VIII

Sidney n'est qu'un soldat dans une armée; il y a toute une multitude

autour de lui, une multitude de poëtes. En cinquante-deux ans on en a

compté, en dehors du drame, deux cent trente-trois[303], dont quarante

ont du génie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les

deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe,

Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick;

on se lasserait de les énumérer. Il y en a une moisson, comme en ce

moment dans l'héroïque et catholique Espagne, et, comme en Espagne,

c'est là un signe du temps, la marque d'un besoin public, l'indice d'un

état d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet état d'esprit

qui de toutes parts provoque et fait goûter la poésie? Qu'est-ce qui

souffle la vie dans leurs oeuvres? D'où vient que chez les moindres, à

travers des pédanteries, des maladresses, parmi des chroniques rimées ou

des dictionnaires descriptifs, on rencontre des peintures éclatantes et

de vrais cris d'amour? D'où vient que, cette génération épuisée, la

vraie poésie a fini en Angleterre, comme la vraie peinture en Italie et

en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru et disparu, celui de

la conception primesautière et créatrice. Ces hommes ont les sens neufs

et n'ont point de théories dans la tête. Aussi quand ils se promènent,

ils ont d'autres émotions que nous. Qu'est-ce qu'un lever de soleil pour

un homme ordinaire? Une tache blanche au bout du ciel entre des

bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts de routes qu'il ne

voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux, toutes ces choses

ont une âme; je veux dire par là qu'ils sentent en eux-mêmes, par

contre-coup, l'élan et les brisures des lignes, la force et les

contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou délicieux qui

s'exhale de ce pêle-mêle et de cet ensemble comme une harmonie ou comme

un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lève dans le brouillard

au-dessus «des sillons mornes!» quel air résigné dans ces vieux arbres,

ruisselants sous la pluie nocturne! quel fiévreux tumulte dans le

troupeau des vagues, dont «les crinières désordonnées» se tordent

incessamment à la surface de l'abîme! Mais le grand flambeau du ciel, le

dieu lumineux, se dégage et rayonne. Les hautes herbes molles et

ployantes, les prairies toujours vertes, les dômes épanouis des grands

chênes, tout le paysage anglais incessamment renouvelé et lustré par

l'eau surabondante étale son inépuisable fraîcheur. Ces prairies, rouges

et blanches de fleurs toujours humectées et toujours jeunes, laissent

s'envoler leur voile de brume dorée et apparaissent tout d'un coup

timidement, comme de belles vierges. Là est la «fleur du coucou, qui

pousse avant la venue de l'hirondelle, la jacinthe des prés azurée comme

des veines de femmes, la fleur du souci qui se couche avec le soleil et

se lève avec lui, pleurante[304].» «De loin, sur sa porte qui luit, la

charmante aube dore toutes les cimes où la nuit vient d'attacher ses

perles, et les troupes d'oiseaux, dans la joie du matin, font si bien

vibrer leurs voix gazouillantes, que les collines et les vallées

répondent et que l'air qui bruit et résonne ne semble plus composé que

de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa tête d'or l'épais

brouillard qui s'évapore, et vient à travers les cimes entrelacées

baiser l'ombre endormie[305].» Encore un pas, et vous verrez reparaître

les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux vivants, ces dieux mêlés

aux choses, qu'on ne peut s'empêcher de retrouver dès qu'on retrouve la

nature: «Cérès, la libérale reine, parmi ses riches cultures, blés,

seigles, avoines, orges, vesces, pois en fleur, parmi ses montagnes

herbeuses où vivent les brebis broutantes, parmi ses ruisseaux et ses

rives, où regorgent les lis et les pivoines qu'Avril, l'humide Avril,

pare pour en faire des couronnes aux chastes nymphes[306]--Iris dont les

ailes de safran versent sur les fleurs des gouttes parfumées et des

ondées rafraîchissantes, Iris, la riche écharpe de la terre, qui de

chaque bout de son arc bleu couronne les champs boisés et les pentes

dégarnies.--Flore, brillante et parée, assise superbement au milieu de

la pompe de toutes ses fleurs, et qui déploie le vert éblouissant de son

manteau de fête[307].» Toutes les splendeurs et les douceurs du pays

moite et mouillé, toutes les particularités, toute l'opulence de ses

teintes fondues, de son ciel changeant, de sa végétation luxuriante,

viennent ainsi se rassembler autour des dieux qui leur donnent un corps,

et un beau corps.

[Footnote 303: Nathan Drake, 310 _Shakspeare and his Times_. On ne

compte pas, dans ces deux cent trente-trois poëtes, les auteurs de

pièces isolées, mais ceux qui ont publié et recueilli leurs oeuvres.]

[Footnote 304: Tous ces mots sont pris dans Jonson, Spenser, Drayton,

Shakspeare et Greene.]

[Footnote 305:

When Phoebus lifts his head out of the winter's wave,

No sooner doth the earth her flowery bosom brave,

At such time as the year brings on the pleasant spring,

But hunts-up to the morn the feath'red sylvans sing:

And in the lower grove, as on the rising knole,

Upon the highest spray of every mounting pole,

Those quiristers are perch't, with many a speckled breast;

Then from her burnisht gate the goodly glitt'ring east

Gilds every lofty top, which late the homorous night

Bespangled had with pearl, to please the morning's sight;

On which the mirthful quires, with their clear open throats,

Unto the joyful morn so strain their warbling notes,

That hills and vallies ring, and even the echoing air

Seems all composed of sounds, about them everywhere....

They sing away the morn, until the mounting sun,

Through thick exhaled fogs his golden head hath run,

And through the twisted tops of our close covert creeps

To kiss the gentle shade, this while that sweetly sleeps.

(Drayton, _Polyolbion_.)]

[Footnote 306:

Ceres, most bounteous lady, thy rich leas

Of wheat, rye, barley, vetches, oats and pease,

Thy turfy mountains, where live nibbling sheep,

And flat meads, thatch'd with stover them to keep,

Thy banks with peonied and lilied brims

Which spongy April at thy hest betrims

To make cold nymphs chaste crowns....

Hail many-colour'd messenger,

Who with thy saffron wings upon my flowers

Diffuseth honey-drops, refreshing showers,

And with each end of thy blue bow, doth crown

My bosky acres and my unshrubbed down.

(Shakspeare, _Tempest_, IV, 1.)

As Zephyrs blowing below the violet,

Not wagging his sweet head.

(Shakspeare, _Cymbeline_, IV, 2.)]

Dans la vie de chaque homme il y a des moments où, en présence des

choses, il éprouve un choc. Cet amas d'idées, de souvenirs tronqués,

d'images ébauchées qui gisent obscurément dans tous les coins de son

esprit, s'ébranle, s'organise, et tout d'un coup se développe comme une

fleur. Il en est ravi, il ne peut s'empêcher de regarder et d'admirer la

charmante créature qui vient d'éclore; il veut la voir encore, en voir

de pareilles, et ne songe point à autre chose. Il y a des moments

pareils dans la vie des nations, et celui-ci en est un. Ils sont heureux

de contempler de belles choses et souhaitent seulement qu'elles soient

le plus belles possible. Ils ne sont point préoccupés, comme nous, de

théories; ils ne se travaillent point pour exprimer des idées

philosophiques ou morales. Ils veulent jouir par l'imagination, par les

yeux, comme ces nobles d'Italie qui en ce moment sont tellement épris

des belles couleurs et des belles formes, qu'ils couvrent de peintures

non-seulement leurs appartements et leurs églises, mais encore les

dessus de leurs coffres et les selles de leurs chevaux. La riche et

verte campagne au soleil, les jeunes femmes parées, florissantes de

santé et d'amour, les dieux et les déesses à demi nus, chefs-d'oeuvre et

modèles de la force et de la grâce, voilà les plus beaux objets que

l'homme puisse contempler, les plus capables de contenter ses sens et

son coeur, d'éveiller en lui le sourire et la joie, et voilà les objets

qui apparaissent chez tous les poëtes, dans la plus merveilleuse

abondance de chansons, de pastorales, de sonnets, de petites pièces

fugitives, si vivantes, si délicates, si aisément épanouies, que depuis

on n'a rien vu d'égal. Qu'importe que Vénus ou Cupidon aient perdu leurs

autels? Comme les peintres contemporains d'Italie, ils imaginent

volontiers un bel enfant nu, traîné sur un char d'or, au milieu de l'air

limpide, ou une femme éclatante de jeunesse debout sur les vagues qui

viennent baiser ses pieds de neige. Le rude Ben Jonson est ravi de ce

spectacle. Le bataillon discipliné de ses vers robustes se change en une

bande de petites strophes gracieuses qui courent aussi légèrement que

des enfants de Raphaël[308]. Il voit venir sa dame assise sur le char de

l'Amour que tirent des cygnes et des colombes. L'Amour conduit le char;

elle passe sereine et souriante, et tous les coeurs charmés de ses

divins regards ne souhaitent plus d'autre joie que de la voir et de la

servir toujours:

Regardez seulement ses yeux; ils éclairent

Tout ce que comprend le monde de l'amour.

Regardez seulement ses cheveux; ils sont brillants

Comme l'étoile de l'amour quand elle se lève.....

Avez-vous vu un lis éclatant s'épanouir

Avant que des mains grossières l'aient touché?

Avez-vous regardé la chute de la neige

Avant que la fange l'ait souillée?

Avez-vous respiré les boutons sur l'églantier,

Ou le nard dans le feu?

Ô! aussi blanche, aussi délicate, aussi suave est ma dame[309]!

[Footnote 307:

When Flora proud in pomp of all her flovers

Sat bright and gay,

And gloried in the dew of Iris' showers,

And did display

Her mantle chequer'd all with gaudy green.

(Greene, _Never too late_.)

How oft have I descending Titan seen

His burning locks couch in the sea-green lap

And beautous Thetys his red body wrap

In watery robes, as he her lord had been!

(_Id._)

The joyous day gan early to appeare,

And fayre Aurora from the deawy bed

Of aged Tithone gan herself to reare

With rosy cheekes, for shame as blushing red;

Her golden looks, for hast, were loosely shed

About her eares, when Una her did marke

Clymbe to her charet, all with flowers spred,

From heaven high to chase the chearelesse darke;

With merry note her lowd salutes the mounting larke.

(Spenser, _Fairy Queen_, liv. I, ch. II, strop. 1.)]

[Footnote 308: _Celebration of Charis_.]

[Footnote 309:

See the chariot at hand here of Love,

Wherein my lady rideth!

Each that draws is a swan or a dove,

And well the car Love guideth.

As she goes, all hearts do duty

Unto her beauty;

And enamour'd do wish, so they might

But enjoy such a sight,

That they still were to run by her side

Through swords, through seas, whither she would ride.

Do but look on her eyes, they do light

All that love's world compriseth!

Do but look on her, she is bright

As love's star when it riseth!....

Have you seen but a bright lily grow,

Before rude hands have touch'd it?

Have you mark'd but the fall of the snow,

Before the soil hath smutch'd it?

Have you felt the wool of the beaver,

Or swan's down ever?

Or have smell'd of the bud o' the brier?

Or the nard in the fire?

Or have tasted the bag of the bee?

O so white! O so soft! O so sweet is she!]

Quoi de plus vivant, de plus éloigné de la mythologie compassée et

artificielle? Comme Théocrite et Moschus, ils jouent avec leurs dieux

riants, et de leurs croyances se font une fête; un jour, au coin d'un

bois, Cupidon rencontre une nymphe endormie. «Ses cheveux d'or

couvraient son visage.--Ses bras nonchalants étaient jetés des deux

côtés.--Son carquois lui servait d'oreiller,--et son sein nu était

ouvert à tous les vents[310].» Il s'approche doucement, lui ôte ses

flèches, et met les siennes à la place. Elle, enfin, entend du bruit,

soulève sa tête penchée et voit un berger qui vient à elle. Elle fuit,

il la poursuit. Elle bande son arc et tire contre lui ses flèches. Il

n'en devient que plus ardent et va l'atteindre. Désespérée, elle prend

une flèche qu'elle enfonce dans son beau corps. La voilà changée, elle

s'arrête, elle sourit, elle aime, elle va au-devant de lui. «Les

montagnes ne peuvent point se rencontrer, mais les amants le

peuvent.--Ce que font les autres amants, ils le firent.--Le dieu d'amour

s'était posé sur un arbre,--et riait en voyant ce doux spectacle[311].»

Une goutte de malice est tombée dans ce mélange de naïveté et de grâce

voluptueuse; il en est ainsi dans Longus et dans tout ce bouquet

délicieux qu'on appelle l'Anthologie; ce n'est point le badinage sec de

Voltaire, des gens qui n'ont que de l'esprit, et qui n'ont vécu que dans

les salons; c'est celui des artistes, des amoureux qui ont le cerveau

plein de couleurs, de formes, qui, en disant une mièvrerie, imaginent un

col penché, des yeux baissés, et la rougeur qui monte à des joues

vermeilles[312]. Une de ces belles vient dire des vers en minaudant, et

comme on voit d'ici le pli boudeur de sa lèvre! «L'amour dans mon coeur

comme une abeille--fait son miel.--Tantôt il joue avec moi avec ses

ailes,--tantôt avec ses pieds.--Dans mes yeux il fait sa demeure;--son

lit est dans mon sein.--Mes baisers sont tous les jours son régal.--Et

pourtant il me vole mon repos.--Ah! le méchant qui me vole!» Ce qui

relève ces badinages, c'est la splendeur de l'imagination. Il y a des

éclats, des éclairs qu'on n'ose traduire, des éblouissements et des

folies, comme dans le Cantique des Cantiques. «Ses lèvres, dit Greene,

sont des roses toutes trempées dans la rosée,--ou pareilles à la pourpre

de la fleur du narcisse.--Ses yeux, ces beaux yeux, ressemblent aux

pures clartés--qui animent le soleil ou égayent le jour.--Ses joues sont

comme des lis épanouis plongés dans le vin,--ou comme des grains de

belles grenades trempés dans le lait,--ou comme des fils de neige dans

des réseaux de soie cramoisie,--ou comme des nuages splendides au

coucher du soleil.»--«Quel besoin de comparer là où la beauté surpasse

toute ressemblance?--Celui qui va prendre dans les choses inanimées ses

pensées d'amour--dépare leur pompe et leur plus grande gloire,--et ne

monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties[313].» Je

veux bien croire qu'alors les choses n'étaient point plus belles

qu'aujourd'hui; mais je suis sûr que les hommes les trouvaient plus

belles.

[Footnote 310:

Her golden hair o'erspred her face,

Her careless armes abroad were cast,

Her quiver had her pillows place,

Her breast lay bare to every blast.

(_Cupid's Pastime_, auteur inconnu vers 1621.)]

[Footnote 311:

Though mountains meet not, lovers may.

What other lovers do, did they.

The God of Love sat on a tree,

And laught that pleasant sight to see.

(_Id._)]

[Footnote 312: _Rosalind's madrigal_.

Love in my bosom like a bee

Doth suck his sweet.

Now with his wings he plays with me

Now with his feet.

Within my eyes he makes his rest,

His bed amid my tender breast,

My kisses are his daily feast.

And yet he robs me of my rest.

Ah! wanton, will ye!]

[Footnote 313: Greene (_From Menaphon_).

Her eyes, fair eyes, like to the purest lights

That animate the sun or cheer the day,

In whom the shining sun-beams brightly play,

Whiles fancy doth on them divine delight.

Her cheeks like ripen'd lilies steep'd in wine,

Or fair pomegranate kernels washed in milk,

Or snow-white threads in nets of crimson silk,

Or gorgeous clouds upon the sun's decline.

Her lips are roses over-washed with dew,

Or like the purple of Narcissus' flower...

Her cristal chin like to the purest mould

Enchas'd with dainty daisies soft and white,

Where Fancy's fair pavilion once is pight,

Whereas embrac'd his beauties he doth hold.

Her neck like to an ivory shining tower,

Where through with azure veins sweet nectar runs,

Or like the down of swans where Senesse woons,

Or like delight that doth itself devour.

Her paps like fair apples in the prime,

As round as orient pearls, as soft as down.

They never vail their fair through winter's frown,

But from their sweets Love suck'd his summer time.

Greene (_Melicertus' eglogue_).

What need compare when sweet exceed compare?

Who draws his thought of love from senseless things.

Their pomp and greatest glories doth impair,

And mount love's heaven with overladen wings.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 69 / 92 题