VII

Bien des fois, après avoir lu des poëtes de cet âge, je suis resté

penché sur les estampes contemporaines, me disant que l'homme, esprit et

corps, n'était pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi,

nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les

porter. Elles nous détraquent; nous ne sommes plus poëtes impunément.

Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Burns, Byron, Shelley,

Cowper, combien en citerai-je? Le dégoût, l'abrutissement et la maladie,

l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente

ou la déclamation fébrile, ce sont là aujourd'hui les issues ordinaires

du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les

entrailles, dessèchent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme

comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous

l'a faite n'est plus assez solide pour y résister longtemps. Ceux-ci

plus rudement élevés, plus habitués aux intempéries, plus endurcis par

les exercices du corps, plus roidis contre le danger, durent et vivent;

y a-t-il un homme aujourd'hui qui pourrait supporter la tempête de

passions et de visions qui a traversé Shakspeare, et finir comme lui en

bourgeois sensé et renté dans son petit pays? Les muscles étaient plus

fermes, la défaillance moins prompte. La fureur d'attention concentrée,

les demi-hallucinations, l'angoisse et le halètement de la poitrine, le

frémissement des membres qui se tendent involontairement et aveuglément

vers l'action, tous les élans douloureux qui accompagnent les grands

désirs les épuisaient moins; c'est pourquoi ils avaient longtemps de

grands désirs et osaient davantage. D'Aubigné, blessé de plusieurs coups

d'épée, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval afin de revoir

encore une fois sa maîtresse, fit ainsi plusieurs lieues, perdant son

sang, et arriva évanoui. Voilà les sentiments que nous devinons encore

aujourd'hui dans leurs peintures, dans ce regard droit qui s'enfonce

comme une épée, dans cette force de l'échine qui se plie ou va se

tordre, dans la sensualité, l'énergie, l'enthousiasme qui transpire à

travers leurs gestes et leurs regards. Voilà le sentiment que nous

découvrons encore aujourd'hui dans leurs poésies, chez Greene, Lodge,

Jonson, Spenser, Shakspeare, chez Sidney comme chez tous les autres. On

oublie bien vite les fautes de goût qui l'accompagnent, les

affectations, le jargon bizarre. Est-il vraiment si bizarre? Supposez un

homme qui, les yeux fermés, voit distinctement le visage adoré de sa

maîtresse, qui l'a présent tout le jour, qui se trouble et tressaille en

imaginant tour à tour son front, ses yeux, ses lèvres, qui ne peut pas

et ne veut pas se détacher de sa vision, qui chaque jour s'enfonce

davantage dans cette contemplation véhémente, qui à chaque instant est

brisé par des anxiétés mortelles ou jeté hors de lui par des

ravissements de bonheur; il perdra la notion exacte des choses. Une idée

fixe devient une idée fausse. À force de regarder un objet sous toutes

ses faces, de le retourner, d'y pénétrer, on le déforme. Quand on ne

peut penser à un objet sans éblouissement et sans larmes, on l'agrandit

et on lui suppose une nature qu'il n'a pas. Dès lors les comparaisons

étranges, les idées alambiquées, les images excessives deviennent

naturelles. Si loin qu'il aille, quelque objet qu'il touche, il ne voit

partout dans l'univers que le nom et les traits de Stella. Toutes ses

idées le ramènent à elle. Il est tiré éternellement et invinciblement

par la même pensée, et les comparaisons qui semblent lointaines ne font

qu'exprimer la présence incessante et la puissance souveraine de l'image

dont il est obsédé. Stella est malade; il semble à Sidney[293] «que la

joie hôte de ses yeux pleure en elle.» Ce mot est absurde pour nous.

L'est-il pour Sidney qui, pendant des heures entières, s'est appesanti

sur l'expression de ces yeux, qui a fini par voir en eux toutes les

beautés du ciel et de la terre, qui, auprès d'eux, trouve toute lumière

terne et tout bonheur fade? Comptez que dans toute passion extrême les

lois ordinaires sont renversées, que notre logique française n'en est

point juge, qu'on y rencontre des affectations, des enfances, des jeux

d'esprit, des crudités, des folies, et que les violents états de la

machine nerveuse sont comme un pays inconnu et extraordinaire ou le bon

sens et le bon langage ne pourront jamais pénétrer. Au retour du

printemps, quand Mai étale sur les champs sa robe bigarrée de fleurs

nouvelles, Astrophel et Stella vont s'asseoir sous l'ombre d'un bois

écarté, dans l'air chaud, plein de bruissements d'oiseaux et

d'émanations suaves. Le ciel sourit, le vent vient baiser les feuilles

qui tremblent, les arbres penchés entrelacent leurs rameaux gonflés de

séve, la terre amoureuse aspire avidement l'eau qui frissonne[294]. À

genoux, le coeur palpitant, oppressé, il lui semble que sa maîtresse se

transfigure; «sa jeune âme s'envole vers Stella, son nid bien-aimé;»

Stella, «souveraine de sa peine et de sa joie;» Stella, «sur qui le ciel

de l'amour a versé toute sa lumière;» Stella, «dont la parole bouleverse

les sens;» Stella, «dont le chant donne au coeur la vision des

anges[295].» Ces cris d'adoration font comme un hymne. Chaque jour il

écrit les pensées d'amour qui l'agitent, et dans ce long journal

continué pendant cent pages, on sent le souffle embrasé croître à chaque

instant. Un sourire de sa maîtresse, une boucle que le vent soulève, un

geste, sont des événements. Il la peint dans toutes les attitudes; il ne

peut se rassasier de la voir. Il parle aux oiseaux, aux plantes, aux

vents, à toute la nature. Il apporte le monde entier aux pieds de

Stella. À l'idée d'un baiser, il défaille. «Mon coeur bondissant montera

à mes lèvres pour avoir son contentement, pour baiser ces roses

parfumées par le miel de la volupté, ces lèvres qui entr'ouvrent leurs

rubis pour découvrir des perles[296].» Il y a des magnificences

orientales dans l'éblouissant sonnet où il demande pourquoi les joues

de Stella sont pâlies: «Où sont allées les roses qui ravissaient nos

yeux?--Où sont ces joues vermeilles, où la vertu rougissante

s'empourprait de la livrée royale de la pudeur?--Qui a volé à mes cieux

du matin leur vêtement d'écarlate?»--«Sa vie se fond à force de

penser[297].» Épuisé par l'extase, il s'arrête. Puis «comme le satyre

qui, lorsque Prométhée apporta le feu sur la terre, vint, tout charmé,

baiser la flamme, et s'enfuit avec des cris insensés, parmi les bois et

les campagnes, sans pouvoir apaiser l'âpre morsure du divin

élément[298],» il va de pensées en pensées, cherchant un soulagement à

sa plaie. Enfin le calme est revenu, et pendant cette éclaircie

l'esprit agile et brillant joue comme une flamme voltigeante à la

surface du profond foyer qui couve. Oserai-je traduire ces songes

d'amoureux et de peintre, ces charmantes imaginations païennes et

chevaleresques où Pétrarque et Platon semblent avoir laissé leur

souvenir? Pourrai-je les traduire? Sortez un instant de notre langue

raisonnable, et sentez la grâce et le badinage sous l'apparente

affectation[299]:

Beaux yeux, douces lèvres, cher coeur, ai-je pu,

Fou que je suis, espérer jouir de vous par l'aide de l'Amour,

Puisqu'il trouve lui-même en vos beautés

Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille?

Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire,

Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup

Chaque âme dépose ses armes au pied de l'Amour,

Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle.

Quand il veut jouer, il va sur ces lèvres,

Rougissant, honteux d'être amoureux d'elles;

Avec chaque lèvre il baise l'autre.

Mais quand il veut chercher une retraite paisible,

Loin de tout le monde, ce coeur est sa demeure,

Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver.

[Footnote 293:

And Joy which is inseparate from those eyes,

Stella, now learnes (strange case) to weepe in thee.

(101e sonnet.)]

[Footnote 294:

In a grove most riche of shade,

Where birds wanton musike made,

May, then young, his pide weeds showing,

New perfumed with flowers fresh growing,

Astrophel, with Stella sweet,

Did for mutual comfort meet,

Both within themselves oppressed,

But each in the other blessed.

Their ears hungry of each word

Which the dere tongue would afford,

But their tongues restrained from walking

Till their harts had ended talking.

But when their tongues could not speake,

Love itself did silence breake,

Love did set his lips asunder,

Thus to spake in love and wonder....

(8e chanson.)

This small wind which so sweet is,

See how it the leaves doth kisse,

Each tree in his best attyring,

Sense of love to love inspiring.]

[Footnote 295:

Stella, soveraigne of my joy....

Stella, starre, of heavenly fier,

Stella, loadstar of desier,

Stella, in whose shining eyes,

Are the light of Cupids skies....

Stella, whose voice when it speakes

Senses all asunder breakes,

Stella whose voice when it singeth,

Angels to acquaintance bringeth....

(8e chanson.)

And my young soul flutters to thee his nest.

(108e sonnet.)]

[Footnote 296:

Think of that most gratefull time,

When my leaping heart will clime

In my lips to have his biding,

There those roses for to kisse

Which do breath a sugred blisse,

Opening rubies, pearles deviding.

(10e chanson.)

O joy, too high for my low style to show:

O blisse fit for a nobler state than me:

Envy, put out their eyes, least thou do see

What oceans of delight in me do flow.

My friend, who oft saw through all maskes my woe,

Come, come, and let me pour myself on thee;

Gone is the winter of my misery,

My spring appeares, O see what here doth grow.

For Stella hath in words where faith doth shine

Of her high heart given me the monarchie.

I, I, o I may say, that she is mine.]

[Footnote 297:

Where be those Roses gone, which sweetned so our eyes?

Where those red cheeks, which oft with faire encrease did frame

The height of honor in the kingly badge of shame?

Who hath the crimson weeds stolne from my morning skies?

(102e sonnet.)

My life melts with too much thinking.

(10e chanson.)]

[Footnote 298:

Prometheus when first from heaven hye

He brought downe fire, ere then on earth not seene,

Fond of delight, a satyre standing by

Gave it a kisse, as it like sweete hat beene.

Feeling forthwith the other burning power,

Wood with the smart, with shouts and shrieking shrill,

He sought ease in river, field, and bower,

But for the time, his grief went with him still.]

[Footnote 299:

Faire eyes, sweete lips, deare heart, that foolish I

Could hope by Cupids helpe on you to pray;

Since to himself he doth your gifts apply,

As his main force, choice sport, and easefull stray.

For when he will see who dare him gainsay,

Then with those eyes he lookes; by and by

Each soule doth at Loves feet his weapon lay,

Glad if for her he give them leave to die.

When he will play, then in her lips he is,

Where blushing red, that Love selfe them doth love,

With either lip he doth the other kisse.

But when he will for quiet sake remove

From all the world, her heart is then his rome,

Where well he knowes, no man to him can come.

(3e sonnet.)]

Tout est pris ici, le coeur et les sens. S'il trouve les yeux de Stella

plus beaux que toute chose au monde, il trouve «son âme plus belle

encore que son corps.» Il est platonicien, lorsqu'il raconté que la

vertu, voulant se faire aimer des hommes, a pris la forme de Stella pour

enchanter leurs yeux, «et leur faire découvrir ce ciel que le sens

intérieur révèle aux âmes héroïques.» On reconnaît en lui la soumission

entière du coeur, l'amour tourné en religion, la passion parfaite qui ne

souhaite que de croître, et qui, semblable à la piété des mystiques, se

trouve toujours trop petite quand elle se compare à l'objet aimé. «Ma

jeunesse se consume; mon savoir ne met au jour que des futilités. Mon

esprit s'emploie à défendre une passion qui, pour récompense, le

persécute de folles peines. Je vois que ma course m'entraîne à ma perte;

je le vois, et pourtant mon plus grand chagrin est de ne point perdre

davantage pour l'amour de Stella[300].» À la fin, comme Socrate dans le

_Banquet_, il tourne les yeux vers la Beauté immortelle[301], clarté

céleste «qui perce les nuages et tout à la fois brille et nous donne la

vue.» «Oh! attaches-y tes yeux. Que cette lumière soit ton guide dans

cette course éphémère qui mène de la naissance à la mort[302].» L'amour

divin continue l'amour terrestre; il y était renfermé, il s'en dégage. À

cette noblesse, à ces hautes aspirations, reconnaissez une de ces âmes

sérieuses comme il y en a tant sous ce climat et dans cette race. À

travers le paganisme régnant, les instincts spiritualistes percent, et

font des platoniciens, en attendant qu'ils fassent des chrétiens.

[Footnote 300:

My youth doth waste, my knowledge brings forth toys,

My witt doth strive those passions to defend,

Which for reward spoile it with vaine annoies;

I see my course to lose myself doth bend:

I see and yet no greater sorrow take,

Than that I lose no more for Stella's sake.]

[Footnote 301: Dernier sonnet, page 490.]

[Footnote 302:

Leave me, o Love, which reachest but to dust,

And thou, my mind, aspire to higher things.

Grow rich in that which never taketh rust;

Whatever fades, but fading pleasure brings....

O take fast hold, let that light be thy guide,

In this small course which birth draws out to death.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 68 / 92 题