Un Pétrarque anglais: ce mot sur Surrey est le plus juste, d'autant plus
juste qu'il exprime son talent aussi bien que son âme. En effet, comme
Pétrarque le plus ancien des humanistes et le premier des écrivains
parfaits, c'est un style nouveau que Surrey apporte, le style viril,
indice d'une grande transformation de l'esprit; car cette façon
d'écrire est l'effet d'une réflexion supérieure, qui, dominant
l'impulsion primitive, calcule et choisit en vue d'un but. À ce moment,
l'esprit est devenu capable de se juger, et il se juge. Il reprend son
oeuvre spontanée, tout enfantine et décousue, à la fois incomplète et
surabondante; il la fortifie et la lie; il l'émonde et l'achève; il y
démêle son idée maîtresse, pour l'en dégager et la mettre au jour. Ainsi
fait Surrey, et son éducation l'y a préparé; car avec Pétrarque il a
étudié Virgile et traduit presque vers pour vers deux livres de
l'_Énéide_. En pareille compagnie, on est contraint de trier ses idées
et de serrer ses phrases. À leur exemple, il mesure les moyens de
frapper l'attention, d'aider l'intelligence, d'éviter la fatigue et
l'ennui. Il prévoit la dernière ligne en écrivant la première. Il garde
pour dernier trait le mot le plus fort, et marque la symétrie des idées
par la symétrie des phrases. Tantôt il guide l'esprit par une série
d'oppositions continues jusqu'à l'image finale, sorte de cassette
brillante où il vient déposer l'idée qu'il porte et fait regarder depuis
le départ[276]. Tantôt il promène le lecteur jusqu'au bout d'une longue
description fleurie pour l'arrêter tout d'un coup sur un demi-vers
triste[277]. Il manie les procédés et sait produire les effets; même il
a de ces vers classiques où deux substantifs, flanqués chacun d'un
adjectif, se font équilibre autour d'un verbe[278]. Il assemble ses
phrases en périodes harmonieuses, et songe au plaisir des oreilles comme
au plaisir de l'esprit. Il ajoute par des inversions de la force aux
idées et de la gravité au discours. Il choisit les termes élégants ou
nobles, n'admet point de mots oiseux ni de phrases redondantes. Il fait
tenir une idée dans chaque épithète et un sentiment dans chaque
métaphore. Il y a de l'éloquence dans le développement régulier de sa
pensée; il y a de la musique dans l'accent soutenu de ses vers.
[Footnote 276: _The frailty and hurtfulness of beauty._]
[Footnote 277: _Description of spring_. _A vow to love faithfully._]
[Footnote 278: _Complaint of the lover disdained._]
Voilà donc l'art qui est né: ceux qui ont des idées tiennent maintenant
un instrument capable de les exprimer; comme les peintres italiens qui,
en cinquante ans, ont importé ou trouvé tous les procédés techniques du
pinceau, les écrivains anglais, en un demi-siècle, vont importer ou
trouver tous les artifices de langage, la période, le style noble, le
vers héroïque, bientôt la grande stance, si bien que plus tard les plus
parfaits versificateurs, «Dryden et Pope lui-même, n'ajouteront presque
rien aux règles inventées et appliquées dès ces premiers essais[279].»
Même Surrey est trop voisin d'eux, trop enfermé dans ses modèles, trop
peu libre; il n'a point encore senti le grand souffle ardent du siècle;
on ne trouve point en lui un génie hardi, un homme passionné qui
s'épanche, mais un courtisan, amateur d'élégance, qui, touché par les
beautés de deux littératures achevées, imite Horace et les maîtres
choisis d'Italie, corrige et polit de petits morceaux, s'étudie à bien
parler le beau langage. Parmi des demi-barbares, il porte convenablement
un habit habillé. Encore ne le porte-t-il pas avec une entière aisance;
il a les yeux trop invariablement fixés sur ses modèles et n'ose se
permettre les gestes francs et forts. Il est parfois écolier, il abuse
des glaces et des flammes, des blessures et des martyres; quoique
amoureux, et véritablement, il songe trop qu'il doit l'être à la façon
de Pétrarque, surtout qu'une phrase doit être balancée et qu'une image
doit être suivie; j'oserais dire que dans ses sonnets de soupirant
transi il pense moins souvent à bien aimer qu'à bien écrire. Il a des
concetti, des mots faux; il emploie des tours usés; il raconte comment
Nature, après avoir fait sa dame, a brisé le moule; il fait manoeuvrer
Cupidon et Vénus; il manie les vieilles machines des troubadours et des
anciens en homme ingénieux qui veut passer pour galant. Il n'y a guère
d'esprit qui ose tout d'abord être tout à fait lui-même; quand paraît un
art nouveau, le premier artiste écoute non son coeur, mais ses maîtres,
et se demande à chaque pas s'il pose bien le pied sur le sol solide et
s'il ne bronche point.
[Footnote 279: Surrey, édition Nott. Remarques du docteur Nott.]