Au bas et au sommet de la société, dans toutes les parties de la vie, à
tous les degrés de la condition humaine, ce bien-être nouveau devenait
visible. En 1533, considérant «que les rues de Londres étaient sales,
remplies de bourbiers et de fondrières, et que beaucoup de personnes,
tant à pied qu'à cheval, couraient risque de s'y blesser et y avaient
presque péri,» Henri VIII faisait commencer le pavage de Londres[247].
De nouvelles rues couvraient les terrains vides où les jeunes gens
venaient autrefois courir et lutter. Tous les ans on voyait croître le
nombre des tavernes, des théâtres, des salles où l'on fumait, où l'on
jouait, où l'on donnait des combats d'ours. Avant Élisabeth, les maisons
des gentilshommes de campagne n'étaient guère que des chaumières
couvertes de paille, recrépies de la plus grossière glaise, et éclairées
seulement par des treillages. «Au contraire, dit Harrison (1580), celles
qu'on a bâties récemment le sont ordinairement de briques, de pierres
dures ou de toutes deux, les chambres larges et belles, et les bâtiments
de l'office plus éloignés des chambres.» Pour les anciennes maisons de
bois, on les recouvrait du plâtre le plus fin, lequel, «outre la
délectable blancheur de la matière elle-même, est étendu en couches si
unies et si douces, que rien, à mon avis, ne saurait être fait avec plus
de délicatesse[248]». Cette admiration naïve montre de quels taudis on
sortait. Voici qu'enfin on emploie le verre pour les fenêtres; les murs
nus sont tendus de tapisseries où les visiteurs contemplent avec bonheur
et étonnement des herbes, des animaux, des figures; on commence à faire
usage des poêles, et l'on éprouve le plaisir inconnu d'avoir chaud.
[Footnote 247: Liv. VI, chap. IV, _Pictorial History_.]
[Footnote 248: Nathan Drake, _Shakspeare and his Times_, passim.]
«Trois choses, dit Harrison, sont à remarquer chez les fermiers.
La première est la multitude des cheminées nouvellement bâties.
Dans leur jeune âge, il n'y en avait pas plus de deux, ou tout au
plus trois dans la plupart des villes de l'intérieur du royaume.
La seconde est l'amélioration des ameublements, qui est grande,
quoique non encore générale; car, disent-ils, nos pères (oui, et
nous-mêmes aussi), nous avons couché bien souvent dans des
grabats de paille, sur de grosses nattes, avec un drap seulement,
avec des couvertures faites de poils grossiers ou de lambeaux
recousus, et une bonne bûche ronde sous notre tête pour traversin
ou oreiller. S'il arrivait que le maître du logis, dans les sept
années qui suivaient son mariage, eût acheté un matelas ou un lit
de bourre, et aussi un sac de menue paille pour reposer sa tête,
il se croyait aussi bien logé que le seigneur de la ville.... Les
oreillers, disaient-ils, ne semblaient faits que pour les femmes
en couches. La troisième chose est le changement de la vaisselle
de bois en pots d'étain, et des cueillers de bois en argent ou en
étain; car si commune était dans l'ancien temps cette vaisselle
de bois, qu'un homme aurait eu de la peine à trouver quatre
pièces d'étain (desquelles peut-être une salière) dans la maison
d'un bon fermier.»
Ce n'est pas la possession, c'est l'acquisition qui donne aux hommes la
joie et le sentiment de leur force; ils remarquent davantage un petit
bonheur qui est nouveau qu'un grand bonheur qui est ancien; ce n'est pas
quand tout est bien, c'est quand tout est mieux qu'ils voient la vie en
beau et sont tentés d'en faire une fête. C'est pourquoi, en ce moment,
ils en font une fête, une magnifique parade, si semblable à un tableau,
qu'elle produit la peinture en Italie, si semblable à une
représentation, qu'elle produit le drame en Angleterre. À présent que la
hache et l'épée des guerres civiles ont abattu la noblesse indépendante,
et que l'abolition du droit de maintenance a ruiné la petite royauté
solitaire de chaque grand baron féodal, les seigneurs quittent leurs
noirs châteaux, forteresses crénelées, entourées d'eaux stagnantes,
percées d'étroites fenêtres, sortes de cuirasses de pierre qui n'étaient
bonnes qu'à garder la vie de leurs maîtres. Ils affluent dans les
nouveaux palais à dômes et à tourelles, couverts d'ornements tourmentés
et multipliés, garnis de terrasses et d'escaliers monumentaux, munis de
jardins, de jets d'eau, de statues, palais de Henri VIII et d'Élisabeth,
demi-gothiques et demi-italiens[249], dont la commodité, l'éclat, la
symétrie annoncent déjà des habitudes de société et le goût du plaisir.
Ils viennent à la cour, ils quittent leurs moeurs: les quatre repas qui
suffisaient à peine à la voracité antique se réduisent à deux; les
gentilshommes sont bientôt des raffinés, qui mettent leur gloire dans la
recherche et la singularité de leurs amusements et de leur parure. On
les voit se vêtir magnifiquement d'étoffes éclatantes, avec le luxe de
gens qui, pour la première fois, froissent la soie et font chatoyer
l'or: pourpoints de satin écarlate, manteaux de zibeline de mille
ducats, souliers de velours brodés d'or et d'argent, couverts de roses
ou de rubans, bottes à collets rabattus d'où sortent des flots de
dentelles, brodées de figures d'oiseaux, d'animaux, de constellations,
de fleurs en argent, en or, en pierres précieuses, chemises ornementées
qui coûtent dix livres sterling. «C'est une chose ordinaire de mettre
mille chèvres et cent boeufs à un habit et de porter tout un manoir sur
son dos[250].» Les habits de ce temps ressemblent à des châsses. Quand
Élisabeth mourut, on trouva trois mille habillements dans ses
garde-robes. Faut-il parler des gigantesques collerettes des dames, de
leurs robes bouffantes, de leurs corsages tout roides de diamants?
Singulier signe du temps, les hommes étaient plus changeants et plus
parés qu'elles. «Telle est notre inconstance, dit Harrison,
qu'aujourd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis que demain
on ne trouve élégants et agréables que les colifichets français. Un peu
plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui sont dans le goût allemand.
Tantôt c'est la façon turque que généralement on préfère, tantôt ce sont
les robes mauresques, les manches barbaresques et les culottes courtes
françaises. Et si les modes sont diverses, ce serait un monde que de
dire le prix, la recherche, l'excès, la vanité, la pompe, la variété, et
finalement l'instabilité et la folie qu'on rencontre à tous les étages.»
Folie soit, mais poésie aussi. Il y a autre chose qu'un amusement de
freluquets dans cette mascarade splendide de costumes. Le trop-plein de
la séve intérieure se répand de ce côté, comme aussi dans les drames et
les poëmes. C'est une verve d'artistes qui les mène. Il y a une pousse
incroyable de formes vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs
graveurs, qui, dans leurs frontispices, prodiguent les fruits, les
fleurs, les figures agissantes, les animaux, les dieux, et versent et
entassent tout le trésor de la nature sur tous les coins de leur papier.
Ils ont besoin de jouir du beau; ils veulent être heureux par les yeux;
ils sentent naturellement par contre-coup le relief et l'énergie de
toutes les formes. Depuis l'avénement de Henri VIII jusqu'à la mort de
Jacques Ier on ne voit que processions, tournois, entrées de villes,
mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'étalage des
couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Wolsey lui
donne des fêtes[251] «de façon si coûteuse et si splendide, que c'est
un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles bien
habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqués ou pour
garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de
musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. «Le
roi vient un jour le surprendre à table, suivi de douze seigneurs
déguisés en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi,
précédé de porteurs de torches, «avec un tel bruit de tambours et de
flûtes, que rarement on en vit de pareil[252].» Sur-le-champ on sert un
nouveau banquet «de deux cents plats différents, très-recherchés et
d'invention coûteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant,
et en d'autres réjouissances, au grand contentement du roi et de la
noblesse assemblée.» Comptez, si vous pouvez[253], les fêtes
mythologiques, les réceptions théâtrales, les opéras joués en plein air
pour Élisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs. À Kenilworth les
fêtes durèrent dix-neuf jours. Tout y est: pédanteries, nouveautés, jeux
populaires, spectacles sanglants, farces grossières, tours de force et
d'adresse, allégories, mythologie, chevalerie, commémorations rustiques
et nationales. En pareil temps, dans cet élan universel et dans ce subit
épanouissement, les hommes s'intéressent à eux-mêmes, trouvent leur vie
belle, digne d'être représentée et mise en scène tout entière; ils
jouent avec elle, ils jouissent en la voyant, ils en aiment les hauts,
les bas, ils en font un objet d'art. La reine est reçue par une
sibylle, puis par des géants du temps d'Arthur, puis par la Dame du Lac.
Sylvain, Pomone, Cérès et Bacchus, chaque divinité tour à tour lui
présente les prémices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvage,
vêtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec
Écho. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur
italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine
assiste à un mariage rustique, puis à une sorte de combat comique entre
les paysans de Coventry, qui représentent la défaite des Danois. Au
moment où elle revient de la chasse, Triton, sortant du lac, la supplie,
au nom de Neptune, de délivrer la Dame enchantée, poursuivie par sir
Bruce Sans-Pitié. Aussitôt la Dame apparaît, entourée de nymphes,
bientôt suivie de Protée que porte un énorme dauphin. Cachée dans le
dauphin, une troupe de musiciens chante avec le choeur des divinités
marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine
d'Angleterre.--Vous voyez que la comédie n'est pas seulement au théâtre;
les grands et la reine elle-même deviennent acteurs. Les besoins de
l'imagination sont si vifs que la cour devient une scène. Sous Jacques
Ier, tous les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames et
les premiers nobles jouaient un opéra, appelé _Masque_, sorte
d'allégorie mêlée de danses, rehaussée par des décorations et des
costumes éclatants, et dont les tableaux mythologiques de Rubens peuvent
seuls indiquer la splendeur. «Des lords vêtus à la façon des statues
antiques, portant sur la tête des couronnes persanes, avec des
enroulements d'or tournés en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze
incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coupé de
manière à dessiner le nu, à la façon de la cuirasse grecque, rattaché
sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brodé qui s'agrafait
avec des bijoux; les manteaux de soie colorée, les uns couleur du ciel,
les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou
bronzés[254]: les dames en corsage de drap blanc d'argent, brodé de
figures de paons et de fruits; au-dessous, un vêtement lâche, froncé,
incarnat, rayé d'argent, divisé par une ceinture d'or, et, sous
celui-ci, un autre vêtement flottant de drap azuré d'argent, galonné
d'or; leurs cheveux négligemment noués sous une riche et précieuse
couronne ornée de toutes sortes de diamants choisis; sur le haut, un
voile transparent qui tombait jusqu'à terre; leurs chaussures d'azur et
d'or garnies de rubis et de diamants.» J'abrége la description, qui
ressemble à celle des contes de fées. Songez que toutes ces parures, ce
chatoiement des étoffes, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur
des chairs nues, s'étalaient journellement pour le mariage des grands,
aux accents hardis d'un épithalame païen. Pensez aux festins
qu'introduisait alors le comte de Carlisle, où l'on servait d'abord une
table remplie de mets recherchés aussi haut qu'un homme pouvait
atteindre, pour la jeter aussitôt et la remplacer par une autre table
pareille. Cette prodigalité de magnificences, ces somptueuses folies, ce
débridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des oreilles,
cet opéra joué par les maîtres du royaume marquent, comme la peinture de
Rubens, de Jordaëns et de la Flandre contemporaine, un si franc appel
aux sens, un si complet retour à la nature, que notre âge refroidi et
triste est hors d'état de se les figurer[255].
[Footnote 249: Ce style est appelé le style Tudor. Il devient tout à
fait italien, voisin de l'antique, sous Jacques Ier, avec Inigo Jones.]
[Footnote 250: Voyez Burton, _Anatomy of melancoly_; Stubbes, etc.]
[Footnote 251: Holinshed, 921.]
[Footnote 252: Holinshed, _ibid._]
[Footnote 253: _Elisabeth and James' Progresses_, by Nichols.]
[Footnote 254: Tiré des _Masques_ de Ben-Jonson. _Masque of hymen_, 76.
Éd. Gifford, t. VII.]
[Footnote 255: Aussi certaines lettres privées décrivent la cour
d'Élisabeth comme un endroit où il y avait «peu de piété et de pratique
de la religion, et où toutes les énormités régnaient au plus haut
degré.»]