Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il
n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné
du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous
les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire
aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures;
mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions
avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute d'un emploi utile
et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du
déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait
agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet
aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les
inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les
unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour
d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur
encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise,
les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses
splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles
d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient
amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout
le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des
magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique,
l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de
leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle,
Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes.
Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils
refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin
Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en
voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le
plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse,
sous la conduite d'un catholicisme violent, ressuscité et factice,
parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le même sujet,
maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince. Pour
Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour sa
noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups de
bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus
franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie
dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et
naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de
rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon
sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il
habite de coeur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour
les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il
reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de
Chaucer[330]. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des
anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en
trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants,
duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la
fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est
justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui
convient.
[Footnote 330: Surtout dans le _Calendrier du Berger_.]
Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matière? Ce n'est là
qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images
glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la
beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe
païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son
contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la
force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce
n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de
l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux,
non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit
comme Goethe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et là,
au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les
nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les tourelles et
les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet assemblage;
l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et concilie les deux
mondes; un beau songe païen y continue un beau songe chevaleresque;
l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À cette hauteur,
le poëte a cessé de voir les différences des races et des civilisations.
Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il
dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les
chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondément enfoncé dans
la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant
après une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumière
qui viennent s'étaler sur les mousses de velours, sur les gazons
humides d'une forêt anglaise, peuvent éclairer les cheveux dénoués, les
blanches épaules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que
signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y
a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne
sent, au contraire, qu'à bien parler il n'y a qu'un monde, celui de
Platon et des poëtes; que les choses réelles n'en sont que les ébauches,
les ébauches mutilées, incomplètes et salies, misérables avortons épars
çà et là sur la route du temps, comme des tronçons de glaise à demi
formés, puis délaissés, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après
tout, les forces et les idées invisibles qui incessamment renouvellent
les êtres réels n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres
imaginaires, et que le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé
d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idéales par lesquelles
la nature s'est exprimée? Voilà la grandeur de cette oeuvre: il a pu
prendre toute la beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.