Quand la puissance d'embellir est si grande, il est naturel qu'on peigne
le sentiment qui réunit toutes les joies et où aboutissent tous les
rêves, l'amour idéal, surtout l'amour ingénu et heureux. De tous les
sentiments, il n'y en a pas pour qui nous ayons plus de sympathie. Il
est de tous le plus simple et le plus doux. Il est le premier mouvement
du coeur et la première parole de la nature. Il ne se compose que
d'innocence et d'abandon. Il est exempt de réflexions et d'efforts. Il
nous fait quitter nos passions compliquées, nos mépris, nos regrets,
nos haines, nos espérances violentes. Il pénètre en nous et nous le
respirons comme la fraîche haleine d'un vent matinal qui vient de passer
sur des champs en fleur. Ils le sentaient et s'en enchantaient, les
cavaliers de cette cour périlleuse, et se reposaient ainsi, par
contraste, de leurs actions et de leurs dangers. Les plus sévères et les
plus tragiques de leurs poëtes se sont détournés pour aller à sa
rencontre, Shakspeare parmi les chênes toujours verts de la forêt
d'Ardennes[314], Ben Jonson[315] dans les bois de Sherwood, parmi les
larges clairières coupées d'ombre, parmi les feuilles luisantes et les
fleurs humides qui frissonnent au bord des sources solitaires. Marlowe
lui-même, le terrible peintre de l'agonie d'Édouard II, l'emphatique et
puissant poëte qui composa _Faust_, _Tamerlan et le Juif de Malte_,
quitte ses drames sanglants, son grand vers tonnant, ses furieuses
images, et rien n'est plus musical et plus doux que ses chansons. Le
berger, pour gagner sa maîtresse, lui promet «un chapeau de fleurs, une
jupe toute brodée de feuilles de myrte, une ceinture tressée de paille
et de bourgeons de lierre, avec des boutons d'ambre et des fermoirs de
corail[316].» Ils iront ensemble dans les vallées, sur les pentes des
montagnes rocheuses. Les pâtres, chaque matin de mai, viendront danser
autour d'elle, et tous deux, assis sur une roche, contempleront de loin
les troupeaux qui broutent l'herbe, et «les rivières étroites» qui
tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux. Les rudes gentilshommes
du temps, en revenant de la chasse du faucon, s'étaient plus d'une fois
arrêtés devant ces tableaux rustiques; tels qu'ils étaient, c'est-à-dire
imaginatifs et peu citadins, ils avaient songé à y figurer pour leur
compte. Mais en les comprenant, ils les refaisaient; ils les refaisaient
dans leurs parcs préparés pour l'entrée de la reine, avec une profusion
de parures et d'inventions, sans s'inquiéter d'y copier exactement la
grossière nature. L'invraisemblance ne les choquait pas; ce n'étaient
pas des imitateurs minutieux, des observateurs de moeurs; ils créaient;
la campagne, pour eux, n'était qu'un cadre, et le tableau tout entier
était sorti de leurs rêves et de leur coeur. Qu'il soit romanesque,
impossible même, ce tableau n'en est que plus charmant. Y a-t-il un plus
grand charme que de laisser là ce monde réel qui nous entrave ou nous
opprime, de flotter vaguement et aisément dans l'azur et la lumière, au
plus haut du pays des fées et des nuages, d'arranger les choses au gré
du moment, de ne plus sentir les pesantes lois, les contours roides et
résistants de la vie, de tout orner et varier selon les caprices et les
délicatesses de la fantaisie? Voilà ce qui arrive dans ces petits
poëmes. Ordinairement les événements ne s'y passent nulle part; du moins
ils se passent dans le royaume où les rois se font bergers et volontiers
épousent des bergères. La belle Argentile[317] est retenue à la cour de
son oncle qui veut la priver de son royaume, et après deux ans lui
ordonne d'épouser Curan, un rustre de sa maison; elle s'enfuit, et
Curan, désespéré, s'en va vivre chez les pâtres. Il rencontre un jour
une belle paysanne et l'aime; peu à peu, en lui parlant, il se rappelle
Argentile et pleure; il décrit son doux visage, sa taille ployante, ses
fins poignets veinés d'azur, et tout d'un coup voit la paysanne qui
défaille. Elle se jette dans ses bras et lui dit: «Je suis Argentile.»
Or Curan était un fils de roi qui s'était déguisé ainsi pour l'amour
d'Argentile. Il reprend les armes, défait le méchant roi. Il n'y eut
point de plus fort chevalier que lui, et tous deux régnèrent longtemps
en Bernicie.--Entre cent contes pareils, vrais contes de printemps, que
le lecteur me permette d'en détacher encore un, riant et simple comme
une aube de mai[318]. La princesse, Dowsabell est descendue au matin
dans le jardin de son père; elle cueille des chèvrefeuilles, des
primevères, des violettes, des marguerites. En ce moment, derrière la
haie, elle entend un pâtre qui chante, qui chante si bien, que tout d'un
coup elle l'aime. Il lui promet fidélité et lui demande un baiser. Les
joues de la belle promeneuse devinrent vermeilles comme la rose. «Elle
plia son genou blanc comme la neige,--et tout à côté de lui
s'agenouilla,--puis elle le baisa doucement.--Le berger poussa un grand
cri de joie.--Oh! fit-il, il n'y eut jamais de pastoureau--qui fût si
content que moi[319]!» Rien de plus; n'est-ce pas assez? Il n'y a ici
que le rêve d'un moment, mais ils ont à chaque moment de semblables
rêves. Jugez quelle poésie en doit sortir, combien supérieure aux
choses, combien affranchie de l'imitation littérale, combien éprise de
la beauté idéale, combien capable de se bâtir un monde hors de notre
triste monde; en effet, entre tous ces poëmes, il y en a un
véritablement divin, si divin que les raisonneurs des âges suivants
l'ont trouvé ennuyeux, qu'aujourd'hui encore c'est à peine si
quelques-uns l'entendent, _la reine des fées_ de Spenser.
[Footnote 314: _As you like it_.]
[Footnote 315: _The Sad Shepherd_. Voyez aussi _Flechter and Beaumont_:
_the Faithful Shepherdess_.]
[Footnote 316:
Come, live with me, and be my love,
And we will all the pleasures prove
That vallies, groves, and hills and fields,
Woods or steepy mountains yields.
And we will sit upon the rocks,
Seeing the shepherds feed their flocks,
By shallow rivers, to whose falls
Melodious birds sing madrigals.
And I will make thee beds of roses,
And a thousand fragrant posies;
A cap of flowers and a kirtle,
Embroider'd all with leaves of myrtle:
A gown made of the finest wool,
Which from our pretty lambs we pull;
Fair lined slippers for the cold,
With buckles of the purest gold:
A belt of straw and ivy buds,
With coral clasps and amber studs;
And if these pleasures may thee move,
Come, live with me, and be my love.
The shepherd swains shall dance and sing,
For thy delight, each May-morning:
If these delights thy mind may move
Then live with me, and be my love.]
[Footnote 317: William Warner.]
[Footnote 318: Michel Drayton.]
[Footnote 319:
With that she bent her snow-white knee,
Down by the shepherd kneel'd she,
And him she sweetly kist.
With that the shepherd whoop'd for joy;
Quoth he: "There's never shepherd boy
That ever was so blist."
(Michel Drayton.)]
X
Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe,
manda chez lui les plus illustres écrivains du siècle. Il s'installa
dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit:
«J'ai lu, Messieurs, vos petites drôleries. Elles m'ont réjoui; je veux
vous donner de l'ouvrage. J'en ai donné dernièrement au petit Lulli,
votre confrère. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les
concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne
s'était encore avisé et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous
suiviez mes idées comme il les a suivies, et je vous commande un poëme
en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que
tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: «Nicolle,
apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit,» je fais de
la prose. Prenez cette phrase pour modèle. Ce style est beaucoup plus
agréable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers.
Quant au sujet, ce sera moi-même. Vous peindrez la robe de chambre à
ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit
déshabillé de velours vert que je porte dessous pour faire le matin mes
exercices. Vous noterez que l'indienne coûte un louis l'aune. Cette
description bien troussée vous fournira des dictons assez jolis, et
enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous parliez
de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs vous
donneront leurs mémoires; ne manquez pas de les insérer dans votre
oeuvre. J'aurais plaisir à y revoir tout au long et tout au naturel la
boutique de mon père, bon gentilhomme qui vendait du drap à ses amis
pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de
Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi
expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intéressant pour le
public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma
fille Lucile n'a pas épousé ce petit drôle de Cléonte, mais bien M.
Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera
ministre du roi. Pour cela, je vous payerai généreusement un demi-louis
la toise d'écriture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes
idées vous auront fourni.»
Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du siècle
nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous écoutent. De là
notre roman bourgeois et notre roman réaliste. Je supplie le lecteur de
les oublier, de s'oublier lui-même, de se faire pour un instant poëte,
gentilhomme, homme du seizième siècle. À moins d'enterrer le M. Jourdain
qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre Spenser.