III

S'épancher, contenter son coeur et ses yeux, lancer hardiment sur toutes

les routes de la vie la meute de ses appétits et de ses instincts, voilà

donc le besoin qui apparaît dans les moeurs. L'Angleterre n'est pas

encore puritaine. C'est «la joyeuse Angleterre,» _merry England_, comme

on dit alors. Elle n'est point encore roidie et régularisée. Elle

s'épanouit largement, librement, et se réjouit de se voir telle. Ce

n'est pas à la cour seulement qu'on trouve l'opéra, c'est au village.

Des compagnies ambulantes s'y transportent, et les gens du pays au

besoin les suppléent; Shakspeare a vu, avant de les peindre, des

balourds, des charpentiers, des menuisiers, des raccommodeurs de

soufflets[256] jouer Pyrame et Thisbé, représenter le lion en rugissant

le plus doucement possible et figurer la muraille en étendant la main.

Toute fête est un _pageant_ où des bourgeois, des ouvriers, des enfants

sont les figurants. Ils sont acteurs d'instinct. Quand l'âme est pleine

et neuve, ce n'est point par des raisonnements qu'elle exprime ses

idées; elle les joue et les figure; elle les mime; c'est là le vrai et

le premier langage, celui des enfants, celui des artistes, celui de la

joie et de l'invention. C'est de cette façon qu'ils se divertissent avec

des chants et des festins dans toutes les fêtes symboliques dont la

tradition a peuplé l'année[257]. Le dimanche après la nuit des Rois, les

laboureurs paradent dans les rues avec leurs chemises par-dessus leurs

habits, parés de rubans, traînant une charrue au son de la musique, et

dansant la danse des épées; un autre jour c'est une figure faite d'épis

qu'on promène dans un chariot, parmi des chants, au son des pipeaux et

des tambours; une autre fois, c'est le père Noël et sa troupe; ou bien

c'est l'arbre de mai autour duquel on joue l'histoire de Robin Hood, le

brave braconnier, et la légende de saint George qui terrasse le dragon.

Il faudrait un demi-volume pour décrire toutes ces fêtes, celles de la

Moisson, de la Toussaint, de la Saint-Martin, de la Tonte des agneaux,

surtout celle de Noël qui durait douze jours et parfois six semaines.

Ils mangent et boivent, font ripaille, remuent leurs membres,

embrassent les filles, sonnent les cloches, s'emplissent de bruit: rudes

bacchanales où l'homme se débride, et qui sont la consécration de la vie

naturelle: les puritains ne s'y sont pas trompés.

[Footnote 256: _Midsummer Night's Dream_.]

[Footnote 257: Nathan Drake, _Shakspeare and his times_, chap. V et VI.]

«D'abord, dit Stubbs[258], toutes les têtes folles de la paroisse

s'assemblent et choisissent un grand capitaine avec le titre de

prince du désordre, et, l'ayant couronné en grande solennité, le

prennent pour roi. Ce roi, une fois sacré, choisit vingt,

quarante ou cent joyeux gaillards comme lui-même, qui font le

service autour de Sa Majesté Souveraine.... Ils ont leurs chevaux

de bois, leurs dragons et autres bouffonneries, avec leurs

joueurs de flûte paillards et leurs bruyants tambours pour mettre

en train la danse du diable. Puis cette troupe de païens marche

vers l'église et le cimetière au son des flûtes, au roulement des

tambours, dansant, faisant tinter leurs clochettes, faisant

flotter, comme des fous, leurs mouchoirs sur leurs têtes, pendant

que les chevaux de bois et autres monstres escarmouchent à

travers la foule. Et en cette sorte ils vont à l'église comme des

démons incarnés, avec un tel bruit confus, qu'il n'y a point

d'homme qui puisse entendre sa propre voix. Puis les folles têtes

regardent, s'ébahissent, font des grimaces, montent sur les bancs

pour voir cette belle cérémonie. Après cela ils font des allées

et venues dans l'église, puis dans le cimetière, où ils ont

ordinairement leurs berceaux, bosquets, salles d'été et maisons

de festin, où ils festoient, banquettent, dansent tout le jour,

et parfois toute la nuit aussi. Et ainsi ces furies terrestres

passent le jour du sabbat. Une autre espèce de fous écervelés

apportent à ces chiens d'enfer (je veux dire le prince du

désordre et ses complices) du pain, de la bonne ale, du vieux

fromage, du fromage nouveau, des gâteaux, des tartes, de la

crème, de la viande, tantôt une chose, tantôt une autre.»

[Footnote 258: Stubbs, _Anatomy of abuses_.]

«Au jour de mai, dit-il ailleurs, chaque paroisse, ville ou village,

s'assemble, hommes, femmes, enfants; ils s'en vont dans les bois.... et

passent toute la nuit en divertissements, et le matin rapportent des

branches de bouleaux et d'autres arbres, mais surtout leur plus précieux

joyau, l'arbre de mai, qu'ils ramènent en grande vénération avec vingt

ou quarante paires de boeufs, chaque boeuf ayant un beau bouquet de

fleurs attaché à la pointe de ses cornes.... Ils plantent ce mai, ou

plutôt cette puante idole, jonchent de fleurs le gazon d'alentour,

établissent à l'entour des salles de verdure, des berceaux, sautent et

dansent, banquettent et festoient, comme les païens pour la dédicace de

leurs idoles.... De dix filles qui vont au bois cette nuit, il y en a

neuf qui reviennent grosses.» «....Au son de la cloche, le mardi gras,

dit un autre, les gens deviennent fous par milliers et oublient toute

décence et tout bon sens.... C'est au diable et à Satan que, dans ces

exécrables passe-temps, ils font hommage et sacrifice.» En effet[259],

c'est à la nature, à l'antique Pan, à Freya, à Hertha, ses soeurs, aux

vieilles divinités teutoniques conservées à travers le moyen âge. En ce

moment, dans l'affaiblissement passager du christianisme et dans l'essor

soudain du bien-être corporel, l'homme s'adore lui-même, et il ne reste

de vivant en lui que le païen.

[Footnote 259: _Hentzner's travels in England_.

Il pense que dans la fête de la Moisson la figure qu'on traînait en char

était celle de Cérès.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 62 / 92 题