«À la fin du règne de Henri VIII, dit le vieux Puttenham, s'éleva une
compagnie nouvelle de poëtes de cour, dont sir Thomas Wyatt l'aîné, et
Henri, comte de Surrey, furent les deux capitaines, lesquels, ayant
voyagé en Italie et goûté le doux style et les nobles rhythmes de la
poésie italienne, ainsi que des novices nouvellement sortis des écoles
de Dante, Pétrarque, Arioste, polirent grandement notre poésie vulgaire
qui était rude et villageoise[268], et pour cette cause peuvent être
justement appelés les premiers réformateurs du style et du mètre
anglais.» Non que leur idée soit bien originale ou manifeste franchement
l'esprit nouveau. Le moyen âge s'achève, mais n'est pas encore fini.
Autour d'eux, André Borde, John Bale, John Heywood, Skelton lui-même
renouvellent la platitude de la vieille poésie et la rudesse de l'ancien
style. Les moeurs, à peine dégrossies, sont encore à demi féodales; au
camp, devant Landrecies, le commandant anglais écrit une lettre amicale
au gouverneur français de Térouanne pour lui demander «s'il n'a pas
quelques gentilshommes disposés à rompre une lance en faveur des dames,»
et promet d'envoyer six champions à leur rencontre. Parades, combats,
blessures, défis, amour, appel au jugement de Dieu, pénitences, on
trouve tout cela dans la vie de Surrey comme dans un roman de
chevalerie. C'est un grand seigneur, un comte, un parent du roi qui a
figuré dans les processions et les cérémonies, qui a fait la guerre,
commandé des forteresses, ravagé des pays, qui est monté à l'assaut, qui
est tombé sur la brèche, qui a été sauvé par son serviteur, magnifique,
dépensier, irritable, ambitieux, quatre fois emprisonné, puis décapité.
Au couronnement d'Anne de Boleyn, il portait la quatrième épée. Au
mariage d'Anne de Clèves, il est un des tenants du tournoi. Dénoncé et
enfermé, il propose de combattre sans armure son adversaire armé. Une
autre fois, il est mis en prison pour avoir mangé de la viande en
carême. Rien d'étonnant si ce prolongement des moeurs chevaleresques
amène un prolongement de la poésie chevaleresque, si dans un temps qui
achève l'âge de Pétrarque les poëtes retrouvent les sentiments de
Pétrarque. Lord Berner, lord Sheffield, sir Thomas Wyatt, et au premier
rang, Surrey, sont, comme Pétrarque, des soupirants plaintifs et
platoniques; c'est l'amour pur que Surrey exprime, et sa dame, la belle
Géraldine, comme Béatrix et Laure, est une madone idéale et un enfant de
treize ans.
[Footnote 268: _Homely_.]
Et cependant, parmi ces langueurs de la tradition mystique, l'accent
personnel vibre. Dans cet esprit qui imite et qui parfois imite mal, qui
tâtonne encore et çà et là laisse entrer dans ses stances polies les
vieux mots naïfs ou les allégories usées des hérauts d'armes et des
trouvères, voici déjà la mélancolie du Nord, l'émotion intime et
douloureuse. Ce trait, qui tout à l'heure, au plus beau moment de la
plus riche floraison, dans le magnifique épanouissement de la vie
naturelle, répandra une teinte sombre sur la poésie de Sidney, de
Spenser, de Shakspeare, maintenant, dès le premier poëte, sépare ce
monde païen, mais germanique, de l'autre monde tout voluptueux, qui, en
Italie, s'égaye avec la fine ironie, et n'a de goût que pour les arts et
le plaisir. Surrey traduit en vers l'Ecclésiaste. N'est-il pas
singulier, à cette heure matinale, dans cette aube naissante, de trouver
dans sa main un pareil livre? Le désenchantement, la rêverie morne ou
amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines ne
manquent guère dans ce pays et dans cette race; ces hommes ont de la
peine à porter la vie et savent parler de la mort. Les plus beaux vers
de Surrey témoignent déjà de ce naturel sérieux, de cette philosophie
instinctive et grave; ce sont des chagrins qu'il raconte, c'est son cher
Wyatt qu'il regrette, c'est Clère, son ami, c'est le jeune duc de
Richmond, son compagnon, tous morts avant l'âge. Seul, emprisonné à
Windsor, il se rappelle les heureux jours qu'ils y ont passés ensemble,
leurs joutes «dans les grandes cours vertes,» les épanchements, les
causeries folâtres des longs soirs d'hiver, «le jeu de paume, où, les
yeux éblouis par les rayons de l'amour, ils manquaient la balle pour
surprendre un regard de leurs dames.»--«Chaque douce place éveille un
souvenir amer.» À ces pensées, «le sang quitte son visage, et une pluie
de larmes coule sur ses joues pâles.»--«Ô séjour de félicité qui
renouvelles ma peine!--réponds-moi: Où est mon noble frère?--lui que
dans tes murs tu enfermais chaque nuit;--cher à tant d'autres, plus cher
à moi qu'à personne.--Écho, hélas! qui prend pitié de ma peine,--répond
par un sourd accent de douleur[269].» Pareillement, dans l'amour, c'est
l'abattement d'une âme fatiguée qu'il exprime. «Chaque chose ayant vie,
le paysan, le boeuf de labour, le rameur à la galère, tous ont quelques
heures de répit, tous, excepté lui, qui s'afflige le jour, qui veille la
nuit, qui passe des rêveries tristes aux plaintes, des plaintes aux
larmes amères, puis des larmes encore aux plaintes douloureuses, et dont
la vie s'use ainsi[270].» Ce qui apporte aux autres la joie lui apporte
la peine. «La douce saison qui fait sortir boutons et fleurs--a vêtu de
vert la colline et aussi la vallée.--Le rossignol a des plumes nouvelles
et chante.--La tourterelle a dit sa chanson à sa compagne.--L'été est
venu, car chaque bourgeon à présent s'ouvre.--Le cerf a pendu sa vieille
ramure aux pieux de l'enceinte.--Le daim dans la bruyère laisse tomber
sa fourrure d'hiver.--Les poissons glissent avec des écailles
nouvelles.--Le serpent abandonne toute sa dépouille.--L'agile hirondelle
poursuit les petites mouches.--L'abeille affairée à présent compose son
miel.--L'hiver est fini, qui était la mort des fleurs;--Et je vois que
parmi toutes ces douces choses,--chaque souci diminue; et pourtant ma
peine revient[271].» N'importe, il aimera jusqu'au dernier souffle. «Si
mon faible corps manque ou défaille,--ma volonté est qu'elle garde
toujours mon coeur.--Et quand ce corps sera rendu à la terré, je lui
lègue mon ombre lassée pour la servir encore[272]....» Amour infini et
pur comme celui de Pétrarque, elle en est digne; au milieu de tous ces
vers étudiés ou imités, un admirable portrait se détache, le plus simple
et le plus vrai qu'on puisse imaginer, oeuvre du coeur cette fois et non
de la mémoire, qui, à travers la madone chevaleresque, fait apparaître
l'épouse anglaise, et par delà la galanterie féodale montre le bonheur
domestique. Surrey seul, inquiet, entend en lui-même la voix ferme d'un
bon ami, d'un conseiller sincère, l'Espoir qui lui parle avec assurance,
lui jurant qu'elle est[273] «la plus digne et la plus loyale, _la plus
douce et la plus soumise de coeur_ qu'un homme puisse trouver sur la
terre.» Si l'amour et la foi étaient partis, on pourrait les retrouver
en elle. Son coeur n'a d'autre idée que de t'être fidèle; elle ne
s'occupe que de toi et de ton bien. «Elle souhaite ta santé et ton
bonheur, et t'aime autant et aussi fort qu'une femme peut aimer un
homme; elle est à toi et le dit, et prend souci de toi en dix mille
façons. Tu es là quand elle parle, quand elle mange, quand elle pleure,
quand elle soupire. Le soir elle te dit: Adieu, mon bien-aimé; quoique,
Dieu le sait, tu sois bien loin d'elle, elle te répète mainte et mainte
fois bonsoir.»--«Elle te nomme souvent son cher bien-aimé--sa
consolation, son bonheur, toute sa joie--et conte à son oreiller toute
son histoire:--comment tu as fait sa peine et son chagrin,--combien elle
soupire après toi, comme il lui tarde de te voir.--Elle dit: Pourquoi
es-tu ainsi loin de moi?--Ne suis-je pas celle qui t'aime le mieux?--Ne
souhaité-je pas ton aise et ton repos?--Ne cherché-je point comme je
puis te plaire?--Pourquoi t'en vas-tu aussi loin de ton bien?--Si je
suis celle à qui tu t'intéresses,--pour qui tu vis ainsi dans le
tourment;--hélas! tu sais que tu me trouveras ici,--ici où je suis
toujours ta chère bien-aimée,--ta plus dévouée, ta plus fidèle,--celle
qui t'aime toujours et ne pourra jamais s'en empêcher,--celle qui est à
toi et ne songe qu'à toi,--comme toi aussi, je pense, tu songes à
elle,--à celle qui entre toutes les femmes--ne respire que pour être
toute à toi.» Certainement c'est à sa femme[274] qu'il pense en ce
moment, non à quelque Laure imaginaire; le rêve poétique de Pétrarque
est devenu la peinture exacte de la profonde et parfaite affection
conjugale, telle qu'elle subsiste encore en Angleterre, telle que tous
les poëtes, depuis l'auteur de la _Nut Brown Maid_ jusqu'à Dickens[275],
n'ont jamais manqué de la représenter.
[Footnote 269:
So cruel prison how could betide, alas!
As proud Windsor? where I, in lust and joy,
With a king's son, my childish years did pass,
In greater feast than Priam's son of Troy:
Where each sweet place returns a taste full sour!
The large green courts where we were wont to hove,
With eyes cast up into the Maiden Tower,
And easy sighs such as folk draw in love.
The stately seats, the ladies bright of hue;
The dances short, long tales of great delight,
With words and looks that tigers could but rue,
Where each of us did plead the other's right.
The palm-play, where, despoiled for the game;
With dazzled eyes oft we by gleams of love,
Have missed the ball and got sight of our dame,
To bait her eyes, which kept the leads above.
The secret thoughts imparted with such trust,
The wanton talk, the divers change of play,
The friendship sworn, each promise kept so just;
Wherewith we passed the winter night away.
And with this thought, the blood forsakes the face,
The tears berain my cheeks of deadly hue,
The which, as soon as sobbing sighs, alas,
Upsupped have, thus I my plaint renew:
O place of bliss! renewer of my woes,
Give me accounts, where is my noble fere;
Whom in thy walls thou dost each night enclose;
To other leef, but unto me most dear:
Echo, alas! that doth my sorrow rue,
Returns thereto a hollow sound of plaint.]
[Footnote 270:
For all things having life, sometime hath quiet rest;
The bearing ass, the drawing ox, and every other beast;
The peasant and the post, that serves at all assays,
The ship-boy, and the galley-slave, have time to take their ease,
Save I alas! whom care, of force doth so constrain,
To wail the day, and wake the night, continually in pain,
From pensiveness to plaint, from plaint to bitter tears,
From tears to painful plaint again; and thus my life it wears.]
[Footnote 271:
The soote season that bud and bloom forth brings
With green hath clad the hill and eke the vale.
The nightingale with feathers new she sings,
The turtle to her mate hath told her tale.
Summer is come, for every spray now springs
The hart has hung his old head on the pale.
The buck in brake his winter coat he slings;
The fishe flete with new repaired scale
The adder all slough away she flings,
The swift swallow persueth the flies smalle,
The busy bee her honey now she mings.
Winter is worn that was the flower's bale.
And thus I see among these pleasent things,
Each care decays, and yet my sorrow springs!]
[Footnote 272:
Yet rather die a thousand times than once to false my faith;
And if my feeble corpse, through weight of woful smart,
Do fail or faint, my will it is that still she keep my heart.
And when this carcass here to earth shall be refar'd,
I do bequeath my wearied ghost to serve her afterward.]
[Footnote 273:
I assure thee, even by oath,
And thereon take my hand and troth,
That she is one the worthiest,
The truest and the faithfullest,
The gentlest and meekest of mind,
That here on earth a man may find;
And if that love and truth were gone,
In her it might be found alone.
For in her mind no thought there is,
But how she may be true, I wis;
And tenders thee and all thy heal,
And wisheth both thy health and weal;
And loves thee even as far-forth than
As any woman may a man;
And is thy own and so she says;
And cares for thee ten thousand ways;
On thee she speaks, on thee she thinks.
With thee she eats, with thee she drinks;
With thee she talks, with thee she moans,
With thee she sighs, with thee she groans,
With thee she says: «Farewell, mine own!»
When thou, God knows, full far art gone.
And, even to tell thee all aright,
To thee she says full oft: «Good night.»
And names thee oft her own most dear,
Her comfort, weal, and all her cheer;
And tells her pillow all the tale
How thou hast done her woe and bale;
And how she longs and plains for thee,
And says: «Why art thou so from me?
Am I not she that loves thee best?
Do I not wish thine ease and rest?
Seek I not how I may thee please?
Why art thou then so from thy ease?
If I be she for whom thou carest,
For whom in torments so thou farest,
Alas! thou knowest to find me here,
Where I remain thine own most dear,
Thine own most true, thine own most just,
Thine own that loves thee still and must;
Thine own that cares alone for thee,
As thou, I think, dost care for me;
And even the woman, she alone,
That is full bent to be thine own.]
[Footnote 274: Dans une autre pièce, _Complaint on the absence of her
lover being upon the sea_, il parle en propres termes presque aussi
tendrement de sa femme.]
[Footnote 275: Greene, Beaumont et Flechter, Webster, Shakspeare, Ford,
Otway, Richardson, de Foë, Fielding, Byron, Dickens, Thackeray, etc.]