XI

Il était d'une ancienne famille, alliée à de grandes maisons, ami de

Sidney et de Raleigh, les deux chevaliers les plus accomplis du siècle,

chevalier lui-même, du moins de coeur, ayant trouvé dans sa parenté,

dans ses amitiés, dans ses études et dans sa vie toutes les

circonstances qui pouvaient l'élever jusqu'à la poésie idéale. Tour à

tour on le trouve à Cambridge, où il se pénètre des plus nobles

philosophies antiques; dans un comté du Nord où il se prend d'un grand

amour malheureux; à Penshurst, dans le château et la compagnie où est

née l'_Arcadie_; chez Sidney, en qui subsistent intactes la poésie

romanesque et la générosité héroïque de l'esprit féodal; à la cour, où

toutes les magnificences de la chevalerie disciplinée et parée s'étalent

autour du trône; enfin à Kilcolman, au bord d'un beau lac, dans un

château retiré d'où la vue embrasse un amphithéâtre de montagnes et la

moitié de l'Irlande. Pauvre du reste, impropre à la cour, et, quoique

favorisé par la reine, n'ayant obtenu de ses patrons que des emplois

subalternes, à la fin lassé par les sollicitations et relégué dans ce

dangereux domaine d'Irlande, d'où la révolte le chassa, brûlant sa

maison et son enfant; trois mois après, il mourut de misère et le coeur

brisé[320]. Des attentes et des rebuts, beaucoup de tristesses et

beaucoup de rêves, quelques douceurs et tout d'un coup un malheur

affreux, une fortune petite et une fin prématurée: voilà bien une vie de

poëte. Mais c'est le coeur en lui qui est le vrai poëte; chez lui tout

sort de là; les circonstances n'ont fait que lui fournir sa matière; il

les a transformées plus qu'il n'a été transformé par elles, et il a

moins reçu que donné. Philosophie et paysages, cérémonies et parures,

splendeurs de la campagne et de la cour, dans tout ce qu'il a peint ou

pensé, il a imprimé sa noblesse intérieure. Avant tout, c'est une âme

éprise de la beauté sublime et pure, platonicienne par excellence, une

de ces âmes exaltées et délicates, les plus charmantes de toutes, qui,

nées au sein du naturalisme, y puisent leur séve, mais le dépassent,

approchent du mysticisme, et par un effort involontaire montent pour

s'épanouir jusqu'aux confins d'un monde plus haut. Spenser conduit à

Milton et de là au puritanisme, comme Platon conduit à Virgile et de là

au christianisme. La beauté sensible est parfaite chez tous les deux,

mais leur premier culte est pour la beauté morale. «Conduisez-moi,

dit-il aux Muses, dans la retraite cachée où la Vertu habite avec vous,

berceau d'argent qui la cache aux hommes et aux méchants mépris du

monde.» Il encourage son chevalier quand il le voit faiblir. Il

s'indigne quand il le voit attaqué. Il se réjouit de son équité, de sa

tempérance, de sa courtoisie. Il insère au commencement d'un chant de

longues stances en l'honneur de l'amitié et de la justice. Il s'arrête,

après avoir raconté un beau trait de chasteté, pour conseiller aux dames

d'être pudiques. Il prodigue aux pieds de ses héroïnes le trésor de ses

respects et de ses tendresses. Si quelque brutal les insulte, il appelle

à leur secours toute la nature et tous les dieux. Jamais il ne les

ramène sur la scène sans orner leur nom de quelque magnifique louange.

Auprès de la beauté, il a des adorations dignes de Dante et de Plotin.

C'est qu'il ne la considère point comme une simple harmonie de couleurs

et de formes, mais comme une émanation de la beauté unique, céleste,

impérissable, que nul oeil mortel ne peut apercevoir, et qui est la

première oeuvre du grand ouvrier des mondes[321]. Les corps ne font que

la rendre sensible; elle ne réside point dans les corps; la grâce et

l'attrait ne sont point dans les choses, mais dans l'idée immortelle qui

luit à travers les choses. «Cette charmante teinte blanche et vermeille

dont les joues sont colorées s'effacera.--Ces douces feuilles de rose si

doucement posées--sur les lèvres se flétriront et tomberont--pour

redevenir ce qu'elles étaient, de l'argile corrompue.--Ces cheveux d'or,

ces yeux brillants comme des étoiles étincelantes--retourneront en

poussière et perdront leur clarté si belle.--Mais la divine lampe dont

les célestes rayons--allument l'amour des amants--ne s'éteindra et ne

faiblira jamais.--Quand les esprits vitaux se disperseront,--elle

reviendra à sa planète natale.--Car elle est née là-haut et ne peut

mourir,--étant une parcelle du plus pur des cieux[322].» Devant cette

idée de la beauté, l'amour se transforme. Il est le seigneur de la

vérité et de la droiture,--«et monte bien loin de la basse

poussière,--sur des ailes d'or, jusque dans l'empyrée sublime--au delà

des atteintes de l'ignoble désir sensuel,--qui, comme une taupe, reste

gisant sur la terre[323].» Il enferme en lui tout ce qu'il y a de bien,

de beau et de noble. Il est la source première de la vie et l'âme

éternelle des choses. C'est lui qui, apaisant la discorde primitive, a

formé l'harmonie des sphères et soutient ce glorieux univers. Il habite

en Dieu, il est Dieu lui-même, il est descendu ici-bas sous forme

corporelle pour réparer le monde chancelant et sauver la race humaine;

autour des êtres, et au dedans des êtres, quand nos yeux percent les

apparences, nous le voyons comme une lumière vivante qui pénètre et

embrasse toute créature. On touche ici le sommet sublime et aigu où le

monde de l'esprit et le monde des sens se rencontrent, et où l'homme,

cueillant des deux mains les plus belles fleurs des deux versants, se

trouve à la fois païen et chrétien.

[Footnote 320: _He died for want of bread in King street_. (Ben Jonson,

cité par Drummond.)]

[Footnote 321: _Hymnes à l'amour et à la beauté_,--_à l'amour et à la

beauté célestes_.]

[Footnote 322:

For that same goodly hew of white and red,

With which the cheeks are sprinkled, shall decay,

And those sweete rosy leaves, so fairly spred

Upon the lips, shall fade and fall away

To that they were, even to corrupted clay;

That golden wyre, those sparckling stars so bright,

Shall turne to dust, and lose their goodly light.

But that fair lampe, from whose celestial rays

That light proceedes which kindleth lovers fire,

Shall never be extinguisht nor decay;

But when the vitall spirits doe expyre,

Upon her native planet shall retyre;

For it is heavenly borne and cannot die,

Being a parcell of the purest skye.]

[Footnote 323:

For Love is lord of Truth and Loialtie,

Lifting himself out of the lowly dust,

On golden plumes, up to the purest skye,

Above the reach of loathly sinfull lust.

Whose base affect, through cowardly distrust

Of his weake wings, dare not to heaven fly.

But, like a moldwarpe in the earth doth ly.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 71 / 92 题