XII

Voilà pour le coeur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par

excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus

naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet

état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est

une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un

bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre,

chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au

bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un

massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une

action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, de personnages et

de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par un

développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous

contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se

déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes

vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours _il

imagine_; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore

ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui,

elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les

prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées.

Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs

qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient,

entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous

d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là

d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se

ternir ou s'arrêter.

Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il

imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et

par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, _se prennent_ tout

d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants,

perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces

accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des

objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes

environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de

l'invention, Spenser reste serein. Les visions qui donneraient la

fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se

déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans

secousses. Il est épique, c'est-à-dire _narrateur_, et non point

chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul

moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands

narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque

classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et

sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il

ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du

sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme

Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit

tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées

d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent

qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un

détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur

de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les

contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se

ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à

s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en

vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur

ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre

antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont

l'acier tranchant a déchiré le coeur, et qui, fléchissant tout d'un

coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec un fracas

épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art perfide,

s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours exhaussées et

accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus lourde[324]. Il développe

toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes ses phrases en périodes.

Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour porter cette ample pensée

et son cortége, il ne lui faut pas moins que la stance immense,

incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux rimes répétées,

dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits majestueux qui

roulent éternellement dans les bois et dans les campagnes. Pour déployer

ces facultés épiques, et pour les déployer dans la région sublime où

cette âme se trouve naturellement portée, il ne faut pas moins que

l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel, avec des personnages

qui existent à peine et dans un monde qui ne peut être nulle part.

[Footnote 324:

As an aged tree

High growing on the top of rocky clift,

Whose hart-strings with keene steele nigh hewen be,

The mightie trunck half rent with ragged rift

Doth roll adowne the rocks, and fall with fearefull drift.

Or as a castle, reared high and round,

By subtile engins and malitious slight,

Is undermined from the lowest ground,

And her foundation forst and feebled quight,

At last downe falles; and with her heaped hight

Her hastie ruine does more heavie make,

And yields itselfe unto the victours might.

Such was this gyaunt's fall, that seemed to shake

The stedfast globe of earth, as it for feare did quake.

(_Fairie Queene_, liv. I, ch. VIII, 42, 43.)]

Plusieurs fois il a tâtonné alentour, parmi des sonnets, des élégies,

des pastorales, des hymnes d'amour, de petites épopées souriantes[325];

ce ne sont là que des essais, incapables pour la plupart de porter son

génie. Déjà pourtant la magnifique imagination y déborde; dieux, hommes,

paysages, le monde qu'il fait mouvoir est à mille lieues du monde où

nous vivons. Son _Calendrier du Berger_[326] est une pastorale pensive

et tendre, pleine de délicates amours, de nobles tristesses, de hautes

idées, où ne parlent que des penseurs et des poëtes. Ses _Visions de

Pétrarque et de Du Bellay_ sont d'admirables songes, où des palais, des

temples d'or, des paysages splendides, des fleuves étincelants, des

oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup comme dans une féerie

orientale. S'il chante un épithalame[327], il voit venir deux beaux

cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants des nymphes,

parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau transparente baise leurs

plumes de soie et murmure de plaisir. S'il pleure la mort de Sidney,

Sidney devient un berger; il est tué comme Adonis; autour de lui

s'assemblent les nymphes gémissantes. Il est changé, avec sa maîtresse,

en une fleur «rouge et bleue, qui est d'abord rouge, puis qui pâlit

comme lui et devient bleue. Alors, au milieu d'elle paraît une étoile,

aussi belle qu'étoile aux cieux, pareille à Stella dans ses plus

fraîches années, quand ses yeux dardaient des rayons de beauté. Tout le

jour elle est debout, pleine de rosée; ce sont les larmes qui coulèrent

de ses yeux[328].» Ses sentiments les plus vrais se changent ainsi en

féeries. La magie est le moule de son esprit, et imprime sa forme à tout

ce qu'il imagine comme à tout ce qu'il pense. Involontairement il ôte

aux objets leur figure ordinaire. S'il regarde un paysage, au bout d'un

instant il le voit tout autre. Il le transporte, sans s'en douter, dans

une terre enchantée; l'azur du ciel resplendit comme un dôme de

diamants, des buissons de fleurs couvrent les prairies, un peuple

d'oiseaux voltige dans l'air suave, des palais de jaspe resplendissent

entre les arbres, des dames rayonnantes apparaissent aux balcons

ouvragés sur les galeries d'émeraudes. Ce sourd travail de l'esprit

ressemble aux lentes cristallisations de la nature. On jette une branche

humide au fond d'une mine, et on en retire une girandole de diamants.

[Footnote 325: _The Shepheard's Calendar_, _Amoretti_, _Sonnets_,

_Prothalamion_, _Epithalamion_, _Muiopotmos_, _Virgil's Gnat_, _the

Ruins of time_, _the Tears of the Muses_, etc.]

[Footnote 326: Publié en 1589; dédié à Philipp Sidney.]

[Footnote 327:

There in a meadow, by the river's side,

A flock of nymphes I chaunced to espy,

All lovely daughters of the Flood thereby,

With goodly greenish locks, all loose untyde,

As each had bene a bryde.

And each one had a little wicker basket,

Made of fine twigs, entrayled curiously,

In which they gathered flowers to fill their flasket,

And with fine fingers cropt full featously

The tender stalkes on hye.

Of every sort which in that meadow grew

They gathered some: the violet pallid blew,

The little dazie that at evening closes,

The virgin lilie, and the primrose trew,

With store of vermeil roses,

To deck their bridegroomes posies

Against the brydale-day, which was not long,

Sweet Themmes, runne softly till I end my song!

With that I saw two swannes of goodly hewe

Come softly swimming down along the lee.

Two fairer birds I yet did never see;

The snow which doth the top of Pindus strew

Did never whiter shew....

So purely white they were,

That even the gentle stream, the which them bare,

Seem'd foul to them, and bad his billowes spare

To wet their silken feathers, least they might

Soyle their fayre plumes with water not so fayre,

And marre their beauties bright,

That shone as heavens light,

Against their brydale day, which was not long.

Sweet Themmes! runne softly till I end my song.

(_Prothalamion_.)]

[Footnote 328:

The gods, which all things see, this same beheld,

And pittying this paire of lovers trew,

Transformed them there lying on the field,

Into one flower that is both red and blew.

It first growes red, and then to blew doth fade,

Like Astrophel, which there into was made.

And in the midst thereof a star appeares,

As fairly formed as any star in skyes;

Ressembling Stella in her freshest yeares,

Forth darting beames of beautie from her eyes;

And all the day it standeth full of deow,

Which is the teares that from her eyes did flow.

(_Astrophel_.)]

Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand

bonheur qui soit donné à un artiste. Il retire l'épopée du terrain

ordinaire, celui où, sous la main d'Homère et de Dante, elle exprime des

croyances effectives et peint des héros nationaux. C'est au plus haut du

pays des fées qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de

l'histoire. C'est plus haut que le pays des fées, à cette limite extrême

où les objets s'évanouissent et où les pures idées commencent. «J'ai

entrepris mon poëme[329], dit-il, pour représenter toutes les vertus

morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son patron et

son défenseur, en telle sorte que les oeuvres de cette vertu soient

exprimées et que les appétits déréglés et les vices contraires soient

abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie.» En effet,

au fond du poëme il met une allégorie; non qu'il songe à se faire bel

esprit, prêcheur de morale ou faiseur d'énigmes. Il ne soumet pas

l'image à l'idée; c'est un _voyant_, ce n'est pas un philosophe. Ce sont

bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de

loin en loin, chez lui, les palais enchantés, tout le cortége des

resplendissantes apparitions tremble et se déchire comme une vapeur,

laissant entrevoir la pensée qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans

son jardin de Vénus nous voyons les formes infinies de toutes les choses

vivantes rangées par ordre, en lits pressés, attendant l'être, nous

concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fécondité

incessante de la grande mère et le fourmillement mystérieux des

créatures qui s'élèvent tour à tour hors de son sein profond. Quand nous

voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme,

demi-serpent, et défendre Una, sa dame chérie, nous nous souvenons

vaguement que si nous pénétrions à travers ces deux figures, nous

trouverions sous l'une la Vérité et sous l'autre l'Erreur. Nous sentons

que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et que tous ces

fantômes brillants ne sont que des fantômes. Nous jouissons de leur

éclat sans croire à leur consistance; nous nous intéressons à leurs

actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs larmes

et leurs cris ne sont pas véritables. Notre émotion se purifie et

s'élève. Nous ne tombons point dans l'illusion grossière; nous avons la

douceur de nous sentir rêver. Nous sommes, comme lui, à mille lieues de

la vie réelle, hors des prises de la pitié douloureuse, de la terreur

crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous

que des sentiments délicats, demi-formés, suspendus au moment où ils

allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et

nous nous trouvons tout heureux d'être dégagés de la croyance qui nous

alourdit.

[Footnote 329: C'est Lodowick Bryskett (_Discourse of civil life_, 1606)

qui lui attribue ces paroles.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 72 / 92 题