XIII

Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il

n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné

du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous

les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire

aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures;

mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions

avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute d'un emploi utile

et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du

déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait

agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet

aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les

inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les

unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour

d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur

encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise,

les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses

splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles

d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient

amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout

le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des

magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique,

l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de

leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle,

Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes.

Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils

refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin

Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en

voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le

plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse,

sous la conduite d'un catholicisme violent, ressuscité et factice,

parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le même sujet,

maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince. Pour

Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour sa

noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups de

bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus

franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie

dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et

naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de

rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon

sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il

habite de coeur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour

les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il

reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de

Chaucer[330]. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des

anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en

trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants,

duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la

fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est

justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui

convient.

[Footnote 330: Surtout dans le _Calendrier du Berger_.]

Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matière? Ce n'est là

qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images

glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la

beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe

païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son

contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la

force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce

n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de

l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux,

non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit

comme Goethe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et là,

au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les

nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les tourelles et

les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet assemblage;

l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et concilie les deux

mondes; un beau songe païen y continue un beau songe chevaleresque;

l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À cette hauteur,

le poëte a cessé de voir les différences des races et des civilisations.

Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il

dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les

chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondément enfoncé dans

la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant

après une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumière

qui viennent s'étaler sur les mousses de velours, sur les gazons

humides d'une forêt anglaise, peuvent éclairer les cheveux dénoués, les

blanches épaules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que

signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y

a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne

sent, au contraire, qu'à bien parler il n'y a qu'un monde, celui de

Platon et des poëtes; que les choses réelles n'en sont que les ébauches,

les ébauches mutilées, incomplètes et salies, misérables avortons épars

çà et là sur la route du temps, comme des tronçons de glaise à demi

formés, puis délaissés, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après

tout, les forces et les idées invisibles qui incessamment renouvellent

les êtres réels n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres

imaginaires, et que le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé

d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idéales par lesquelles

la nature s'est exprimée? Voilà la grandeur de cette oeuvre: il a pu

prendre toute la beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 73 / 92 题