Raconterai-je son époque pastorale, l'_Arcadie_? Ce n'est qu'un
délassement, une sorte de roman poétique écrit à la campagne pour
l'amusement de sa soeur, oeuvre de mode, et qui, comme chez nous le
_Cyrus_ et la _Clélie_, n'est point un monument, mais un document. Ces
sortes de livres ne montrent que les dehors, l'élégance et la politesse
courante, le jargon du beau monde, bref, ce qu'il faut dire devant les
dames; et néanmoins on y voit la pente de l'esprit public: dans la
_Clélie_, le développement oratoire, l'analyse fine et suivie, la
conversation abondante de gens tranquillement assis sur de beaux
fauteuils; dans l'_Arcadie_, l'imagination tourmentée, les sentiments
excessifs, le pêle-mêle d'événements qui conviennent à des hommes à
peine sortis de la vie demi-barbare. En effet, à Londres, on se tire
encore des coups de pistolet dans les rues, et sous Henri VIII, sous son
fils et sous ses filles, des reines, un protecteur, les premiers des
nobles s'agenouilleront sous la hache du bourreau. La vie armée et
périlleuse a résisté longtemps en Europe à l'établissement de la vie
pacifique et tranquille, et il a fallu transformer la société et le sol
pour changer les hommes d'épée en bourgeois; ce sont les grandes routes
de Louis XIV et son administration réglée, comme plus tard les chemins
de fer et les sergents de ville qui nous ont ôté les habitudes de
l'action violente et le goût des aventures dangereuses. Comptez
qu'encore à ce moment les têtes sont remplies d'images tragiques.
L'_Arcadie_ de Sidney en renferme assez pour défrayer six poëmes
épiques. «C'était un jeu, dit Sidney, je déchargeais mon cerveau de
jeune homme.» Dans les vingt-cinq premières pages, vous trouvez un
naufrage, une histoire de pirates, un prince à demi noyé recueilli par
les bergers, un voyage en Arcadie, des déguisements, la retraite d'un
roi qui s'est confiné dans une solitude avec sa femme et ses enfants, la
délivrance d'un jeune seigneur prisonnier, une guerre contre les Ilotes,
une paix conclue, et bien d'autres choses. Continuez, et vous verrez des
princesses enfermées par une méchante fée qui les fouette et les menace
de mort si elles refusent d'épouser son fils, une belle reine condamnée
à périr par le feu si des chevaliers qu'on désigne ne viennent pas la
délivrer, un prince perfide torturé en punition de ses méfaits, puis
jeté du haut d'une pyramide, des combats, des surprises, des
enlèvements, des voyages, bref, tout l'attirail des romans les plus
romanesques. Voilà pour le sérieux; l'agréable est pareil; la fantaisie
règne partout. La pastorale invraisemblable sert d'intermède, comme dans
Shakspeare ou dans Lope, à la tragédie invraisemblable. Incessamment
vous voyez danser des bergers; ils sont fort courtois, bons poëtes et
métaphysiciens subtils. Plusieurs sont des princes déguisés qui font la
cour à des princesses. Ils chantent infiniment et forment des danses
allégoriques; deux troupes s'avancent, les serviteurs de la Raison et
les serviteurs de la Passion; on décrit tout au long leurs chapeaux,
leurs rubans et leurs tuniques. Ils se querellent en vers, et leurs
répliques pressées, renvoyées coup sur coup, alambiquées, font un
tournoi d'esprit. Qui se soucie du naturel et du possible en ce siècle?
Il y a des fêtes pareilles pour les _entrées_ d'Élisabeth, et vous
n'avez qu'à regarder les estampes des Sadler, de Martin de Vos et de
Goltzius pour y trouver ce mélange de beautés sensibles et d'énigmes
philosophiques. La comtesse de Pembroke et ses dames sont charmées
d'imaginer cette profusion de costumes et de vers, cet opéra sous les
arbres; on a des yeux au seizième siècle, des sens qui cherchent leur
contentement dans la poésie, le même contentement que dans les
mascarades et dans la peinture. En ce moment l'homme n'est pas encore
une pure raison; la vérité abstraite ne lui suffit pas; de riches
étoffes tortillées et ployées, le soleil qui les lustre, une prairie
pleine de marguerites blanches, des dames en robe de brocart, les bras
nus, une couronne sur la tête, des concerts d'instruments derrière le
feuillage, voilà ce que le lecteur veut qu'on lui présente; il ne
s'inquiète pas des contrastes, et trouve volontiers un salon au milieu
des champs.
Qu'y vont-ils dire? C'est ici qu'éclate dans toute sa folie l'espèce
d'exaltation nerveuse qui est propre à l'esprit du temps; l'amour monte
au trente-sixième ciel; Musidorus est frère de notre Céladon; Paméla est
proche parente des plus sévères héroïnes de notre _Astrée_; toutes les
exagérations espagnoles foisonnent, et aussi toutes les faussetés
espagnoles. Car dans ces oeuvres de mode et de cour, le sentiment
primitif ne garde jamais sa sincérité; l'esprit, le besoin de plaire, le
désir de faire effet, de mieux parler que les autres, l'altèrent, le
travaillent, entassent les embellissements, les raffinements, en sorte
qu'il ne reste rien qu'un galimatias. Musidorus a voulu prendre un
baiser à Paméla. Elle le repousse. Il serait mort sur la place; mais,
par bonheur, il se souvient que sa maîtresse lui a ordonné de
s'éloigner, et trouve encore des forces pour accomplir son commandement.
Il se plaint aux arbres, il pleure en vers; vous trouverez des dialogues
où l'écho, répétant le dernier mot, fait la réponse, des duos rimés, des
stances équilibrées, où l'on expose minutieusement la théorie de
l'amour, bref tous les morceaux de bravoure de la poésie ornementale.
S'ils envoient une lettre à leur maîtresse, ils parlent à la lettre, ils
disent à l'encre de pleurer hardiment. «Pendant qu'elle te regardera, ta
noirceur deviendra lumière; pendant qu'elle te lira, tes cris
deviendront une musique[284].» Deux jeunes princesses se couchent.
«Elles appauvrirent leurs habits pour enrichir leur lit qui, cette nuit,
eût bien pu mépriser l'autel de Vénus, et là, se caressant l'une l'autre
avec des embrassements tendres quoique chastes, avec des baisers doux
quoique froids, elles auraient pu faire croire que l'Amour était venu se
jouer sans dards auprès d'elles, ou que, fatigué de ses propres feux, il
voulait se rafraîchir entre leurs lèvres embaumées[285].» Songez, pour
excuser ces sottises, qu'il y en a d'égales dans Shakspeare. Tâchez
plutôt de les comprendre, de les imaginer à leur place, avec leur
entourage, telles qu'elles sont, c'est-à-dire comme les excès de la
singularité et de la verve inventive. Ils ont beau gâter à plaisir
leurs plus belles idées; sous le fard perce la fraîcheur native[286].
Dès le second ouvrage de Sidney, la _Défense de la poésie_, on voit
paraître la véritable imagination, l'accent sincère et sérieux, le style
grandiose, impérieux, toute la passion et l'élévation qu'il porte dans
son coeur et qu'il mettra dans ses vers. C'est un méditatif, un
platonicien[287], qui s'est pénétré des doctrines antiques, qui prend
les choses de haut, qui met l'excellence de la poésie non dans
l'agrément, l'imitation ou la rime, mais dans cette conception créatrice
et supérieure par laquelle l'artiste refait la nature et l'embellit. En
même temps c'est un homme ardent, confiant dans la noblesse de ses
aspirations et dans la largeur de ses idées, qui rabat les criailleries
du puritanisme bourgeois, étroit, vulgaire, et s'épanche avec l'ironie
hautaine, avec la fière liberté d'un poëte et d'un grand seigneur.
[Footnote 284: Therefore, mourne boldly, my inke. For, while she looks
upon you, your blackness will shine; cry out boldly my lamentations; for
while she reads you, your cries will be musicke.
(Éd. in-fol. 1605, p. 118.)]
[Footnote 285: They impoverished their clothes to enrich their bed,
which might well for that night scorn the shrine of Venus, and there
cherishing one another with deare though chaste embracements, with sweet
though cold kisses, it might seem that Love was come to play him there
without darts, or that, weary of his own fires, he was there to refresh
himself between their sweet-breathing lippes..... Some horses lay dead
under their dead masters, whom unknightly wounds had unjustly punished
for a faithfull duty. Some lay upon their lords by like accidents, and
in death had the honour to be borne by them, whom in life they had
borne.]
[Footnote 286: In the time that the morning did strew roses and violets
in the heavenly floore against the coming of the sun, the nightingales
(striving one with the other which could in most dainty varietie recount
their wronge-caused sorrow) made them put off their sleep.]
[Footnote 287: Page 494.]
À ses yeux, s'il y a quelque art ou quelque science capable d'augmenter
et de cultiver la générosité de l'homme, c'est la poésie. Tour à tour il
fait comparaître devant elle le philosophe et l'historien, avec leurs
prétentions qu'il raille et foule[288]. Il combat pour elle comme un
chevalier pour sa dame, et voyez de quel style héroïque et magnifique.
Il raconte qu'en écoutant la vieille ballade de Percy et Douglas, son
coeur s'est troublé comme au son d'une trompette. «Si dans ce mauvais
accoutrement, souillée de la poussière et des toiles d'araignées d'un
âge grossier, elle nous remue de la sorte, que ne ferait-elle pas
revêtue de la magnifique éloquence de Pindare[289]?» Le philosophe
rebute, le poëte attire: «Chez lui vous voyagez comme dans un beau
vignoble; dès l'entrée, il vous donne une grappe de raisins, en telle
sorte que, rempli de ce goût, vous souhaitez continuer votre
route[290].» Quel genre peut vous déplaire dans la poésie? Est-ce la
pastorale, si aisée et si riante? «Est-ce l'ïambe amer, mais salutaire,
qui frotte au vif les plaies de l'âme, et par ses cris hardis et
perçants contre le vice, fait de la honte la trompette de
l'infamie[291]?» À la fin il rassemble ses raisons, et l'accent vibrant
et martial de sa période poétique est comme une fanfare de victoire.
«Puisque, dit-il, les excellences de la poésie peuvent être si justement
et si aisément établies; puisque les basses et rampantes objections
peuvent être si vite écrasées; puisqu'elle n'est pas un art de mensonge,
mais de vraie doctrine; puisqu'au lieu d'efféminer, elle aiguillonne le
courage; puisqu'au lieu d'abuser l'esprit de l'homme, elle fortifie
l'esprit de l'homme, plantons des lauriers pour enguirlander la tête des
poëtes, plutôt que de permettre à l'impure haleine de ces diffamateurs
de souffler sur les claires fontaines de la poésie[292].» Par cette
véhémence et ce sérieux, vous pouvez imaginer d'avance quels sont ses
vers.
[Footnote 288: I dare undertake _Orlando Furioso_ or honest king
_Arthur_ will never displease a soldier. But the quidditie of _Ens_ and
_prima materia_ will hardly agree with a corcelet.
Voyez p. 497, la personnification très-railleuse et très-spirituelle de
l'Histoire et de la Philosophie. Il y a là un vrai talent.]
[Footnote 289: I never heard the old song of Percy and Douglas, that I
found not my heart moved more than with a trumpet. And yet it is sung
but by some blind crowder, with no rougher voice than rude style; which
being so evil apparelled in the dust and cobweb of that uncivil age,
what would it work, trimmed in the gorgeous eloquence of Pindar?]
[Footnote 290: Nay, he doth as if your journey should lie through a
faire vineyard, at the very first give you a cluster of grapes, that,
full of that taste, you may long to pass further. He beginneth not with
obscure definitions which must blurre the margent with interpretations,
and load the memory with doutfullness; but he cometh to you with words
set in delightfull proportions, either accompanied with or prepared for
the well-enchaunting skill of musick, and, forsooth he cometh unto you
with a tale, which holdth the children from play and old men from the
chimney-corner.]
[Footnote 291: Is it the bitter, but wholesome Iambic, who rubbes the
galled mind, in making shame the trumpet of villany, with bold and open
crying out against naughtiness?]
[Footnote 292: So that since the excellency of poetry may be so easely
and so justly confirmed, and the low-creeping objections so soon trodden
down, it not being an arte of lies, but of true doctrine; not of
effeminateness, but of notable stirring of courage; not of abusing man's
witt, but of strengthening man's witt; not banished, but honoured by
Plato; let us rather plant more laurels for to ingarland the poets'
heads, than suffer the ill favoured breath of such wrong speakers once
to blow up on the cleare streams of poesie.
Voyez encore çà et là des vers qui éclatent comme ceux-ci:
Or Pindare's apes, flamet they in phrases fine,
Enam'ling with pied flowers their thoughts of gold.]