Pour achever, voyez quelle route en ce moment les idées prennent.
Quelques sectaires, surtout des bourgeois et des gens du peuple,
s'appesantissent tristement sur la Bible. Mais c'est dans Rome et dans
la Grèce païenne que la cour et les gens du monde vont chercher leurs
précepteurs et leurs héros. Vers 1490[260], on a recommencé à lire les
classiques; coup sur coup on les traduit; bientôt c'est une mode que de
les lire dans l'original. Élisabeth, Jeanne Grey, la duchesse de
Norfolk, la comtesse d'Arundel, beaucoup de dames entendent couramment
Platon, Xénophon, Cicéron, et les aiment. Peu à peu, par un redressement
insensible, l'homme s'est relevé jusqu'à la hauteur des grands et des
sains esprits qui avaient manié sans contrainte toutes les idées il y a
quinze siècles. Ce n'est pas seulement leur langue qu'il entend, c'est
leur pensée; il ne répète plus une leçon d'après eux, il soutient une
conversation avec eux; il est leur égal, et ne trouve qu'en eux des
esprits aussi virils que le sien. Car ce ne sont pas des ergoteurs
d'école, des compilateurs misérables, des cuistres rébarbatifs comme les
professeurs de jargon que lui imposait le moyen âge, comme ce triste
Duns Scott, dont les commissaires de Henri VIII jettent en ce moment les
feuillets aux vents. Ce sont des «gentilshommes,» des hommes d'État, les
plus polis et les mieux élevés du monde, qui savent parler, qui ont tiré
leurs idées non des livres, mais des choses, idées vivantes, et qui
d'elles-mêmes entrent dans les âmes vivantes. Par-dessus la procession
des scolastiques encapuchonnés et des disputeurs crasseux, les deux âges
adultes et pensants se rejoignent, et l'homme moderne, faisant taire les
voix enfantines ou nasillardes du moyen âge, ne daigne plus s'entretenir
qu'avec la noble antiquité. Il accepte ses dieux; il les comprend du
moins, et s'en entoure. Dans les poëmes, dans les festins, dans les
tapisseries, dans presque toutes les cérémonies, ils apparaissent, non
plus restaurés par la pédanterie, mais ranimés par la sympathie, et
doués par les arts d'une vie aussi florissante et presque aussi profonde
que celle qu'ils avaient dans leur premier berceau. Après l'affreuse
nuit du moyen âge et les douloureuses légendes des revenants et des
damnés, c'est un charme que de revoir l'olympe rayonnant de la Grèce;
ses dieux héroïques et beaux ravissent encore une fois le coeur des
hommes; ils soulèvent et instruisent ce jeune monde en lui parlant la
langue de ses passions et de son génie, et ce siècle de fortes actions,
de libre sensualité, d'invention hardie n'a qu'à suivre sa pente pour
reconnaître en eux ses maîtres et les éternels promoteurs de la liberté
et de la beauté.
[Footnote 260: Warton, t. II, § 4; t. III, § 1.
Avant 1600, tous les grands poëtes, de 1550 à 1616, tous les grands
historiens de la Grèce et de Rome, sont traduits en anglais. Lillye, en
1500, le premier enseigne publiquement le grec.]
Plus près de lui est un autre paganisme, celui de l'Italie, plus
séduisant parce qu'il est moderne et fait couler une nouvelle séve dans
le tronc antique, plus attrayant parce qu'il est plus sensuel et
présente, avec le culte de la force et du génie, le culte du plaisir et
de la volupté. Les rigoristes le savent bien et s'en scandalisent: «Les
enchantements de Circé, écrit Ascham, ont été apportés d'Italie pour
gâter les moeurs des gens en Angleterre; beaucoup par des exemples de
mauvaise vie, mais surtout par les préceptes des mauvais livres traduits
dernièrement d'italien en anglais et vendus dans toutes les boutiques de
Londres. Il y a plus de ces livres profanes[261] imprimés ces derniers
mois qu'on n'en a vu depuis plusieurs vingtaines d'années en Angleterre.
Aussi maintenant ils ont plus de respect pour les triomphes de Pétrarque
que pour la Genèse de Moïse, et font plus de cas d'un conte de Boccace
que d'une histoire de la Bible.» En effet, en ce moment, l'Italie a
visiblement la primauté en toutes choses, et l'on y va puiser la
civilisation comme à la source. Quelle est-elle cette civilisation qui
s'impose ainsi à l'Europe, d'où part toute science et toute élégance,
qui fait loi dans toutes les cours, où Surrey, Sidney, Spenser,
Shakspeare vont chercher leurs exemples et leurs matériaux? Elle est
païenne de fonds et de naissance, par sa langue qui n'est qu'un latin à
peine déformé, par ses traditions et ses souvenirs latins que nulle
lacune n'est venue interrompre, par sa constitution où l'antique vie
urbaine a d'abord primé et absorbé la vie féodale, par le génie de la
race, où la vigueur et la joie ont toujours surabondé. Plus d'un siècle
avant les autres, dès Pétrarque, Rienzi et Boccace, les Italiens ont
commencé à retrouver l'antiquité perdue, à «délivrer les manuscrits
enfouis dans les cachots de France et d'Allemagne,» à les restaurer, à
interpréter, commenter, repenser les anciens, à se faire latins de coeur
et d'esprit, a composer en prose et en vers avec l'urbanité de Cicéron
et de Virgile, à considérer les belles conversations et les jouissances
de l'esprit comme l'ornement et la plus exquise fleur de la vie[262]. Ce
ne sont pas seulement les dehors de la vie antique qu'ils s'approprient,
c'en est le fonds, j'entends la préoccupation de la vie présente,
l'oubli de la vie future, l'appel aux sens, le renoncement au
christianisme. «Il faut jouir, faisait chanter leur premier poëte
Laurent de Médicis dans ses pastorales et dans ses triomphes. Il n'y a
point de certitude pour demain.» Déjà dans Pulci éclate l'incrédulité
moqueuse, la gaieté sensuelle et hardie, toute l'audace des libres
penseurs qui repoussent du pied avec dégoût le froc usé du moyen âge.
C'est lui qui, dans un poëme bouffon, met en tête de chaque chant un
_Hosanna_, un _In principio_, un texte sacré de la messe[263]. C'est
lui qui, se demandant ce qu'est l'âme et comment elle peut entrer dans
le corps, la compare à ces confitures que l'on enveloppe dans du pain
blanc tout chaud. Que devient-elle dans l'autre monde? «Certaines gens
croient y trouver des becfigues, des ortolans tout plumés, d'excellents
vins, de bons lits, et à cause de cela, ils suivent les moines, marchent
derrière eux. Pour nous, mon cher ami, nous irons dans la vallée noire,
où nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_!» Si vous cherchez un
penseur plus sérieux, écoutez le grand patriote, le Thucydide du siècle,
Machiavel, qui, opposant le christianisme et le paganisme, dit que l'un
place le «bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des
choses humaines, tandis que l'autre fait consister le souverain bien
dans la grandeur d'âme, la force du corps et toutes les qualités qui
rendent l'homme redoutable.» Sur cela il conclut hardiment que le
christianisme enseigne à «supporter les maux, et non à faire de grandes
actions;» il découvre dans ce vice intérieur la cause de toutes les
oppressions; il déclare que «les méchants ont vu qu'ils pouvaient
tyranniser sans crainte des hommes, qui, pour aller en paradis, étaient
plus disposés à supporter les injures qu'à les venger.» À ce ton, et en
dépit des génuflexions obligées, on devine bien laquelle des deux
religions il préfère. Le modèle idéal vers lequel tous les efforts se
tournent, auquel toutes les pensées se suspendent, et qui soulève cette
civilisation tout entière, c'est l'homme fort et heureux, muni de toutes
les puissances qui peuvent accomplir ses désirs, et disposé à s'en
servir pour la recherche de son bonheur.
[Footnote 261: _Ungracious_.]
[Footnote 262: Ma il vero e principal ornemento dell' animo in ciascuno
penso io che siano le lettere, benchè i Francesi solamente conoscano la
nobilità dell'arme.... et tutti i litterati tengon per vilissimi
huomini. Page 112, éd. 1585, Castiglione, _il Cortegiano_.]
[Footnote 263: Voyez Burchard, majordome du pape, récit de la fête où
assistait Lucrèce Borgia; _Lettres de l'Arétin_, _Vie de Cellini_, etc.]
Si vous voulez voir cette idée dans sa plus grande oeuvre, c'est dans
les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle
les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les
écoles nationales avec une telle originalité et une telle force, que
tout art viable dérive d'elle, et que la population de figures vivantes
dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique
ou la tragédie française, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ
maigre du moyen âge, le misérable ver de terre déformé et sanglant, la
Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne évanouie à côté du
gibet de son enfant, les martyrs hâves, desséchés par le jeûne, aux yeux
extatiques, les saintes aux doigts noueux, à la poitrine plate, toutes
les touchantes ou lamentables visions du moyen âge se sont évanouies; le
cortége divin qui se développe n'étale plus que des corps florissants,
de nobles figures régulières et de beaux gestes aisés; les noms sont
chrétiens, mais il n'y a de chrétien que les noms. Ce Jésus n'est qu'un
«Jupiter crucifié[264].» Ces Vierges que Raphaël dessine nues avant de
leur mettre une robe[265] ne sont que de belles filles, toutes
terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse
et tord dans le ciel au Jugement dernier sont une assemblée d'athlètes
capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre, comme celui
de saint Laurent, est une noble cérémonie où un beau jeune homme sans
vêtements se couche devant cinquante hommes drapés et groupés comme dans
un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se soit macéré? Y
en a-t-il un qui ait pensé avec angoisse et larmes au jugement de Dieu,
qui ait excédé et dompté sa chair, qui se soit rempli le coeur des
tristesses et des douceurs évangéliques? Ils sont trop vigoureux pour
cela, trop bien portants; leurs habits leurs siéent trop bien; ils sont
trop prêts à l'action énergique et prompte. On en ferait trop aisément
de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables dans une parade
ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur accorde à leur
auréole, c'est une génuflexion ou un signe de croix; après quoi les yeux
jouissent d'eux, et ils ne sont là que pour la jouissance des yeux. Ce
que le spectateur sent dans une madone florentine, c'est le magnifique
animal vierge, dont le tronc puissant, la superbe pousse annoncent la
race et la santé; ce n'est pas l'expression morale, comme aujourd'hui,
que les artistes peignent, la profondeur d'une âme tourmentée et
raffinée par trois siècles de culture; c'est au corps qu'ils
s'attachent, jusqu'à parler avec enthousiasme des vertèbres «qui sont
magnifiques,» des omoplates qui, dans les mouvements du bras, «sont d'un
admirable effet[266].» «Le point important» pour eux «est de bien faire
un homme et une femme nus.» La beauté pour eux est celle de la charpente
osseuse qui s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des
cuisses qui vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire
amplement, du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu! qu'on est
bien en pleine lumière pour jouir de son corps florissant, de ses
muscles dispos, de son âme gaillarde et hardie! Les splendides déesses
reparaissent avec leur nudité primitive, sans songer qu'elles sont nues;
on voit bien à la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leur
expression, qu'elles l'ont toujours été et que la pudeur ne les a point
encore atteintes. La vie de l'âme ne s'oppose point ici, comme chez
nous, à la vie du corps; la première n'est ni abaissée ni méprisée, on
ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme
ne songe pas à paraître tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la
mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrés qui hérissent leur crinière,
mâchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs salées, pendant
que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes;
et les spectateurs[267] habitués à manier l'épée, à s'exercer nus avec
le poignard et le glaive à deux mains, à chevaucher sur des routes
dangereuses, sentent par sympathie la fière tournure de l'échine
cambrée, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des
muscles qui du talon jusqu'à la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou
le lancer.
[Footnote 264: Mot de Pulci.]
[Footnote 265: _Voyez_ ses esquisses à Oxford et les esquisses du
religieux Fra Bartholomeo à Florence. _Voyez_ aussi _le Martyre de saint
Laurent_, par Baccio Bandinelli.]
[Footnote 266: Benvenuto Cellini, _Principes sur l'art du dessin_. «Tu
dessineras alors l'os qui est placé entre les deux hanches. Il est
très-beau et se nomme sacrum.... Les admirables os de la tête.»]
[Footnote 267: _Vie de Benvenuto Cellini_. _Voyez_ aussi ces exercices
que Castiglione prescrit à l'homme bien élevé:
Peró voglio che il nostro cortegiano sia perfetto cavaliere d'ogni
sella.... Et perchè degli Italiani è peculiar laude il cavalcare benè
alla brida, il maneggiar con raggione massimamente cavalli aspri, il
corre lance, il giostare, sia in questo de meglior Italiani.... Nel
torneare, tener un passo, combattere una sbarra, sia buono tra il
miglior francesi.... Nel giocare a canne, correr torri, lanciar haste e
dardi, sia tra Spagnuoli eccellente.... Conveniente è ancor sapere
saltare, e correre;.... ancor nobile exercitio il gioco di palla.... Non
di minor laude estimo il voltegiar a cavallo. Page 55, édition 1585.]
§ 2. LA POÉSIE.
I
Transplanté dans des races et dans des climats différents, ce paganisme
reçoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un
caractère propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance
anglaise est la renaissance du génie saxon. C'est que l'invention
recommence, et qu'inventer c'est exprimer son génie; une race latine ne
peut inventer qu'en exprimant des idées latines; une race saxonne ne
peut inventer qu'en exprimant des idées saxonnes, et l'on va trouver,
sous la civilisation et la poésie nouvelles, des descendants de
l'antique Coedmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood.