où les objets s'évanouissent et où les pures idées commencent. «J'ai
entrepris mon poëme[329], dit-il, pour représenter toutes les vertus
morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son patron et
son défenseur, en telle sorte que les oeuvres de cette vertu soient
exprimées et que les appétits déréglés et les vices contraires soient
abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie.» En effet,
au fond du poëme il met une allégorie; non qu'il songe à se faire bel
esprit, prêcheur de morale ou faiseur d'énigmes. Il ne soumet pas
l'image à l'idée; c'est un _voyant_, ce n'est pas un philosophe. Ce sont
bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de
loin en loin, chez lui, les palais enchantés, tout le cortége des
resplendissantes apparitions tremble et se déchire comme une vapeur,
laissant entrevoir la pensée qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans
son jardin de Vénus nous voyons les formes infinies de toutes les choses
vivantes rangées par ordre, en lits pressés, attendant l'être, nous
concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fécondité
incessante de la grande mère et le fourmillement mystérieux des
créatures qui s'élèvent tour à tour hors de son sein profond. Quand nous
voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme,
demi-serpent, et défendre Una, sa dame chérie, nous nous souvenons
vaguement que si nous pénétrions à travers ces deux figures, nous
trouverions sous l'une la Vérité et sous l'autre l'Erreur. Nous sentons
que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et que tous ces
fantômes brillants ne sont que des fantômes. Nous jouissons de leur
éclat sans croire à leur consistance; nous nous intéressons à leurs
actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs larmes
et leurs cris ne sont pas véritables. Notre émotion se purifie et
s'élève. Nous ne tombons point dans l'illusion grossière; nous avons la
douceur de nous sentir rêver. Nous sommes, comme lui, à mille lieues de
la vie réelle, hors des prises de la pitié douloureuse, de la terreur
crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous
que des sentiments délicats, demi-formés, suspendus au moment où ils
allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et
nous nous trouvons tout heureux d'être dégagés de la croyance qui nous
alourdit.
[Footnote 329: C'est Lodowick Bryskett (_Discourse of civil life_, 1606)
qui lui attribue ces paroles.]